Face aux peurs, nous cherchons des explications uniques et rassurantes. Seule la « présence » nous ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique.
Toutes les êtres humains, dans leur infinie diversité – enfants, croyant·es, athées, provax, antivax, complotistes, platistes –, partagent un trait commun : elles et ils cherchent des explications qui donnent sens au monde. Cette quête universelle interroge : pourquoi avons-nous tant besoin d’explications pour comprendre les phénomènes qui nous entourent ? Ne pourrions-nous pas simplement accepter le mystère des choses ?
La réponse réside dans la fonction profonde de ces explications : elles nous servent à légitimer nos actions et à orienter nos choix pour donner sens à notre existence. Les explications ne sont pas de simples outils intellectuels, mais des boussoles existentielles.
Certains domaines de la vie révèlent notre capacité naturelle à accepter des explications complémentaires. Prenons l’exemple du mariage civil et religieux : personne ne s’étonne qu’un même acte puisse recevoir deux explications conjointes et complémentaires. Ce rituel courant démontre que nous savons parfaitement vivre avec la multiplicité des sens.
Cette ouverture se retrouve également chez certaines et certains médecins généralistes formé·es à l’allopathie qui se sont ensuite formé·es à l’homéopathie. Elles et ils assument cette double pratique malgré l’antagonisme apparent entre ces deux approches thérapeutiques, l’une affirmant scientifiquement l’inefficacité de l’autre.
Pourtant, dans la plupart des autres domaines, nous ne manifestons pas cette même ouverture. Nous recherchons plutôt une explication unique qui nous aide à identifier notre route sociale et à justifier le sens de nos actes.
Cette variation dans notre capacité d’accueil des explications multiples dépend de ce que j’appelle notre niveau de « présence ». Chaque personne, selon les domaines de sa vie, peut tantôt assumer des explications multiples, tantôt avoir besoin d’une explication unique – particulièrement sur ses points de fragilité ou face à ses peurs.
La présence se définit comme un état d’ancrage en soi, une forme de confiance intérieure qui ne dépend pas de critères extérieurs. Elle n’est pas un étayage par l’extérieur, mais une acceptation sereine de la solitude, ce sentiment d’exister par soi-même, de sentir pourquoi on est là, sans besoin d’explications justement. C’est précisément cette présence qui nous ouvre aux explications multiples.
À l’inverse, quand nous sommes dans la peur, dans la crainte ou le sentiment de fragilité, nous ne sommes plus présent·es à nous-mêmes. Nous devenons dépendant·es de critères extérieurs que nous allons chercher pour nous rassurer.
Ce défaut de présence explique un phénomène apparemment incompréhensible : comment des personnes hautement éduquées, diplômées, connaissant la science, peuvent-elles se laisser séduire par des explications extrêmement simplistes ?
La réponse tient à notre humanité même. Nous sommes toutes et tous des êtres avec des zones de forte présence où nous manifestons une grande capacité d’ouverture à diverses explications, mais aussi des zones de faible présence, de peur et de fragilité. Sur ces terrains sensibles, pour retrouver un sentiment de sécurité, nous adoptons des explications simplistes sans chercher l’information au-delà de ce qu’on nous présente.
Plus encore, nous assumons d’avoir raison même en manquant d’informations, car ces explications simplistes nous permettent de nous socialiser. En état de non-présence, incapables d’assumer une opposition aux autres, nous recherchons l’explication qui nous permet de faire groupe, d’appartenir au « camp du bien », toujours assimilé au camp de la majorité, confondu avec les valeurs du bien commun. Ce positionnement diffère radicalement du camp des « justes » qui acceptent de s’opposer.
L’exemple des platistes illustre parfaitement ce paradoxe : elles et ils s’informent généralement beaucoup plus que celles et ceux qui sont certain·es que la Terre est ronde. Pourtant, cette quête d’information intensive ne les mène pas vers la vérité scientifique. Pourquoi ? Parce que leur démarche et celle de leurs opposant·es procèdent de la même logique : toutes et tous cherchent à se rassurer.
