Vérité et mensonge

4 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La pédagogie authentique repose sur la vérité dans la relation enseignant-élève. Au-delà des contenus, c’est la valeur de la parole et l’honnêteté qui permettent une éducation démocratique et transformatrice.

Le rôle du pédagogue

Pourquoi sommes-nous là en tant que pédagogue ? Ce n’est pas pour transmettre des informations à un groupe de personnes, mais pour faire en sorte que du savoir et des compétences soient acquis par ces personnes. C’est un préalable essentie. Si nous considérons que notre rôle se limite à délivrer des informations de façon magistrale, en estimant que nous n’avons que cela à faire et que le reste concerne les élèves, dans ce cas, nous ne sommes pas dans une démarche pédagogique.

À mon avis, la démarche pédagogique implique de considérer l’autre et de l’envisager comme une personne que nous devons accompagner dans ses propres acquisitions de savoir et de compétences. La pédagogie est précisément cela. Pour autant, dans le cadre pédagogique, il peut y avoir des moments de cours magistraux – je n’ai rien contre – mais ils doivent être utiles aux personnes auxquelles on s’adresse et être structurés.

Les contenus des enseignements ont-ils quelque chose à voir avec la vérité ?

Dans une dialectique pédagogique – pas dans une dialectique d’obligation –, la question de la vérité ou du mensonge ne semble pas être le sujet premier. Ou alors, si si sujet était présent, ce serait uniquement sur le contenu de ce qu’on offre aux personnes : leur dit-on la vérité ? Leur donne-t-on des informations véridiques ou mensongères ? Ce n’est pas ce que je souhaite évoquer ici, car il est déjà relativement difficile pour nous-mêmes de savoir si ce que nous transmettons relève de la vérité ou du mensonge. En effet, ce que nous colportons, ce que nous transmettons, ce sont avant tout nos croyances.

Par exemple, dans un cours de littérature, les programmes de l’Éducation nationale reposent sur des croyances généralisées, avec des choix d’œuvres jugées les plus utiles aux jeunes dans une société donnée. Dans d’autres pays, ce seront d’autres œuvres qui seront choisies. Il n’y a donc aucune vérité objective ni consensus quant à l’importance supérieure de certaines œuvres par rapport à d’autres, les critères sont différents en fonction des cultures, des groupes sociaux et des personnes. Même dans les science, le sujet n’est pas non plus la vérité. Certes, il existe des compétences de base en mathématiques, extrêmement simples et universellement partagées. Mais les connaissances plus poussées que nous transmettons relèvent de choix culturels. Nous ne ferons pas référence aux mêmes mathématiciens, aux mêmes démarches logiques, selon les pays, les cultures et les projets de société que l’école de ce contexte socio-politique est censée servir.

Prenons un cours d’économie : là, c’est encore pire, si j’ose dire. Il n’y a aucune vérité économique. Il y a des penseurs divers de l’économie, et nous transmettons certaines théories, qui sont totalement opposées à d’autres, et pourtant elles trouvent toutes des preuves de leur justification. Laquelle a raison ? Ce n’est pas le sujet.

Et si nous prenons l’histoire, c’est peut-être le domaine le plus subjectif qui soit ! La manière de raconter l’histoire d’un pays ou du monde est éminemment politique. Qu’est-ce qu’on choisit de mettre en avant ? Cela n’a rien à voir avec la vérité.

La vérité de la relation entre l’enseignant et les enseignés

Ce que je propose de travailler ici, c’est la vérité de la relation entre l’enseignant et les enseignés, c’est-à-dire la valeur de la parole de l’enseignant.

Prenons un exemple simple, hors du contexte d’une classe mais très parlant : celui du bonbon désiré par un enfant : un enfant nous demande un bonbon. Nous sommes dans la rue et savons qu’au prochain angle se trouve une boulangerie qui en vend. L’enfant veut ce bonbon, mais nous sommes persuadés que c’est mauvais pour sa santé, et nous considérons que notre mission d’adulte est de l’en empêcher.

