L’ailleurs de l’en-soi

5 janvier 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La crise du Covid-19 avait révélé le potentiel de la médiation culturelle à distance, mais on peut observer que le secteur culturel public est beaucoup revenu à une focalisation sur la présence physique. Je propose une approche complémentaire entre l’« en-soi » (pratiques numériques et intimes) et l’« ailleurs » (expériences en présentiel), pour toucher des publics éloignés et enrichir la mission culturelle. En intégrant pleinement le distanciel comme espace de création et comme levier d’ouverture, sans hiérarchie entre les deux, je propose une sensibilisation pour repenser la création artistique et sa médiation.

Légitimer les intuitions

Durant la période Covid-19, le secteur culturel s’est mobilisé pour innover en matière de médiation à distance, par nécessité, afin de continuer à exercer ses responsabilités malgré de nouvelles contraintes spatiales. Pourtant, passée cette crise et les innnovations auxquelles elle a donné lieu, on a l’impression que la leçon n’a pas été retenue. Le secteur culturel public semble à nouveau se focaliser exclusivement sur l’enjeu de la présence physique des personnes dans les lieux, considérant ce qui se fait à distance comme relevant uniquement de la communication ou du marketing, dont le seul objectif serait d’attirer les gens dans les salles.

Comme si le but était de remplir des espaces plutôt que de remplir une mission culturelle. Cette mission peut certes passer par la présence simultanée de personnes dans des salles, mais elle peut également s’incarner par bien d’autres voies.

Il est vrai qu’un théâtre par exemple a du mal à envisager autre chose que d’accueillir des personnes dans son enceinte. Après tout, c’est sa fonction. Un théâtre n’est pas un livre. Un livre fonctionne à distance, un théâtre, non. Mais peut-être est-il important aujourd’hui, face à la désaffection des théâtres, notamment par les jeunes publics, et même au-delà de cette désaffection, face au sentiment que ces lieux ne les concernent pas, de faire évoluer ce métier. De nombreux responsables de salles de théâtre le savent et innovent déjà. Je ne prétends pas que personne ne réfléchit ou ne questionne ses pratiques. Au contraire, cet essai a pour but de fournir des étayages méthodologiques et théoriques pour soutenir l’évolution des pratiques, non pas pour affirmer qu’elles n’existent pas, mais pour en renforcer et pérenniser les fondements.

En effet, les expérimentations, et c’est bien normal, se font souvent sur des intuitions, qui peuvent produire des résultats forts et inspirants, mais en l’absence de critères d’évaluation de ces nouvelles manières de faire, même les projets les plus réussis peinent à être légitimés. Et il est difficile de partager ces inspirations au sein de nos réseaux professionnels et de les inscrire aux agendas des politiques culturelles. Pourtant, tout le monde aspire à cela, car il est violent, brutal et démobilisant de travailler non plus pour la population et la démocratie, mais pour un système de reproduction bourgeoise dans lequel ce sont toujours les mêmes qui viennent voir les spectacles. Les personnes qui ne se sentent pas concernées ne peuvent qu’y être amenées de force, via les sorties scolaires par exemple. Ce constat fait à peu près consensus.

Les pratiques culturelles numériques au centre des vies

Grâce aux médias numériques, les êtres humains ont des pratiques culturelles collectives, communautaires et individuelles beaucoup plus présentes et centrales dans leur vie, et beaucoup plus riches qu’auparavant. Cela est dû à l’accès facilité et aux possibilités d’expression offertes par les outils numériques, malgré les problématiques d’addiction et d’économie de l’attention, qu’il ne faut pas négliger, mais qui ne représentent pas l’unique facette de cette réalité. Ces pratiques sont extrêmement riches, et encore trop peu étudiées ; c’est ce que nous appellerons le « distanciel ». C’est-à-dire que des pratiques culturelles ne passent plus nécessairement par un lieu physique, mais par un lieu numérique.

L’en-soi

Ce lieu numérique est bien réel. Il a de multiples occurrences : un réseau social, dans son ensemble, est un lieu. Mais un groupe, au sein de ce réseau social, est aussi un lieu d’une autre nature. De la même manière qu’un bâtiment, comme un théâtre, est un lieu, avec ses salles d’accueil, de spectacle, de répétition, etc. Ces pratiques en distanciel, je les nomme « pratiques en-soi », car dans ces pratiques, nous ne sommes pas en lien physique avec autrui, mais nous sommes physiquement en nous-mêmes, en relation avec un objet numérique qui se situe dans notre sphère la plus intime.

Cet « en-soi » n’est pas une fermeture sur soi-même, ni une bulle de filtre qui nous isolerait de la diversité. Dans cet espace, nous ne sommes pas plus fermés à la diversité que dans l’ailleurs, dans le lien avec l’extérieur. À l’extérieur, si je vis dans un quartier défini, je ne vois le monde qu’à travers ce quartier. C’est une sacrée bulle de filtre sociale et culturelle ! La diversité est peu présente, et même si je prends le train, en fonction des horaires, des lieux entre lesquels je me déplace, des prix des billets, etc., je suis globalement mis en relation avec des personnes assez proches de moi en termes socio-culturels.

