La violence et la loi

31 mars 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Je questionne l’usage de la violence pour enseigner la loi et propose une vision alternative où la loi servirait à émanciper plutôt qu’à soumettre, en s’appuyant sur les capacités intrinsèques de l’enfant.

Le postulat de la violence pour faire respecter la loi

On postule que l’enfant – ou le sujet enseigné en général, qu’on infantilise beaucoup, qu’il soit adulte, adolescent ou enfant – est un sujet désordonné, brutal, une sorte d’enfant sauvage intrinsèque. Et que le rôle de l’éducation est de lui permettre d’intégrer la loi, qui garantit le respect des autres et un réel exercice de la citoyenneté, c’est-à-dire d’une vie harmonieuse au service et au sein d’un collectif – puisque les êtres humains vivent en collectif.
Ce postulat repose sur une crainte projetée sur l’enfant – ou plutôt sur l’infantilisé – : que si on ne le « dresse » pas, il sera un être antisocial et potentiellement dangereux. Il y a là un grand paradoxe, car on va user de violence pour lui faire intégrer la loi qui, justement, permettrait la non-violence sociale.

Il existe donc deux régimes de violence :

  • l’une, non légitime, portée par l’enfant (ou plutôt l’infantilisé) ;
  • l’autre, légitime, portée par la loi.

Sauf que la loi est exercée par des personnes qui produisent des jugements et qui ont l’autorité de la faire respecter. Mais de quelle loi parle-t-on ?

Si l’on imagine, par exemple, un groupe d’enfants autonomes dans lequel un système de hiérarchie sociale se met en place, l’enfant au sommet de la pyramide serait seul légitime à exercer la violence pour faire respecter la loi. Mais si l’on considère maintenant des adultes surplombant ces groupes d’enfants – où des lois violentes se sont construites –, ces adultes seraient, eux, légitimes à user de violence contre les enfants violents, toujours au nom du respect de la loi.

J’espère que ce petit exemple prouve, par le déplacement du point de vue, l’absurdité de l’association entre violence et loi. Mais alors, comment faire respecter la loi ?

Une vision biaisée de l’enfant

De grands penseurs comme Freud considéraient l’enfant comme intrinsèquement violent. Il n’avait pas envisagé un autre regard – celui qu’Alice Miller, bien plus tard, a porté sur la violence de l’enfant : un regard qui montrerait qu’elle est héritée de ce qu’il a appris des adultes, plutôt qu’inhérente à sa nature de « petit animal pas encore civilisé ». Alice Miller démontre que la violence, se croyant civilisatrice, s’inscrit en réalité dans les êtres, et les rend violents.

On pourrait objecter à ce raisonnement une comparaison avec les animaux, qui nous semblent intrinsèquement violents : ils se battent, se disputent pour la nourriture… Mais c’est un sujet d’éthologie animale bien plus complexe qu’il n’y paraît. La culture qui structure les sociétés animales diffère radicalement de celle des sociétés humaines. Une comparaison superficielle ne permet pas d’établir un parallèle terme à terme.
Le psychanalyste Michel Pouquet, dans Œdipe et Laïos, dialogue sur l’origine de la violence (coécrit avec Olivier Maurel, 2003), indique :

« Face à la violence pulsionnelle de chacun de nous, à commencer par l’enfant, il est donc nécessaire d’opposer la loi. Or la loi est violente, elle est contrainte, et fait mal. [..] Mais c’est un moindre mal face à une violence qui, autrement, se déchaînerait, et soumettrait les faibles à la “loi du plus fort”. »

Nous voilà donc dans une justification de la violence pour faire respecter la loi. Mais à quoi sert la loi ?

  • À l’émancipation personnelle et sociale, c’est-à-dire au développement de la liberté et du pouvoir d’agir de chacun ?
  • Ou à la soumission de la majorité à l’autorité d’une minorité ?

Ce sont deux conceptions philosophiques des communautés humaines – voire politiques – radicalement opposées. Souhaitons-nous des sujets libres s’organisant en collectif, ou des sujets soumis obéissant aux ordres de quelques-uns ? Ce choix imprime des méthodes éducatives distinctes.

Un choix politique

Pour ma part, je me range du côté d’une société – et d’une loi – qui favorise l’émancipation individuelle et collective. C’est un choix politique ; d’autres sont possibles, bien entendu. Dans cette perspective, la loi a pour rôle non pas d’interdire ou de brimer, mais d’autoriser. Elle est là pour garantir les libertés, non pour imposer la soumission.

