Comment aboutir au meilleur résultat possible dans le travail, dans la construction ? À mon avis, contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas la recherche d’une plus grande maîtrise qui constitue le meilleur chemin. Éléments de méthode concrets.
Lorsqu’on doit produire un objet, qu’il soit intellectuel, artistique, littéraire, pédagogique, ou si le projet est de produire son propre apprentissage, il me semble utile de porter un regard sur sa méthode de travail. On nous enseigne traditionnellement à être en quête d’une forme de maîtrise, qu’elle soit organisationnelle, technique, sportive, bibliographique, intellectuelle, d’érudition... On nous dit que si on « maîtrise », on fera le meilleur travail possible. Les choses, à mon sens, sont loin d’être si simples, car souvent la quête de maîtrise peut bien au contraire nuire gravement à la qualité du travail et donc du résultat.
Prenons l’exemple d’un projet de film. On va d’abord écrire le scénario, en essayant d’en maîtriser tous les aspects : intérêt du sujet, dramaturgie, psychologie des personnages, point de vue cinématographique, etc. Le but du scénario, outre qu’il ait un intérêt artistique, est de rassurer les personnes qui vont s’investir dans le projet, que ce soit à titre financier, technique, artistique ou stratégique. Lors du tournage du film, pour continuer dans le sens de la maîtrise, on va respecter, pour des raisons d’organisation aussi, ce qui avait été prévu et écrit. Tout est maîtrisé, toutes les cases ont bien été cochées, le film a été réalisé dans des conditions parfaitement professionnelles, a priori gages de sa réussite potentielle future. Mais pourtant, bien souvent, ce type de processus de production engendre des films assez insipides, pas très passionnants, et qui ne rencontrent pas tant que cela l’intérêt du public. Pourtant le scénario et le processus étaient « parfaits », on a tout maîtrisé !
Qu’est-ce qui a cloché ? Le problème, c’est que cette « maîtrise » dans la méthode a fait que ce film n’est pas « vivant », il n’a pas un « cœur battant », qui entraîne de l’intérêt puissant. Il n’est pas « sur le fil », il n’est pas riche de cette tension particulière, intrinsèque aux œuvres fortes. La volonté de maîtrise du processus de travail de bout en bout avait pour fonction de rassurer tous les participants au projet, quel que soit leur titre, avec la promesse d’assurer un film parfaitement contrôlé, répondant à un certain nombre de critères partagés. Mais il y a une chose qu’on ne peut pas réduire à des critères, c’est cette « alchimie » qui produit quelque chose d’ancré, de profond, qui fait sens et touche le sensible, de façon individuelle, collective et non consensuelle. Cela est vrai dans la création, dans l’industrie, dans l’apprentissage, dans la pédagogie... dans tous les domaines des activités humaines. Mais comment aurait-on pu faire « mieux » ?
Aussi, en tant que spectateur, on pourra trouver bien des défauts à ce film « parfaitement maîtrisé ». Pourtant son équipe était persuadée d’avoir tout contrôlé ! Un film, quel que soit son degré de maîtrise, restera toujours un objet culturel, contextualisé, en lien avec des critères liés aux us et coutumes de la culture dans laquelle il est baigné. Ainsi, même la volonté de maîtrise la plus totale s’opère toujours dans un contexte dont on ne peut embrasser tous les éléments. Nous sommes plongés dans notre culture sans en avoir conscience, nous sommes pris dans nos habitus, comme dirait Pierre Bourdieu.
La volonté de maîtrise n’est donc en réalité que le fantasme d’une maîtrise. La maîtrise n’a pas d’existence réelle.
Le point de départ d’une méthode de travail qui fonctionne mieux doit à mon avis prendre pour premier appui la certitude qu’il est impossible de tout maîtriser, et que la quête de maîtrise est un fantasme. Si l’on adopte une vision ethnologique ou sociologique, on constate immédiatement que toute quête de maîtrise est illusoire et vaine.