L’ailleurs

L’ailleurs, c’est l’ailleurs pour soi, c’est-à-dire ce lieu de rencontre que l’on appelle de nos vœux dans nos lieux culturels. Si j’emploie le mot « ailleurs », c’est pour signifier qu’il est à la fois un lieu extérieur, physiquement et géographiquement, mais aussi un lien à l’altérité. Bien souvent, ce que l’on souhaite offrir dans le champ culturel, c’est une rencontre avec l’altérité, un enrichissement par des faits culturels que nous ne rencontrerions pas ailleurs que dans ce lieu privilégié. C’est cet ailleurs qui a une valeur unique et précieuse, car il permet une mise en contact, en lien, avec quelque chose de différent.

Le but de cet ailleurs est d’enrichir, d’inviter à ne pas rester dans sa bulle de filtre, mais de recevoir. Pour cela, il faut être ouvert en soi à recevoir. Il faut que cet « en-soi » puisse accueillir l’ailleurs.

Cette capacité de réception par la personne de ce qui vient d’un ailleurs est clé. Sans cette condition, rien n’est possible. Ainsi, l’ailleurs et l’en-soi sont intrinsèquement liés. C’est même du bon sens : si je vais dans un ailleurs pour découvrir quelque chose, il faut que je sois ouvert à recevoir ce que cet ailleurs va peut-être m’apporter.

Cela semble simple à dire, mais force est de constater que dans le cadre de la médiation culturelle, notamment dans la manière dont on amène les publics, et surtout les jeunes publics, dans les lieux culturels, l’en-soi est très peu pris en compte. On en reste à une « croyance magique » que l’ailleurs pourrait déclencher une ouverture chez l’autre. Cela peut arriver, mais on doit prendre soin de l’en-soi de l’autre, pour qu’il puisse y avoir un lien avec l’ailleurs que nous proposons. D’ailleurs, cela est transitif : nous-mêmes devons envisager l’autre comme un ailleurs qui enrichira notre en-soi. Ce qui peut potentiellement nous remettre en question, c’est donc extrêmement difficile.

C’est bien pour cette raison que, dans les formations professionnelles, nous mettons de l’attention à faire vivre aux participants les expériences que nous leur proposons de faire vivre ensuite à d’autres personnes. Pour qu’ils traversent en eux-mêmes la difficulté, les émotions, les enjeux soulevés par ces nouvelles pratiques.

De la nécessité du distanciel

Je ne parle pas de « complémentarité présentiel-distanciel », mais de « complémentarité distanciel-présentiel ». J’ai à dessein changé l’ordre des termes, car le présentiel, c’est ce que nous proposons, mais nous nous adressons à des gens qui sont au départ en distanciel, qui sont loin de nous, dans leur en-soi. Nous leur proposons de venir dans notre ailleurs. Mais pourquoi sortirais-je de mon en-soi ? Pourquoi déstabiliserais-je mon en-soi, surtout si cet ailleurs, comme un théâtre, ne me semble pas un lieu qui m’est ouvert, où je risque de m’ennuyer, où ce qui est proposé ne semble pas s’adresser à moi ?

Si nous souhaitons ouvrir les lieux culturels à des personnes qui ne se sentent pas concernées, nous devons travailler sur la complémentarité entre l’en-soi et l’ailleurs. Nous devons instituer « l’ailleurs de l’en-soi », c’est-à-dire ouvrir dans l’en-soi la porte vers l’ailleurs. Cela ne peut se faire que si nous nous mettons en relation, si nous connectons nos en-soi avec les en-soi des autres. C’est le point de départ. Il s’agit des actions de médiation en distanciel.

Les deux modalités de création

Dans le cadre des pratiques culturelles, on distingue les pratiques en distanciel des pratiques en présentiel. Mais le point de départ, ce sont les pratiques en distanciel, puisque tout le monde en a. Nous devons donc impérativement proposer des pratiques culturelles en distanciel via le nuémrique, et non pas uniquement de la communication ou du marketing numérique. Je distingue clairement la communication numérique de la médiation numérique. Il s’agit de faire de la médiation numérique, c’est-à-dire de la création en distanciel, comme cela s’était fait pendant la période Covid.

Ces médiations numériques ont un sens en elles-mêmes et peuvent éventuellement susciter la survenue d’un ailleurs géographique, c’est-à-dire inciter les personnes à se déplacer physiquement vers un autre lieu. Mais dès le départ, et c’est bien pour cela que je nomme ce concept « l’ailleurs de l’en-soi », lorsque nous faisons une proposition en distanciel, c’est bien un ailleurs qui va entrer dans l’en-soi de la personne. Cependant, à une époque de désintermédiation, où les artistes sont en relation directe avec leurs « fans », la modalité de survenue de cet ailleurs est en fait un partage des en-soi. L’artiste se présente lui-même en tant que personne, ce qui n’est pas de la démagogie, mais une réponse à la réalité de la personne qui est dans son intimité, derrière son écran.

