L’objectivité des faits est souvent illusoire : nos perceptions, le pouvoir et les intérêts influencent leur définition, rendant la réalité complexe, subjective et toujours partielle.
Depuis quelques années, il y a une forme d’engagement éducatif et citoyen très fort qu’on appelle Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), qui s’est d’autant plus renforcée pendant et après la période Covid. Elle vise à distinguer le bon grain de l’ivraie dans les informations auxquelles les citoyens sont confrontés, et notamment les jeunes personnes, car on se préoccupe de déconstruire les fake news, les théories du complot, la post-vérité, etc. Ces tendances semblent développer un imaginaire qui promeut une pensée du monde non rationnelle. On postule que la sortie de la rationalité est dangereuse, et surtout qu’elle produit une fragilité accrue à la manipulation et des ouvertures aux extrémismes politiques et religieux dangereux.
Il y a un projet citoyen pour la formation de l’esprit critique et la compréhension des systèmes de manipulation. Ainsi, les enseignants, par exemple, lorsqu’ils animent un débat, que ce soit sur un sujet de conflit entre élèves ou sur un sujet de société, disent que pour pouvoir discuter, il faut partager ce qui est indiscutable, c’est à dire les faits, que c’est le point de départ auquel il faut toujours revenir. Ces « faits » seraient complètement indépendants de la présence des personnes, il s’agit d’une objectivité extérieure à la perception humaine. Précisément, s’appuyer sur des « faits » permettrait de revenir à une rationalité dans les analyses, dans les décisions, dans la résolution des conflits, et ainsi de trouver les meilleures solutions sociales possibles à tout type de problème. En théorie, oui, cela fonctionne, c’est une belle utopie d’envisager que le monde serait complètement extérieur à nos perceptions. C’est peut-être le cas, mais en réalité, nous n’en savons rien, car nous ne percevons le monde qu’à travers nos perceptions et les perceptions des machines d’enregistrement que sont les appareils photos, les sismographes, les magnétophones et autres machines d’observation des astres ou de l’infiniment petit.
Mais n’oublions pas que ces machines, même des machines conceptuelles de calcul comme les mathématiques, qui nous semblent absolument indiscutables, puisque nous en voyons des effets dans la nature, ne font qu’une seule chose : fabriquer des formes et des informations destinées à être perçues et interprétées par l’être humain, pour expliquer le monde et en constater des effets présents, futurs et passés, bref, apporter des explications et des solutions. Par exemple, fabriquer des bâtiments qui tiennent debout, grâce à nos bons calculs. Mais, malgré l’impression que nous touchons à une « objectivité » (pour la construction du bâtiment), en réalité nous voyons le monde à notre manière, et jamais de façon complète.
Ainsi, par exemple, dans une certaine peuplade amazonienne, lorsqu’une femme tombait enceinte, elle allait ensuite faire l’amour avec plusieurs hommes qu’elle choisissait, afin de recevoir leurs spermes respectifs, ce qui, pensait-on, allait apporter à l’enfant les qualités de tous ces hommes, qui ensuite allaient devenir autant de référents paternels. Cette croyance, que nous jugeons aujourd’hui à l’aune de nos connaissances biologiques comme relevant de l’imaginaire et en aucun cas d’une logique cartésienne, se vérifiait pourtant dans l’expérience de perception : l’enfant, investi qu’il était de ses qualités choisies par sa mère, pouvait les développer. Et l’enfant qui ne les développait pas était un enfant qui était considéré comme ayant des problèmes, comme devant être soigné, tout comme pendant très longtemps l’homosexualité a été considérée en Occident par les plus grands scientifiques, et encore aujourd’hui par certains, comme une maladie qu’il faut soigner et non pas comme une caractéristique possible pour l’humanité.