Alors qu’est-ce à dire ? On n’organise plus rien ? C’est l’anarchie ? On laisse dériver les choses ? Les choses se font toutes seules sans exigence ? Non, bien-sûr, il faut travailler pour aboutir à un résultat de valeur. Il faut avoir une intention forte. Mais alors comment « travailler » ? Qu’est-ce que « travailler » ? Qu’est-ce qu’on « bon travail », un « vrai travail » ? Quel est donc cet autre chemin que je propose ?
On croit connaître l’étymologie du mot travail. On dit le plus souvent qu’il provient de tripalium, mot latin qui désigne un instrument de torture. Mais si l’on creuse l’histoire du mot et les emplois de la notion de travail, on se rend compte que l’histoire en est bien plus complexe, riche et vivante. Son origine est plutôt à rapprocher de la racine ancienne espagnole, trabajar, qui signifie « viser un but, nécessitant de surmonter des résistances », ainsi que de sa racine commune avec le mot anglais travel, qui signifie le voyage, la transformation, le passage d’un état à un autre. Le travail est donc une opération transformatrice. On dit bien « travail de la naissance » par exemple, pour le chemin qui ouvre à la vie.
Pour approfondir le sujet de l’histoire du mot « travail », je vous conseille cet excellent article sur Mediapart : L’arnaque de l’étymologie du mot « travail ».
Je m’appuie sur un exemple concret que j’ai vécu maintes fois pour illustrer ce que je qualifie de « vrai travail ». Je propose très régulièrement, depuis plus de vingt ans, des ateliers de réalisation de films, dans bien des contextes, que ce soit pour des adultes en formation professionnelle ou dans le champ social, des étudiants d’écoles de cinéma, des visiteurs de musées, des enfants... Je n’entre pas ici dans le détail des déroulés spécifiques des ateliers, qui sont très divers et dont il est possible de trouver des synthèses dans la rubrique « Récits d’actions » de ce site web. Je vais me focaliser sur la méthode de travail que j’emploie.
Je propose à un groupe de personnes de réaliser un film collectif, ou des films par petits groupes, ou des films individuels, selon un protocole très précis, un canevas qui leur assure la bonne fin du film en peu de temps. Au sein de ce canevas, ils seront libres de leur expression et autonomes dans la fabrication. Les films sont tournés en plan-séquence (d’une traite, sans montage). Le tournage peut être recommencé plusieurs fois jusqu’à obtenir le résultat. Il n’y a pas d’écriture préalable du scénario, l’écriture et le tournage se font dans la foulée, et l’improvisation pendant le tournage donne des idées d’écriture, le film pouvant être recommencé en entier plusieurs fois (puisqu’il est tourné en plan-séquence). Ainsi, son « scénario » n’a rien de figé.
Je donne aux personnes des consignes techniques précises, puis ils seront autonomes pour aller tourner leur film, et ensuite revenir le présenter aux autres, qui auront aussi fait leurs films. Puis, ces films seront diffusés sur Internet, donc vus par d’autres personnes. L’enjeu est donc fort. Ce n’est pas un exercice, ces films vont réellement exister. Et, souvent, je donne aux personnes une demi-heure (oui, seulement une demi-heure !) pour trouver l’idée et tourner leur film, avant de revenir le présenter. Cela paraît très peu, presque impossible à faire, d’autant plus avec l’enjeu que je donne au film, qui n’est pas un exercice mais un « vrai » film.
J’indique aux personnes de trouver d’abord un lieu (ce qu’on appelle un « décor » dans le jargon), pour y trouver l’inspiration, pour faire avec ce qu’on a plutôt que chercher quelque chose qu’on a imaginé de façon abstraite. En si peu de temps, les personnes doivent « passer à l’action » de façon presque immédiate. Personne n’est sûr de soi, mais tout le monde fait de son mieux, travaille sans se poser d’autre question qu’agir.
Comme on sait que les autres membres du groupe font aussi des films de leur côté, il y a une émulation. Les personnes reviennent toujours avec un film. Du fait du dispositif, comme tout le monde est logé à la même enseigne, il n’y a pas le temps de la crainte du jugement des autres. On fait !