Je sais qu’à ce stade, on pourrait rétorquer : « Mais non, la loi est faite pour interdire, poser des garde-fous – sans quoi, c’est la loi de la jungle ! » Si l’on pense ainsi, cela signifie qu’on considère les êtres humains – ces animaux que nous sommes – comme intrinsèquement monstrueux, fous (comme l’expression garde-fou l’indique), destructeurs, brutaux, dangereux pour eux-mêmes et pour la communauté.

Permettez-moi une comparaison avec les autres animaux sur Terre : à ce titre, ils devraient s’autodétruire dans le chaos. Or, ce n’est pas ce qu’on observe. Bien au contraire, les êtres humains sont parmi les seuls à se détruire massivement entre eux – parfois dans des meurtres de masse qu’aucune autre espèce ne commet. Pourtant, les animaux n’ont ni lois ni interdits… et leurs sociétés fonctionnent.

Comme je l’ai dit plus haut, cette comparaison reste superficielle (les cultures animales et humaines divergent). Mais elle me semble suffisamment pertinente pour questionner notre institution de la loi.

Et si l’on changeait de regard sur l’enfant ?

Et si l’on voyait l’enfant comme un être doué de qualités – curiosité, organisation, raisonnement, capacité de construction personnelle –, quel que soit son âge (même in utero) ? Si l’on envisageait la loi comme un système d’organisation sociale favorisant son émancipation personnelle et collective, elle pourrait s’appuyer sur le développement de ces qualités, plutôt que de présupposer chez lui des défauts à corriger avant même d’avoir cherché à les observer.

D’autant que chaque individu est singulier : certains sont peut-être plus enclins à la violence, d’autres à la bienveillance. Une loi qui se respecte devrait donc commencer par reconnaître les qualités spécifiques de chacun et étudier ses besoins en termes d’émancipation – c’est-à-dire de respect de sa liberté et de celle d’autrui.
Ainsi, la violence s’éloigne. Si un enfant commet un acte antisocial (brutal, sadique…), user de violence contre lui ne lui fera « comprendre » qu’une chose : la nécessité de mieux dissimuler ses actes la prochaine fois. Il intégrera alors l’hypocrisie sociale, non le respect d’autrui.

Pour en faire un être social respectueux, il faut travailler avec lui à comprendre les racines de son acte, puis élaborer – par le dialogue, l’expérience, d’autres connexions neuronales – des moyens d’agir autrement. On s’appuie ainsi sur ses capacités à se transformer et à grandir. C’est l’inverse de la violence : c’est l’éducation. La loi devient alors partie intégrante de sa construction ; il la porte et la transmet non par la coercition, mais par l’accompagnement de l’émancipation des autres – enfants ou adultes. Un enfant peut même enseigner aux adultes que la violence ne construit rien de social ; elle ne fait que la perpétuer.

Pour une loi qui responsabilise

Certes, certains pourraient objecter que cette vision est angélique ou bien qu’elle requiert un temps infini que les éducateurs et enseignants ne possèdent pas, en raison du nombre de groupes à gérer. Cependant, si nous prenions ce temps, au lieu de tenter vainement de transmettre des informations diverses inscrites dans les programmes scolaires, nous développerions chez chacun des enfants une capacité sociale beaucoup plus grande, permettant ainsi de fonder une loi intrinsèque au groupe et favorisant leur autonomie. Cela les amènerait même à s’éduquer mutuellement, y compris sur les sujets scolaires, avec une efficacité sans précédent. En effet, au lieu qu’un éducateur unique essaie de transmettre la même information à un groupe, de petits groupes mobiles autonomes pourraient s’éduquer mutuellement, en respectant leurs rythmes respectifs. Il en résulterait une démultiplication de la puissance éducative et une évolution beaucoup plus rapide que celle proposée par des canaux uniques, qui ne peuvent répondre à la singularité de chaque individu.

Déconnecter la loi de la violence ouvre la porte à une éducation inédite. Je l’expérimente depuis longtemps dans divers groupes sociaux, et j’en atteste la pertinence et l’efficacité.

Changer de regard sur l’enfant – le considérer comme capable, et non comme un être à infantiliser – le place en position d’acteur dans le groupe. Cela lui permet de déployer ses trésors, ce qu’on lui interdit absolument lorsqu’on l’infantilise. Si certains groupes d’enfants semblent réfractaires, cela ne tient pas à eux, mais à la place qu’on leur donne. L’infantilisation prive l’enfant de la possibilité de contribuer à l’établissement d’une loi personnelle et collective, une opportunité que nous, en tant qu’adultes et éducateurs, devons impérativement leur offrir.

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.

La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.


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