Le respect de la consigne

1er juillet 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La transgression volontaire ou involontaire, souvent créative des consignes, si on ne la considère pas comme une erreur, devient une source d’enrichissement et d’apprentissage, ouvrant la voie à une pédagogie fondée sur l’accueil de l’inattendu et le respect de l’autre.

Une étonnante découverte

Une enseignante qui avait participé à une formation que j’animais m’a après-coup remercié·e en me confiant que j’avais transformé sa façon d’enseigner. Lorsque je lui ai demandé de quelle manière, elle m’a expliqué que cela concernait la question du respect de la consigne. Auparavant, quand elle donnait une consigne à ses élèves et qu’iels lui rapportaient ensuite leurs productions, leurs créations, elle jugeait assez sévèrement celles et ceux qui ne l’avaient pas respectée, les critiquant comme si elles et ils avaient échoué, envisageant que c’était son rôle d’éducatrice. Aujourd’hui, elle accueille leur travail quel qu’il soit et les ouvertures inattendues qu’il peut représenter, tant pour elles et eux-mêmes que pour le collectif, y compris quand les consignes n’ont pas été comprises ou respectées. Cette approche est enrichissante et respectueuse de la personne, elle permet d’aller plus loin en dépassant le simple jugement. Comment cela fonctionne et pourquoi ?

L’exercice créatif : un cadre pour l’expression singulière

Prenons un exemple, pour questionner notre rapport traditionnel à la consigne pédagogique. Dans un exercice que j’ai développé et proposé à de nombreuses reprises, j’invite les participant·es à créer une photographie ou une courte vidéo. Je leur donne un nombre considérable de consignes, souvent très précises. Ces personnes sont généralement des adultes en formation professionnelle, des artistes, cela peut même être des enfants dans le cadre.

L’enjeu de ces exercices réside dans la création elle-même. Il n’y a volontairement aucune évaluation du respect des consignes ; l’objectif est de créer quelque chose d’enrichissant pour les autres. La consigne sert à établir un cadre rassurant qui encourage les participant·es à aller au bout de leur démarche, à oser créer, à oser exprimer quelque chose d’elles et eux-mêmes.

Voici la nuance fondamentale de ma démarche : l’enjeu véritable est que chaque personne puisse s’exprimer et contribuer à l’espace social commun. Cette consigne collective aide chacun·e à dépasser ce qu’iel n’aurait jamais osé entreprendre seul·e et à rencontrer sa créativité, dont une grande part demeure inconsciente.

Le partage collectif : de la création singulière à l’enrichissement mutuel

Une fois l’objet créé, qu’il s’agisse d’une photographie ou d’une vidéo, d’une création personnelle ou collective, il est visionné collectivement, contribuant ainsi à l’expérience de toutes les personnes spectatrices présentes. De cette manière, l’expression singulière de chacun·e enrichit les autres. Cette expression fragile et improbable, rendue possible uniquement grâce au cadre proposé, produit non seulement la création de quelque chose d’unique, mais génère également, par un processus de symbolisation, la construction de soi de chaque participant·e et, au-delà, son inscription sociale.

Cette dynamique n’est possible que grâce à la dimension d’autonomie accordée aux participant·es. Toutes et tous créent simultanément, chacun·e de son côté, avant de partager leurs réalisations avec le groupe. Nous découvrons alors ensemble ce que chacun·e a produit. Durant la phase créative, chaque participant·e jouit d’une autonomie complète. Après avoir énoncé les consignes, je n’interviens plus : chacun·e devient responsable de sa création.

L’écart créatif : quand la transgression enrichit l’expérience

Face à une consigne, j’ai toujours observé que même les adultes, y compris des personnes de haut niveau social, n’écoutent parfois pas tout, ne retiennent que certains éléments, ou bien, malgré une attention initiale et un enregistrement complet des instructions, oublient certains aspects une fois plongé·es dans la situation créative. Cela s’explique par le fait qu’elles et ils se trouvent confronté·es à quelque chose de plus essentiel, qu’elles et ils se sont ouvert·es à la créativité, ce qui est bien l’objectif du cadre initial, c’est-à-dire de la consigne. La consigne les a amené·es à s’autoriser à la créativité. Et si, ce faisant, la consigne s’y est dissoute, ce n’est pas un problème, car elle a tout de même atteint son but.

Précisément, l’objectif de cet exercice est que les participant·es s’ouvrent à elles et eux-mêmes, partagent leur créativité et explorent des territoires qui leur sont inconnus. C’est cette découverte de l’inattendu qui les enrichit véritablement.

La consigne constitue ce qui autorise. L’essentiel réside dans le fait que les participant·es se soient autorisé·es à découvrir leur créativité, à élargir leur conscience, à créer quelque chose. Telle est la fonction véritable de la consigne : non pas contraindre et uniformiser les productions, mais offrir une confiance suffisante pour que chacun·e s’aventure dans sa créativité, dans sa rencontre avec le monde.

