Philosophie et pédagogie

12 janvier 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La philosophie et la pédagogie sont profondément liées, car notre vision du monde influence notre approche éducative. Si l’on considère que l’humain est intrinsèquement désireux d’apprendre, la pédagogie devient un accompagnement de ce désir naturel, plutôt qu’une contrainte. Cette perspective, opposée à l’idée de « civiliser » un être « sauvage », invite à une éducation humaniste, respectueuse de la dignité et du libre arbitre, favorisant ainsi des citoyens capables de faire évoluer le monde vers plus d’humanité.

Un lien très concret

Bien des philosophes se sont préoccupés de pédagogie, comme John Dewey, Tim Ingold (si on le considère comme un philosophe), Ivan Illich ou Jacques Rancière, entre autres. La philosophie, c’est-à-dire une vision du monde, pour le dire rapidement, et la pédagogie, ne semblent pas forcément liées, à part s’il s’agit d’un cours de philosophie ! Et pourtant, à mon sens, le lien entre ces deux disciplines est profond et essentiel pour pouvoir mener une bonne pédagogie. Et ce lien est beaucoup plus pratique et concret qu’on l’imagine.

Notre vision du monde, c’est-à-dire notre représentation des choses, y compris notre représentation de l’être humain en général, a un impact sur notre relation aux êtres humains que sont les élèves, par exemple dans une classe. Sur le sujet « l’humain est-il intrinsèquement bon ou mauvais ? », il y a deux écoles philosophiques. Est-ce qu’on pense que l’humain doit être maté, car sa pulsion originelle serait forcément désordonnée et potentiellement destructrice ? Ou au contraire considère-t-on que l’humain a tout en lui, et qu’on doit lui laisser le maximum de place, qu’il aura toujours envie d’apprendre naturellement, et qu’il ne sera pas dans la destruction, mais dans le lien et dans la construction ? Ces deux positions philosophiques produisent des postures essentiellement différentes face aux élèves : est-ce que je considère que les personnes en face de moi ont envie d’apprendre et sont structurées, capables de se structurer, ou qu’elles sont désordonnées, et que c’est mon rôle de les contraindre pour structurer leurs pensées, leurs apprentissages ?

S’appuyer sur l’envie intrinsèque d’apprendre

Ma posture philosophique, que je base sur mes expériences réelles, c’est que l’humain a intrinsèquement envie d’apprendre. J’ai l’impression que c’est un constat, mais ce n’est que ma vision. Peut-être que d’autres peuvent avoir constaté l’inverse de ce que j’ai constaté. Ainsi, pour moi l’objet de la pédagogie serait plutôt d’accompagner les humains à se relier à leur envie initiale, originelle, qui est au cœur du développement de l’enfant. L’enfant, quand il naît, et même lorsqu’il est dans le ventre de la mère, ne fait qu’apprendre, ne fait que construire sa connaissance de soi-même et du monde. Il est dans l’observation et dans l’expérimentation de façon constante. C’est comme cela qu’il apprend la langue, les codes sociaux, son propre goût, ses relations avec les autres, etc. Et on voit bien que les enfants ont une envie d’apprendre qui est absolue. C’est ce qu’ils font la plupart du temps dans leur vie, ils ne font qu’apprendre. Leur cerveau se forme. Donc, il n’y aurait pas un moment où tout à coup ils n’auraient plus envie d’apprendre. Pour moi, ils ont toujours envie d’apprendre. C’est mon point de vue philosophique, donc cela va imprimer ma méthode pédagogique.

On peut avoir le point de vue philosophique inverse et en déduire des méthodes pédagogiques complètement différentes, qui peuvent fonctionner aussi. Je ne veux pas porter un jugement de valeur, je propose un angle d’approche philosophique. C’est important, car cette vision de l’autre va complètement diriger ma pensée pédagogique. C’est-à-dire que je vais toujours en revenir à : si l’autre a envie d’apprendre, comment vais-je faire pour toujours relier le projet pédagogique à son envie d’apprendre, qui est intrinsèque, et ne pas l’en détourner, par l’ennui ou l’obligation par exemple ? C’est une véritable question, qui amène à toujours remettre sur le métier la méthode, à l’écoute des personnes présentes. Alors que si je considère qu’il n’a pas envie d’apprendre et qu’il faut que je l’accompagne à avoir envie d’apprendre, c’est une démarche tout à fait autre. Et d’ailleurs, cette autre démarche peut correspondre à certains publics qui auraient complètement inhibé en eux l’envie d’apprendre du fait de leur parcours personnel. C’est pour cela que je pense que des approches opposées peuvent en fait être complémentaires.