Ce n’est pas le même type de relation que dans une salle de théâtre, où il y a un collectif de personnes, une scène, cette distance qui permet de très belles choses. Mais sur les réseaux sociaux, nous sommes beaucoup moins à distance. Les actions culturelles en distanciel, via les réseaux numériques, relèvent de modalités tout à fait différentes des modalités de représentation dans les théâtres. Par exemple, si on regarde les comptes TikTok de la plupart des institutions culturelles théâtrales, on y trouve souvent des interviews d’artistes, qui peuvent être très intéressantes, mais qui relèvent des anciens référents télévisuels. La télévision s’adressait à une masse, ce n’était pas un message transmis dans l’individualité. Par définition, ce type de dispositif ne peut pas toucher les personnes dans leur en-soi, car ce n’est pas un discours adapté à cet espace. En revanche, si une personne prélève un extrait d’une interview télévisuelle qui l’a intéressée, le remonte, y ajoute des commentaires personnels écrits sur l’image et le partage sur les réseaux, cela devient du « partage d’en-soi ». C’est quelqu’un qui remixe quelque chose et le réintègre dans la relation entre en-sois, et cela peut alors parler à sa « communauté ».

Ce que je veux simplement exprimer ici, c’est que les actions culturelles à mener sur les réseaux numériques ne sont pas de même nature que les actions culturelles à mener en présentiel. Ce n’est pas une déclinaison, c’est une autre modalité de création. Il est indispensable de le comprendre et de le prendre en compte, sinon cela ne peut pas fonctionner.

Les artistes musiciens le savent depuis longtemps. Ils entretiennent des liens avec leur communauté, créent des espaces de rencontres et d’interactions, sans démagogie, en assumant leur personnalité et leur singularité. C’est à partir de ces constructions que, lorsqu’il y aura une proposition en présentiel, certains des « fans », pas tous, pourront trouver un sens à vivre une autre expérience culturelle que celle qu’ils vivent sur les réseaux. Il n’y a pas de hiérarchie à poser entre les expériences culturelles via les réseaux numériques et les expériences culturelles en présentiel. Ce sont deux types d’expériences différentes, mais intrinsèquement complémentaires. L’une ne peut pas exister sans l’autre ; nous nous devons donc d’investir les deux modalités de création si nous voulons faire bénéficier de nouvelles personnes de nos propositions.

Piste de mise en œuvre

J’espère avoir bien illustré la nécessité de travailler en profondeur sur « l’ailleurs de l’en-soi » dans les projets culturels. Mais comment faire ? Comment trouver le temps, l’énergie, le désir, les ressources pour construire ce futur des relations, entre la culture subventionnée et les citoyens qui ne se sentent pas concernés par cette culture publique ? Je pense qu’il faudrait désormais, dans tout projet, intégrer deux volets artistiques : l’un en distanciel, l’autre en présentiel, sans jamais postuler une hiérarchie entre les deux, ne serait-ce qu’en termes budgétaires.

Le lieu théâtre, par exemple, peut être un outil ou un décor merveilleux de tournages pour produire des expériences en distanciel. Il ne s’agit pas de désinvestir le lieu, mais bien au contraire de l’investir autrement, d’inventer, d’essayer, d’innover, de se risquer, de faire des erreurs, de demander des avis.

Je ne rentre pas plus en détail dans les implications artistiques de ce que je propose, car elles sont vastes, mais je voulais ici ouvrir à ce qui me semble une nécessité et donner un outil conceptuel et méthodologique pour envisager cette nécessité de façon concrète et constructive, sans opposition à l’ambition artistique portée par les lieux culturels publics.

La « politique culturelle » est une tradition d’État en France depuis le Moyen-Âge. Elle a été initiée par Louis XIV au 17e Siècle comme un outil d’influence et de pouvoir. Et elle fut définie dans ses termes actuels par André Malraux en 1959, l’État ayant désormais pour mission la démocratisation de l’art dans la société. Mais aujourd’hui les politiques culturelles sont multiples, car portées par les collectivités publiques à d’autres niveaux que celui de l’État (villes, agglomérations, départements, régions) et à bien d’autres endroits, notamment associatifs (lieux et actions culturelles), individuels (les initiatives des artistes, professionnels ou amateurs) et par des sociétés privées (commerce de la culture).

La « révolution numérique », c’est à dire l’accès ubiquitaire, personnalisé et transitif à l’information ainsi que la production par les pairs comme nouveau modèle, bouleverse de façon profonde les « règles » de mise en œuvre des politiques culturelles, que ce soit au niveau public ou privé, et met bien des acteurs en difficulté pour atteindre leurs objectifs. Je propose ici des outils de compréhension des enjeux de cette « révolution numérique » et des pistes de travail concrètes, en espérant apporter de la ressource utile au travail des politiques culturelles, dans tous types de contextes.


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