La pensée nuancée, contrairement au simplisme dogmatique, embrasse la complexité du monde et reconnaît la subjectivité des points de vue. Elle est la source de la démocratie. Elle nécessite des espaces de dialogue sécurisés où la présence de chacun est légitimée.
Une pensée du monde, c’est-à-dire une vision du monde, une représentation des choses et des relations entre les choses, peut être soit simpliste, soit nuancée. Pour ma part, je suis pour cultiver la nuance de la pensée, car à mon sens la pensée simpliste est fausse, mensongère. Lorsqu’on nous disait, par exemple pendant la période Covid, « on peut discuter de tout sauf des chiffres », c’était une pensée simpliste, c’est-à-dire explicitement mensongère, car la manière de présenter les chiffres et la manière de collecter les « chiffres » n’est absolument pas quelque chose d’objectif, contrairement à ce que l’on nous présentait. C’est le principe d’une pensée simpliste que de présenter le monde dans un seul point de vue, considéré comme la vérité.
La nuance touche, à mon sens, beaucoup plus à la vérité que le simplisme, car elle nous permet d’aborder la complexité des phénomènes et nous permet d’assumer la subjectivité de notre regard sur les phénomènes. La pensée nuancée n’est absolument pas une pensée faible et fragile, bien au contraire, car elle met en perspective différents points de vue. C’est aussi ce qu’on appelle un esprit critique, une pensée par soi-même. La pensée nuancée peut même mettre en perspectives différents points de vue scientifiques, car il n’y a pas de consensus scientifique. Sinon, la science ne serait pas la science, mais un dogme, c’est-à-dire l’inverse de la science, car la science a pour but d’observer et d’expliquer les phénomènes réels, et pour ce faire, la science formule des hypothèses, qui sont plus ou moins opérantes, et qui évoluent au fil du temps. Certaines hypothèses deviennent des axiomes partagés par tous, bien-sûr. Mais l’existence même des disciplines scientifiques est reliée à une pensée nuancée et non à une pensée simpliste.
La pensée simpliste n’est pas une pensée scientifique. Je m’appuie pour affirmer cela sur la philosophie si éclairante de Gaston Bachelard, qui eut tant d’impact au XXe Siècle, et importante me semble-t-il aujourd’hui que nous sommes dans une période plutôt obcurantiste, de « religion scientiste » liée aux intérêts du capitalisme dominant. Entre autres Bachelard invite à une démarche épistémologique, qui est l’étude philosophique des fondements, méthodes et validité des connaissances scientifiques, de l’évolution des concepts scientifiques, la remise en question des méthodologies, ainsi que l’évaluation des critères de vérité. Je prends aussi en référence les formidables apports du philosophe des sciences Paul Feyerabend, au XXe Siècle aussi, qui a osé montrer que bien des choses présentées comme des « faits scientifiques » étaient en réalité des mythes. Il dénonce aussi la tyrannie du scientisme et plaide pour une démocratisation des savoirs, qui passerait par une séparation de la science et de l’État, à l’image de la laïcité, pour éviter l’hégémonie d’une vision du monde, ainsi que pour un contrôle citoyen qui fixerait les priorités de recherche via des comités populaires, et par non par des experts (qui sont le plus souvent financés par les industries pharmaceutiques).
Donc, pendant la période Covid, les scientifiques qui prétendaient nous dire des vérités étaient précisément, par l’attitude simpliste, rémunérés qu’ils étaient par les laboratoires pharmaceutiques, dans une démarche opposée à la science. C’était une démarche dogmatique et non pas scientifique. Le dogme prétend édicter la vérité. Le dogme simpliste explique le monde et interdit les questionnements. Les explications simplistes du monde ne sont pas seulement le fait de « complotistes » isolés, elles sont aussi le fait d’intérêts divers et de manipulations légitimées au nom du bien. Je reprends la période Covid : le très grand nombre de mensonges d’État et de mensonges des médias dominants pendant cette période, qui sont avérés mensongeres les uns après les autres après coup, même s’ils étaient évidents sur le moment, avaient pour objectif de soutenir par la manipulation, des actions jugées par certains comme étant les meilleures pour la santé publique, mais surtout pour la santé du système capitaliste.