Des sauvages à civiliser ?

L’ethnologue Jack Goody, dans son livre Le Vol de l’Histoire, indique que nos sociétés occidentales se définissent en opposition au « sauvage » ou à « l’arriéré ». Dans le passé, nous serions sauvages et arriérés, ce serait notre origine, et la civilisation aurait réussi à construire, à s’élever finalement par rapport à cet état d’enfance historique de l’humanité. Dans cette vision occidentale, la civilisation dans laquelle on vit postule que nous sommes au départ sauvages, et que l’enfant lui aussi serait au départ un « enfant sauvage ». Dans cette vision, il est donc nécessaire de civiliser les enfants, et à cela que sert la pédaogie.

Je pense tout à fait l’inverse. Et c’est aussi ce que constate Jack Goody, car les animaux aussi ont un langage. Donc, même les animaux ne sont pas des êtres « sauvages ». Ils sont structurés avec un langage et des organisations sociales. Donc, nous ne sommes pas supérieurs aux animaux. Ils ne sont pas plus sauvages que nous, au fond. Et finalement, ce que dit Jack Goody aussi, c’est que les personnes qui se construisent vraiment dans la société sont ceux qui ne respectent pas aveuglément les règles. Ce sont ceux qui sont capables de savoir que tous les comportements sociaux ne sont que des règles, et qu’on doit être en capacité de les questionner pour se construire soi-même en tant que personne douée d’un libre arbitre, donc en tant que personne douée d’humanité.

Ainsi, s’appuyer sur le désir d’apprendre des personnes, et non pas sur des règles à imposer aux personnes, permet de comprendre ces règles avec une certaine distance, d’être en capacité de vivre avec sans s’en sentir prisonnier, et donc d’être aussi en capacité de les faire évoluer, de faire grandir le monde, non pas dans une dimension de plus en plus civilisée, mais dans une dimension de plus en plus humaniste. Car la civilisation n’est pas forcément très respectueuse de l’humain. Il n’y a qu’à voir le projet nazi, par exemple, qui était extrêmement organisé et bien structuré, parfaitement civilisé en termes d’organisation et de discipline, mais en même temps absolument inhumain.

L’héritage du nazisme

Et d’ailleurs, il est important de savoir, et l’historien français Johann Chapoutot le résume très bien dans son livre Libres d’obéir, le management, du nazisme à aujourd’hui (2020), où il indique que les concepts de ressources humaines et de management dans les grandes entreprises comme dans les petites n’existaient pas avant la Seconde Guerre mondiale. Ils se sont développés après la Seconde Guerre mondiale et ont été portés principalement par Reinhard Höhn, dont on découvrit à la fin des années 1980 qu’il était un ancien général nazi. Ce concept de considérer l’humain comme une ressource, c’est le concept du camp de concentration.

L’humain n’est pas une ressource. L’humain, c’est l’humain. L’humain, ce n’est pas comme du charbon ou du carburant. Cela n’a rien à voir. Chaque personne humaine doit être absolument respectée dans sa dignité. Ce n’est pas une ressource. Donc, le terme de « ressources humaines » vient d’une représentation du monde, d’une civilisation très avancée et pourtant particulièrement inhumaine, dont nous portons encore les stigmates aujourd’hui et qui nous semble être une normalité.

Pour une pédagogie humaniste

Cela vaut la peine de comprendre que notre société et ses modalités d’organisation et de représentations se situent dans un processus civilisationnel, qui mérite d’être questionné, d’être assoupli, d’être remis en question et d’évoluer. Et si, dans le cadre de la pédagogie, en s’appuyant sur les compétences, le désir, le libre arbitre et la pensée critique des personnes, on contribue à construire de futurs citoyens qui seront en capacité de faire évoluer le monde vers plus d’humanisme, je crois qu’en termes philosophiques, on aura agi dans le bon sens.

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.

La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.


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