Deux attitudes s’offrent à nous :

  1. La vérité : nous continuons notre chemin, et l’enfant verra la boulangerie.
  2. Le mensonge : nous changeons de chemin et lui disons : « Je voudrais bien t’offrir un bonbon, mais il n’y en a pas autour d’ici. »

Ainsi, l’enfant fera son deuil du bonbon. Mais si, quelques jours plus tard, il repasse dans cette rue et découvre la boulangerie, que ferons-nous ?

  • Nous enfoncer dans le mensonge (« Je ne savais pas » ou « Elle était fermée ») ?
  • Ou assumer que nous avons menti ?

Dans tous les cas, l’enfant comprendra qu’il a été floué. Son acceptation aura été obtenue par la ruse. Ce qu’il aura appris, c’est que les relations humaines reposent sur le mensonge et la manipulation. C’est, à mon sens, très grave en termes éducatifs.

En tant que pédagogues – ou simplement adultes responsables –, nous portons une mission éducative, même envers un enfant qu’on nous confie cinq minutes ou qu’on croise dans la rue. Mentir ainsi, c’est faire du mal au monde. Cela peut sembler anodin, mais cela construit un funeste avenir.

Quelle aurait été l’attitude de vérité ?

Nous aurions dû dire à l’enfant : « Nous allons passer devant une boulangerie, mais je pense que ce serait mieux pour toi de ne pas manger de bonbon – c’est mauvais pour la santé, et je n’ai pas envie de t’en acheter. »

Peut-être aurait-il négocié, crié, été en colère ? Oui, ce moment aurait été difficile. Mais il aurait permis une relation forte, une remise en question, un débat – peut-être même sur l’écologie, bien plus passionnant que manger un bonbon, finalement, et nous aurions pu en convenir avec l’enfant.

La vérité est toujours du côté de la complexité, jamais du simplisme. Elle est donc plus difficile à aborder, mais elle construit une exigence intellectuelle, démocratique et éducative bien plus profonde.

Se risquer collectivement à la vérité

Prendre ce risque, c’est choisir la confrontation réelle avec l’autre – c’est-à-dire la démocratie. C’est dans ce cadre que se construisent les débats, les liens, les découvertes mutuelles. Cela n’est possible qu’en étant en vérité.

Dans un cours, cela signifie assumer que notre vision n’est qu’une parmi d’autres. Par exemple, admettre que notre cours d’histoire n’est qu’une interprétation du monde – celle qu’on nous demande de transmettre, mais pas la seule. Cela ouvre des débats effrayants, mais c’est là que nous serons vraiment pédagogues.

La vérité, c’est aussi tenir sa parole. Si un élève nous demande un document pour le cours suivant, être en vérité, c’est noter cet engagement dans notre agenda et le respecter. Sinon, l’élève comprendra que nous l’avons manipulé pour le calmer. Si nous sentons que nous ne pourrons pas honorer cet engagement, mieux vaut ne pas le prendre. Et si nous échouons, commençons par nous excuser lors du cours suivant et renégocions.

Enfin, la peur des conséquences de la vérité est souvent surévaluée. Nous multiplions les petits mensonges par crainte de réactions excessives, alors qu’assumer la vérité désamorce bien plus de tensions qu’on ne le croit. Quand nous mentons, c’est parce que nous avons peur des autres. Et cette peur, inscrite dans l’inconscient collectif, ne construit pas une relation saine.

La vérité dans les relations, aussi difficile soit-elle à porter, est le seul chemin vers une éducation authentique.

Vous trouverez ici des outils pédagogiques, pratiques et conceptuels. Ces outils s’appuient sur les expériences et la pensée que je développe dans un grand nombre de contextes depuis les années 1990. J’ai développé une pratique pédagogique singulière, opérante, inspirée des méthodes de Célestin Freinet entre autres, adaptée aux enjeux humains contemporains et aux outils du XXIe Siècle.

La pédagogie est une pratique expérimentale, qui a ses théories, son histoire et ses penseurs. C’est un outil de construction central dans le champ éducatif mais aussi au delà, dans le cadre des interactions professionnelles ou de la médiation culturelle par exemple. Ainsi l’utilité des méthodes et réflexions que vous trouverez ici dépasse le contexte de l’enseignement.


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