Entrons dans une salle de classe, lors d’une séance destinée à régler un conflit. L’enseignant précise qu’il faut commencer par établir les faits. En réalité, dans cette situation-là, puisqu’il y a plusieurs interprétations de la même situation, autant de versions des faits qu’il y a de témoins, avec toutes les nuances, la personne qui va définir les faits est l’enseignant. C’est lui qui va trancher et dire quels sont les faits. Ces faits sont présentés comme objectifs et extérieurs à la présence, mais en réalité, ils sont tout à fait subjectifs, car ils sont dépendants du jugement de l’enseignant. Un autre enseignant avec une autre sensibilité aurait pu établir d’autres faits « objectifs ». Ainsi, dès le départ dans cette situation, les élèves peuvent être en désaccord sur les faits. Mais il y a des « faits officiels ». Pour pouvoir établir des faits réellement extérieurs, peut-être aurait-il fallu qu’il y ait une caméra qui filme et enregistre. Mais peut-être n’aurait-elle pas enregistré le chuchotement qui, en réalité, avait mis le feu aux poudres de ce conflit, qui, vu extérieurement sous la caméra, semble provenir d’une personne, alors qu’en réalité, il provenait d’une autre que nous ne voyons pas à l’image. Donc, d’emblée, le processus qui vise à établir des faits objectifs est un processus qui absente de cette objectivité une partie des parties prenantes. L’établissement des faits est d’emblée fait par un pouvoir. Et éventuellement, on pourrait essayer que l’établissement des faits se fasse par un pouvoir démocratique via une assemblée avec le partage des points de vue des uns et des autres. Mais comment cette instance démocratique tranche-t-elle ? Peut-être par le vote, ce qui signifie que les faits seront établis par le pouvoir du vote, par la majorité.
Alors bien sûr, on pourrait m’objecter que, par exemple, la mort de quelqu’un est un fait indiscutable, ou que la Shoah aussi est un fait, ou que 2 et 2 font 4 est un fait. Oui, il y a un degré d’absence dans les faits. Il est vrai que 2 et 2 font 4. Ils me semblent relativement absents à notre perception et je le pense objectif. Mais en réalité, si l’on va plus loin, c’est relié à une perception commune qui est que cela permet de compter juste. Philosophiquement, ce qui fait que c’est un fait, dans la mesure où nous ne percevons le monde que via notre perception, n’est pas tant une objectivité de la chose, car l’objectivité nous échappe forcément, mais la perception de ce que nous allons communément appeler un fait. Ce qui fonde le fait n’est pas sa réalité objective, mais son effet dans nos perceptions et surtout son effectivité. Par exemple, la personne morte, nous ne la rencontrerons plus jamais. Donc ce qui fait que c’est un fait, c’est non pas qu’elle soit objectivement morte à l’extérieur de nous, mais c’est que nous-mêmes ne puissions plus la toucher, interagir avec elle de façon directe, c’est donc notre perception qui en fait un fait. Car il y a bien des cultures, ne serait-ce que la culture catholique, qui ont une vision beaucoup plus complexe de la mort que celle que je viens de décrire. Il y a des gens qui pensent que l’âme est un fait, car ils le constatent dans leurs expériences de vie. Il y a des scientifiques qui croient en Dieu, ce qui est la chose la moins factuelle qui soit. Donc, si je prends cet exemple, c’est pour préciser la conscience que des faits rationnels et objectifs sans doute existent (je crois tout de même à cela du fait de ma culture et de mon éducation), mais à mon sens, il n’y a qu’une petite partie de ce que nous appelons des faits qui sont réellement indépendants de nos perceptions.
Pour revenir au débat en classe, il ne s’agit de discuter si deux et deux font quatre, mais de la résolution d’un conflit à partir de faits établis. Dans l’éducation aux médias, il ne s’agit pas de faits mathématiques. On n’est pas dans le cas de faits réellement objectifs, qui n’auraient rien à voir avec la présence humaine. Je veux indiquer ici qu’il y a beaucoup plus de faits liés à la présence que ce que les tenants des pouvoirs veulent nous faire croire. Si je reprends l’expérience en classe, le problème de cette fausse présence vis-à-vis de faits soi-disant objectifs, c’est que les élèves, le comprennent immédiatement. Ils voient tout à fait que l’enseignant prend le pouvoir sur les faits en présentant cela comme des faits objectifs pour pouvoir avancer, pour pouvoir avoir du commun, du consensus. Ce faisant, on comprend immédiatement que les faits sont avant tout un outil de pouvoir sur la vérité, ce que George Orwell appelait le « ministère de la vérité » dans son roman 1984. Le pouvoir définit la vérité.