Qu’on s’informe beaucoup ou peu, la quête d’information n’équivaut pas forcément à un niveau de présence élevé. Elle peut aussi constituer une façon de se rassurer, un besoin de sécurité cognitive. Dans les deux cas, ce besoin de réassurance conduit à se rallier à une explication unique, rassurante précisément parce qu’elle est unique.
À l’inverse, dans les domaines où nous n’avons pas besoin de nous rassurer, parce que nous sommes déjà ancré·es en notre présence, sûr·es de nous, connecté·es à notre éthique personnelle et à notre esprit critique, nous devenons capables de penser par nous-mêmes. Cette capacité d’opposition, ce courage de nous risquer dans notre vérité humaine profonde, nous permet d’accueillir le savoir que les explications sont multiples.
La période Covid offre une illustration saisissante de ces mécanismes. Trois groupes se sont distingués :
Un phénomène remarquable s’observe dans l’après-coup : une fois la peur passée, certaines et certains membres des classes intellectuelles prennent conscience qu’elles et ils n’ont cherché à l’époque aucune information au-delà des sources officielles du système capitaliste. Cette prise de conscience accompagne leur réancrage, leur sortie de la peur. Elles et ils redeviennent alors capables de percevoir les explications multiples et sortent de la croyance en une explication unique.
Ces observations interrogent fondamentalement notre approche de l’esprit critique. Si nous prônons l’émancipation des citoyennes et citoyens, ce qu’il faut travailler n’est pas tant l’information ou les techniques journalistiques, mais la qualité de présence.
L’enjeu réside dans un travail de fond sur soi : comprendre les différents aspects de notre personnalité, identifier ce qui nous fait peur, pourquoi et d’où cela vient. La formation à l’esprit critique passe moins par les techniques journalistiques ou le « fact-checking », qui constitue d’ailleurs souvent l’inverse de l’esprit critique, que par une réflexion partagée sur la présence à soi-même et l’ancrage en soi.
C’est au cœur de cet ancrage que naît la capacité de ne pas avoir besoin d’une seule explication pour se socialiser. Cette présence nous permet d’exister dans un espace social sans nous sentir obligé·es d’en accepter toutes les règles pour y appartenir. Elle constitue une forme de légitimité personnelle, un sentiment de présence à soi qui fonde l’esprit critique authentique.
Cultiver la présence s’avère essentiel pour fonder l’esprit critique, l’émancipation individuelle et une société véritablement démocratique, c’est-à-dire diversifiée dans tous ses aspects. Car la question n’est pas informationnelle mais existentielle : il s’agit de notre regard sur l’information plutôt que de l’information elle-même.
Ce qui compte véritablement, c’est la manière dont l’information entre en nous, l’effet qu’elle nous fait. En elle-même, elle n’est qu’extériorité. Notre présence détermine comment nous l’accueillons, la traitons et en usons pour construire notre compréhension.
Vérité, objectivité et construction du sens
La vérité n’est jamais donnée mais toujours construite, façonnée par nos perceptions, nos intérêts et les pouvoirs qui définissent ce qui peut être dit et pensé. L’objectivité des faits se révèle illusoire dès lors qu’on examine comment le pouvoir et les médias fabriquent le réel, transformant des choix lexicaux - pandémie plutôt qu’épidémie - en visions du monde. Les discours d’experts qui prétendent décrire objectivement le monde sont des simulacres qui confinent à l’immobilisme, niant la subjectivité qui est pourtant la condition de tout engagement transformateur. Face aux explications uniques et rassurantes, la présence ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique. La religion véridiste de certains chercheurs, qui croient détenir la vérité absolue tout en occultant les questions dérangeantes, révèle comment le savoir peut devenir dogme. Entre simplisme et nuance, entre certitude et complexité, la pensée authentique embrasse les paradoxes et reconnaît la partialité de tout point de vue. Le sentiment de raison, cet étayage externe qui nous rassure, peut nous conduire à déshumaniser l’autre au nom de notre prétendue rationalité. Comprendre que toute vérité est nécessairement complexe, partielle et liée à notre expérience du monde ne mène pas au relativisme mais à une épistémologie de la présence où la connaissance émerge de notre ancrage conscient dans le réel plutôt que de notre surplomb illusoire.