Accueillir les singularités : l’art de recevoir l’inattendu

Ainsi, lorsque les participant·es reviennent avec leurs créations, l’expérience s’avère dans tous les cas unique et irréversible. Cette expérience partagée constitue notre réalité commune. La seule attitude féconde consiste donc à choisir de s’enrichir des singularités rencontrées. Lorsque certain·es n’ont pas respecté la consigne et ont créé autre chose, oublié des éléments ou se sont approprié·es l’exercice à leur manière, mais ont néanmoins apporté quelque chose, c’est précisément cela qui importe.

Si d’autres n’ont pas réussi à produire quoi que ce soit, je les invite à recommencer immédiatement, en quelques instants, car l’exercice demeure simple et permet de créer quelque chose de très bref en peu de temps. L’important réside dans l’acte créatif lui-même.

Lorsque nous accueillons l’ensemble des productions, l’essentiel consiste précisément à recevoir ce que chacun·e a offert, selon sa voie propre, son cheminement personnel, selon sa manière singulière de s’approprier la consigne. Nous entrons alors dans une diversité d’une richesse incroyable. Chaque participant·e, y compris celles et ceux qui n’ont pas respecté la consigne, ce qui n’était généralement pas intentionnel, car chacun·e s’efforce de bien faire, découvre et comprend que sa transgression involontaire, plutôt que d’être vécue comme une erreur, a permis au contraire de créer un décalage fécond, d’enrichir l’exercice d’une singularité et d’ouvrir de nouvelles perspectives d’expérience et de découverte mutuelle.

Ce moment d’expérience artistique partagée et unique nous conduit vers des horizons que même l’animateur·rice de l’atelier ignorait pouvoir atteindre.

Une philosophie de l’accueil créatif

Au-delà de cette expérience spécifique, cette approche peut sembler peu rigoureuse ou peu constructive à première vue. Pourtant, si nous accordons de la valeur à cette expérience partagée et unique, qui ne se reproduira jamais à l’identique, notre meilleure attitude consiste à en recevoir tout ce qu’elle peut nous offrir. Les participant·es qui n’ont pas respecté les consignes en ont parfaitement conscience, nous en discutons d’ailleurs ouvertement, mais sans porter de jugement. Elles et ils peuvent également en tirer des enseignements. Peut-être que lors de la prochaine session, elles et ils respecteront davantage les consignes, par envie personnelle et pour elles et eux-mêmes. Mais jamais elles et ils n’auront été jugé·es pour ne pas les avoir suivies.

La construction pédagogique se révèle ainsi beaucoup plus subtile : nous prenons conscience de ce qui s’est produit, mais nous ne prônons nullement une transgression systématique en déclarant qu’« il faut faire n’importe quoi, c’est mieux ». Pas du tout. Nous agissons simplement au mieux de nos capacités. En œuvrant ainsi, sans oublier que l’objectif dépassait le simple respect d’une consigne pour viser l’ouverture à la créativité, nous gardons présent à l’esprit que l’intention première était que les participant·es se sentent légitimes de créer et de s’ouvrir à l’inconnu, à la découverte.

Telle était la finalité de la consigne : non pas exister pour elle-même, mais ouvrir vers quelque chose relevant de la création. Elle contenait donc potentiellement sa propre transgression.

Une métaphore existentielle

Cette dynamique s’apparente à la vie elle-même : la vie nous est donnée, et nous sommes libres d’en faire usage, chacun·e à sa manière. C’est en cela que réside toute la richesse humaine. Si nous agissions toutes et tous de façon identique, sans l’enrichissement de nos bizarreries mutuelles et de nos singularités, le monde s’appauvrirait, assurément !

Dans le domaine de la recherche scientifique, par exemple, combien de découvertes majeures ont-elles été réalisées par erreur, par hasard, par non-respect du cadre expérimental, souvent de manière involontaire ! Plutôt que de rejeter ces résultats inattendus, le talent du ou de la scientifique consiste à mobiliser sa curiosité, à accueillir l’immense enrichissement de ce qui pourrait sembler fortuit, mais qui n’a pu exister précisément que grâce à l’existence de ce cadre et de ses intentions formulées. Simplement, ces intentions ne s’enfermaient pas dans le carcan de résultats prévisibles, mais osaient permettre l’enrichissement inattendu et les découvertes authentiques.

Vers une pédagogie de l’accueil

Cette approche invite à repenser fondamentalement notre relation pédagogique à l’erreur et à la transgression. Plutôt que de sanctionner l’écart à la norme, nous pouvons choisir d’y voir une opportunité d’apprentissage mutuel. La consigne, dans cette perspective, n’est plus un carcan mais un tremplin vers l’exploration créative. Elle offre la sécurité nécessaire pour oser l’aventure de la découverte, tout en gardant ouverte la possibilité de l’inattendu.

Cette philosophie pédagogique, applicable bien au-delà des ateliers créatifs, nous rappelle que l’éducation la plus riche naît souvent de l’imprévu, de la singularité de chaque apprenant·e et de notre capacité collective à transformer les « erreurs » en trésors d’apprentissage.

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.

La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.


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