Mais parfois cela peut aller plus loin, car en effet, on sait que d’autres êtres humains peuvent percevoir des traces laissées par exemple et en établir des faits. C’est ce qui s’est passé lors de l’entreprise de destruction des juifs pendant la Shoah (deuxième guerre mondiale). Au début de la guerre, des milliers de juifs étaient fusillés et leurs cadavres enterrés dans des fosses. Mais plus tard, le pouvoir nazi s’est rendu compte que ces fosses pourraient un jour être découvertes et ainsi permettre d’établir le fait qu’un très grand nombre de juifs avaient été assassinés. Ils ont donc œuvré à rouvrir les fosses pour détruire les corps et ainsi effacer des traces perceptibles qui auraient permis d’établir des faits à partir de cette perception. Et enfin, ils ont construit les camps d’extermination, doté de fours crématoires, qui leur permettaient de façon industrielle de faire disparaître de façon définitive la trace même de l’existence des personnes. C’est à partir d’un certain nombre de ces stratégies que certains peuvent aujourd’hui encore prétendre qu’il n’y a pas eu de génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale, car en allant chercher un certain nombre de faits, c’est-à-dire d’endroits de leur perception, et la perception est toujours partielle, la perception ubiquitaire n’existe pas, comme son nom l’indique, eh bien à partir d’une autre vision partielle, ils cherchent à prouver un autre fait. Donc les faits sont toujours liés à un pouvoir et à un certain nombre de preuves plus ou moins légitimes brandies par le pouvoir.
Revenons à la classe, les jeunes participants apprennent tout de suite que le sujet n’est pas tant de partager le lien à des faits réels, mais que le sujet est le pouvoir et que les « faits objectifs » sont liés à la présence d’un pouvoir, qu’ils n’existent pas sans pouvoir qui en tire profit (en l’occurrence défendre l’autre enseignant dans le cas du conflit discuté).
Si on prend la période Covid, par exemple, les décomptes des morts étaient présentés chaque jour dans les grands médias sous forme d’addition : on ne donnait pas le nombre de morts au quotidien, qui d’ailleurs était une extrapolation faite par des statisticiens avec leur subjectivité, mais en donnait l’addition du nombre de morts depuis le début de l’épidémie, en valeur absolue. Alors, qu’on aurait tout à fait pu s’appuyer sur la même information numérique pour en construire un autre fait, et la présenter comme une proportion un terme de population, dire par exemple : « aujourd’hui il y a eu 0,000001% de la population décédée des suites du Covid ». Cela n’aurait pas du tout été le même fait que de dire : « aujourd’hui nous en sommes à 16 000 morts ». Pendant cette période, on nous a rebattu les oreilles de « on peut discuter de tout sauf des chiffres ». Mais le fait que les chiffres deviennent des faits dépend tout à fait de la façon dont ces chiffres sont présentés, du référentiel dans lequel ils sont inscrits : la proportion, le nombre en valeur absolue, la mise en perspective avec le nombre de morts habituellement à la même période de l’année, pendant les périodes de grippe par exemple, etc. A partir d’exactement les mêmes chiffres, on aurait pu produire des faits tout à fait différents. Ce qu’on a appelé les fact-checkers, sont des personnes qui croisaient plusieurs sources, c’est-à-dire qui indiquaient que pour valider un fait, il fallait que plusieurs personnes fassent le même constat. Cela peut sembler plus objectif, mais ce ne l’est pas en réalité. Il y a bien longtemps, j’ai été dans l’intimité d’un grand opérateur de téléphonie mobile, qui était mis à mal par des études scientifiques sur la dangerosité des micro-ondes, de plus en plus présentes, puissantes, à mesure que les réseaux évoluent. Il commençait donc à y avoir des faits avérés par la communauté scientifique dont les sources croisées semblaient prouver une réelle et importante dangerosité des antennes relais. La démarche des opérateurs, qui avaient pour priorité le développement de leur économie avec des attentes très fortes du marché, et on voit à quel point vient l’usage actuel du téléphone portable cela a changé le monde, il y avait donc des intérêts convergents à ce que ces faits qui auraient eu la capacité de freiner le développement soient modifiés. Il leur a suffi de commander eux-mêmes un très grand nombre d’études scientifiques, en les finançant, sur le sujet, ce qui fait qu’assez rapidement, il n’y a plus eu que quelques études scientifiques qui montraient la dangerosité des ondes, parmi un très grand nombre d’études scientifiques, dont la plupart mettaient en doute ou même prouvaient la faible dangerosité des ondes des réseaux de téléphonie mobile. Ainsi, par effet de majorité, et du fait de le façon de mesurer, de regarder différentes, car comment mesurer la dangerosité des micro-ondes, des téléphones portables, à quelle distance, auprès de quel type de public, comment supposer des effets à long terme sur le corps humain ? Tout cela est basé sur des projections, en appui sur des observations, mais c’est éminemment subjectif. Ainsi, les faits ont été transformés, et les faits objectifs semblaient être, justement, absents aux subjectivités, alors que la manipulation des faits semble évidemment avérées, pour servir de vils intérêts économiques.