Les personnes reviennent avec leurs films, on les met dans un ordinateur, un grand écran a été installé, on plonge la salle dans le noir, le son sera de bonne qualité. Et... on regarde les films, les uns après les autres. Vous pouvez imaginer l’émotion, très forte, vécue par les personnes, la honte qu’ils ont de confronter aux regards des autres ce qu’ils ont fait, dans ce temps si limité.
Pendant la projection, chacun ressent que ce qu’il a fait est pleinement reçu par les autres, on le vit corporellement. L’encadrant que je suis leur renvoie ce qu’il a perçu de leur film, ce que j’en ai reçu de précieux, de façon précise (ce qui me demande une très grande attention, une véritable ouverture, et le dépassement des mes propres jugements). Je ne porte donc aucun jugement, je renvoie ce que j’ai reçu, ce dont le film m’a enrichi. Il y a toujours quelque chose.
Ce moment vécu par les participants est très important, car ils ont été capables de faire quelque chose, dont la valeur a été instituée par le regard des autres. Les films qu’ils ont produits dans ce laps de temps si court ont tous un véritable intérêt, sans faire semblant d’être autre chose que des objets artistiques improvisés, riches de cette énergie là.
Par ailleurs, c’est dans grâce aux retours des autres qu’ils se rendent compte de ce qu’ils ont fait. C’est en revoyant le film plusieurs fois qu’ils prennent conscience de tout ce dont le film est riche, même si c’est passé par l’inconscient (notre source créative inépuisable, impossible à maîtriser, mais si riche). Ainsi, la discussion sera constructive si les spectateurs partagent avec les auteurs ce qu’ils ont reçu, les aidant a comprendre ce qu’ils ont fait (et non pas les sempiternelles et inutiles discussions où les auteurs doivent expliquer ce qu’ils ont fait, ce qui n’a aucun intérêt). La prochaine fois que ces personnes feront un film, ils auront des compétences d’un niveau bien supérieur, ils auront énormément appris, précisément parce qu’ils n’y avait pas l’intention d’une maîtrise, mais celle d’un cheminement, d’une transformation.
Certains des films réalisés dans ces cadres ont d’ailleurs pu remporter des premiers prix dans des festivals de cinéma internationaux. Il y a quelque chose de « magique », à chaque fois ou presque, dans ces moments de création très intenses. Pour certaines personnes, c’est le seul films qu’elles auront fait dans leur vie, et il gardera une grande valeur, pour elles et pour ceux qui les entourent.
Que s’est-il passé ? Analyse de la méthode.
Voilà donc ce que j’appelle « vrai travail » : faire son maximum, faire de son mieux, sans chercher à maîtriser les choses, mais « tout donner » pour que quelque chose existe, tout simplement, qui sera porteur de cette énergie, et en ressortir soi-même transformé.
Cette « situation de travail » ouvre à se découvrir des capacités qu’on ignorait de soi-même. Cependant, après avoir tourné le film, chacun reste persuadé que ce qu’il a fait est « nul ». C’est au moment de la confrontation au regard des autres et de l’écoute de ce que le film a pu apporter aux spectateurs présents, que le travail, c’est à dire la transformation intérieure de chacun, se cristallise : c’est dans le regard de l’autre que je découvre mes capacités, et que mes compétences s’inscrivent en moi. Chacun en ressort transformé, enrichi ; il y a un avant et un après.
Ce que j’écris ici au sujet de la qualité de films réalisés en seulement une demi-heure peut sembler incroyable, miraculeux, ou peut-être même fallacieux : en si peu de temps, il est difficile de croire que quelque chose de valable puiss être réalisé, car il n’y a pas le temps que ce soit « bien travaillé ». Je vous invite à regarder des films produits dans ce type de cadre, pour vous faire votre propre avis, vous rendre compte de la réalité de ce type de travail.
Le « vrai travail », comme on l’a vu, a une finalité, est une prise de risque, il est profond, puissant, transformateur, créatif, surprenant, enrichissant, vivant, investi de tous les efforts et la concentration de la personne. Il se situe à l’exact opposé de la maîtrise, qui est une démarche de protection contre le risque et le jugement, qui empêche donc le changement et se rend prisonnière de peurs.
Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.
La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.