Le numérique est désormais l’un des constituants essentiels de notre milieu d’existence. Que change-t-il dans nos modes de vie, dans nos représentations du monde ? Et que pourrions-nous prendre en compte pour faire évoluer le domaine culturel vers une plus grande utilité sociale, ce qui me semble indispensable, pour qu’il ne perde pas son ancrage dans les besoins des citoyen.ne.s ?
Le numérique, c’est techniquement l’échange, le stockage et le traitement de données diverses (textes, nombres, images, sons, multimédia…) grâce à leur conversion en des suites de 0 et de 1 (le « binaire »). Ces données sont opérées par des machines (ordinateurs, téléphones, plus un très grand nombre d’autres objets du quotidien, jusqu’au réfrigérateur) et des logiciels de plus en plus évolués (notamment avec l’Intelligence Artificielle). Chaque instant ou presque de notre vie est désormais dépendant d’outils, réseaux et pratiques numériques (nos transports, nos communications, nos loisirs, notre santé, notre existence sociale et administrative, l’agriculture, la production d’énergie, etc.). Ainsi, le numérique n’est plus quelque chose de « nouveau », qui nous serait étranger ; il constitue, avec la nature, l’architecture, l’urbanisme, la politique, la psychologie, la culture, la famille et autres, notre milieu d’existence. Le philosophe Mark Alizart postule, par comparaison du code ADN de la nature avec le code informatique, que la nature est une informatique ; son hypothèse est qu’il n’y a pas de différence de fond entre nature et informatique, car l’informatique est philosophiquement naturelle.
De quelle culture parle-t-on ? Que met-on derrière le mot « culture » ? Est-ce la culture légitime qui postule des systèmes de hiérarchies de valeurs ? Est-ce la culture populaire ? Est-ce la culture au sens anthropologique, c’est à dire ce qui nous constitue (notre histoire, nos racines, nos goûts, etc.) ?
Le numérique bouleverse toutes les définitions de la culture et surtout modifie leurs frontières. Donc, pour prendre la distance nécessaire pouvoir réfléchir, je pense qu’il ne faut pas se fermer à une seule définition de ce qu’est la culture, et au contraire toujours se reposer la question des modèles inconscients qui font que chacun.e « défend » telle ou telle définition de la culture.
Par contre, mes réflexions sont à destination du « domaine culturel », c’est à dire les professionnels du secteur culturel soutenu par l’État et les Collectivités, ainsi que les professionnels d’autres secteurs, comme le champ social ou le champ de l’éducation, qui sont reliés au secteur culturel. Je place ma réflexion sur la culture dans le sens de sa diversité de définitions et dans une visée démocratique : les cultures comme facteurs de démocratie et de construction psycho-sociale, avec la création artistique au centre. Il est important que je précise mon angle de vue, qui est partial, mais qui est partagé, notamment par les textes définissant les missions du Ministère de la Culture français.
Ainsi, je mets au cœur de ma définition de la culture la question de l’évaluation de « l’utilité démocratique » des projets culturels subventionnés, et leur lien profond avec les besoins des citoyen.ne.s, toujours à retisser, à repenser, à renouveler, car le monde change. Cette culture est un bien commun, car soutenue par la contribution de tou·te·s via l’impôt. Donc, pour moi, sa mission est intrinsèquement démocratique et son utilité doit être évaluée. Ce que je discute ici, ce sont les moyens en mouvement d’accomplir cette mission au cœur des mutations du monde.
On peut bien-sûr avoir d’autres visions de la culture que celle-ci, et si c’est le cas, c’est important de le conscientiser et le partager dès le départ, afin de se mettre en capacité de nouer des dialogues constructifs, qui tiennent compte du fait qu’on ne parle pas tou·te·s de la même chose quand on dit « culture ».
« L’art numérique » consiste dans l’utilisation par des artistes d’outils numériques en lieu et place des outils de création traditionnels, cela étant souvent associé à une réflexion sur l’évolution du monde du fait de son informatisation. Les ordinateurs, logiciels, écrans et objets connectés plus ou moins interactifs remplacent les pinceaux, toiles et burins dans les galeries, les musées ou sur les scènes de théâtre. L’art numérique fut défini comme tel à partir des années 1960 afin de fonder sa légitimité dans le monde de l’art, qu’il n’a pas encore vraiment atteinte (en termes de financements et de place dans le marché de l’art). C’est un art qui se revendique comme étant en prise avec les enjeux de la modernité. Il cherche encore activement à trouver sa place dans la hiérarchie de la culture légitime.
L’art numérique se situe donc hors sujet de ma réflexion, car il ne remet que très rarement en question le système de la culture légitime, puisqu’il cherche à y trouver sa place. Ainsi, paradoxalement, le champ de l’art numérique défend des formes sociales très traditionnelles, dans lesquelles l’artiste est un professionnel aux compétences supérieures et reconnues comme telles dans une hiérachie qui lui confère sa valeur (symbolique, artistique et financière).
Photographie : œuvre mixte céramique-vidéo d’Alexandra Tollet et Benoît Labourdette (2015).
La « politique culturelle » est une tradition d’État en France depuis le Moyen-Âge. Elle a été initiée par Louis XIV au 17e Siècle comme un outil d’influence et de pouvoir. Et elle fut définie dans ses termes actuels par André Malraux en 1959, l’État ayant désormais pour mission la démocratisation de l’art dans la société. Mais aujourd’hui les politiques culturelles sont multiples, car portées par les collectivités publiques à d’autres niveaux que celui de l’État (villes, agglomérations, départements, régions) et à bien d’autres endroits, notamment associatifs (lieux et actions culturelles), individuels (les initiatives des artistes, professionnels ou amateurs) et par des sociétés privées (commerce de la culture).
La « révolution numérique », c’est à dire l’accès ubiquitaire, personnalisé et transitif à l’information ainsi que la production par les pairs comme nouveau modèle, bouleverse de façon profonde les « règles » de mise en œuvre des politiques culturelles, que ce soit au niveau public ou privé, et met bien des acteurs en difficulté pour atteindre leurs objectifs. Je propose ici des outils de compréhension des enjeux de cette « révolution numérique » et des pistes de travail concrètes, en espérant apporter de la ressource utile au travail des politiques culturelles, dans tous types de contextes.