Il ne suffit donc absolument pas de citer plusieurs sources convergentes qui sont dûment choisies, car on pourrait en choisir d’autres. Trois sources ne suffisent en aucun cas à prouver que ce fait est indiscutable et est absent à nos perceptions.
Un fait est donc quelque chose qui est partagé, mais pas quelque chose qui est objectif. Il me semble qu’il est important de le savoir. Je ne veux pas dire par là qu’il ne faut pas tenter de faire du commun, qu’il ne faut pas œuvrer au compromis, qu’il ne faut pas dialoguer. Mais il me semble beaucoup plus constructif, plutôt que de mentir et prendre le pouvoir en établissant des faits pseudo-objectifs, de considérer la valeur des présences mutuelles et d’enrichir la perception commune du réel des riches apports des perceptions individuelles. Le réel ainsi ne sera plus vidé de sa substance comme s’il n’était qu’un « fait », mais au contraire, il sera partagé dans sa complexité et ainsi plein de potentialités, de richesses, d’apprentissage, d’enrichissement, de beauté, de respect, de dignité et de démocratie. Et ainsi, ce que nous partagerons, c’est le fait que le monde est excessivement complexe et que, majoritairement, il nous échappe et que vouloir le réduire, c’est être dans une démarche de domination, au fond.
Ainsi, essayer d’établir des faits, c’est de la domination. Et la domination est, à mon avis, à déconstruire, que ce soit pour l’établissement des faits, dans la hiérarchie, dans le sexisme, dans la violence. Les « faits » sont un système de domination masqué. Je propose plutôt que les faits, le concept de mille-feuille, le mille-feuille du réel. Et ainsi, nous pouvons, je crois, mieux toucher à sa vérité, à sa puissance, et à nos capacités pour sa transformation.
Vérité, objectivité et construction du sens
La vérité n’est jamais donnée mais toujours construite, façonnée par nos perceptions, nos intérêts et les pouvoirs qui définissent ce qui peut être dit et pensé. L’objectivité des faits se révèle illusoire dès lors qu’on examine comment le pouvoir et les médias fabriquent le réel, transformant des choix lexicaux - pandémie plutôt qu’épidémie - en visions du monde. Les discours d’experts qui prétendent décrire objectivement le monde sont des simulacres qui confinent à l’immobilisme, niant la subjectivité qui est pourtant la condition de tout engagement transformateur. Face aux explications uniques et rassurantes, la présence ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique. La religion véridiste de certains chercheurs, qui croient détenir la vérité absolue tout en occultant les questions dérangeantes, révèle comment le savoir peut devenir dogme. Entre simplisme et nuance, entre certitude et complexité, la pensée authentique embrasse les paradoxes et reconnaît la partialité de tout point de vue. Le sentiment de raison, cet étayage externe qui nous rassure, peut nous conduire à déshumaniser l’autre au nom de notre prétendue rationalité. Comprendre que toute vérité est nécessairement complexe, partielle et liée à notre expérience du monde ne mène pas au relativisme mais à une épistémologie de la présence où la connaissance émerge de notre ancrage conscient dans le réel plutôt que de notre surplomb illusoire.