Je ne souhaite pas ici rentrer dans ce débat sur cette période, qui est énorme et malheureusement encore présent, mais je fais référence à cette période car c’est un moment relativement récent, partagé dans le vécu par les adultes que nous sommes et dans lequel, plus ou moins consciemment, nous avons tous ressenti qu’il y avait beaucoup de simplisme dans les visions des choses et que nous avons dû choisir, simplement pour pouvoir être légitimés socialement, d’arrêter de penser sur ce sujet et de faire allégeance au simplisme, au dogme, ce qu’on a appelé la doxa du Covid. Il est très grave que la vraie pensée scientifique ait été à ce point muselée et même criminalisée dans cette période. Ceux qui sortaient du dogme étaient exclus socialement, considérés comme dangereux pour les autres. Aujourd’hui, même ceux qui ont mené les politiques sanitaires de l’époque disent par exemple qu’ils avaient toujours su que les vaccins ne protégeaient pas de la transmission du virus (ce qui est la vérité du consensus scientifique actuel), et que les citoyens étaient libres de le faire ou pas, alors que le slogan d’État en France était « Tous vaccinés, tous protégés », ce qui est était un vrai mensonge, repris et admis par tous. Les quelques milliardaires actionnaires des grandes compagnies qui ont tiré profit de cette « période de guerre » ont doublé leur fortune en moins de deux ans grâce à cela, alors même qu’ils étaient déjà les personnes les plus riches du monde. Le capitalisme a eu son épiphanie, grâce à cette absence de nuance de la pensée.
La pensée simpliste produit, à mon sens, toujours des systèmes de domination, d’exclusion, des dénis de très grandes parts de la réalité. Et à mon avis, la pensée simpliste est une véritable plaie, un phénomène contre lequel il faut se battre avec la plus grande vigueur. Pour ce faire, il ne suffit pas de chercher à déconstruire la pensée simpliste des « platistes », par exemple, il faut chercher à déconstruire toutes les pensées simplistes, y compris celles qui sont majoritaires dans la population. C’est, à mon avis au prix de cette remise en question de soi, que l’on pourra avancer. Mais c’est précisément ce qui rend difficile de travailler sur la pensée simpliste : il est facile de voir le simplisme chez l’autre, mais éprouver la remise en question de sa propre pensée du monde est extrêmement douloureux, car cela peut remettre en question notre identité ou la manière dont on l’a construite. C’est particulièrement dangereux en termes identitaire, et c’est pourquoi, afin de cultiver le développement d’une pensée nuancée, je crois qu’il faut s’attacher à mettre en place le plus possible des espaces de débat démocratique, c’est-à-dire des espaces dans lesquels les points de vue ont le droit de s’opposer, grâce à une organisation du débat et que ces espaces-temps soient sécurisés, c’est-à-dire que le fait d’avoir exprimé mon opinion, mon point de vue, ma vision du monde, quand bien même elle est radicalement opposée à celle des autres, ne va pas me mettre en difficulté sociale. Il s’agit de « zones » dans lesquelles nous pouvons être pleinement présents à nous-mêmes dans l’espace social.
C’est la légitimité de notre présence, de notre existence, de notre point de vue en tant que personne subjective qui permet, par la confrontation aux idées des autres via leur présence aussi, l’avancée vers la nuance de la pensée, la découverte que l’autre pense le monde autrement que moi, l’entrée aussi dans une empathie pour l’autre, qui est la construction de l’humanisme, la reconnaissance de l’autre comme un égal.
C’est facile de dire cela dans un article, par des mots, mais pour le mettre en œuvre, pour créer ces espaces réellement démocratiques dans lesquels des personnes aux points de vue radicalement opposés peuvent s’exprimer, se sentent autorisées à y être présentes, là, par contre, particulièrement difficile, pour soi-même en premier, car on craint d’être déstabilisé. On a tendance à plutôt chercher la sécurité, alors c’est un combat, une construction, une élaboration, une remise en question aussi des dispositifs que l’on propose aux personnes.
C’est un vrai travail en amont, avant de mettre en place le dispositif, de réfléchir à comment on va pouvoir créer ce dispositif qui légitime la présence de chacun. Cela demande aussi une vraie souplesse, de se mettre en capacité de faire évoluer le dispositif lui-même en cours de route en fonction des apports des uns et des autres et de leurs besoins que nous n’avions pas pu tous anticiper lorsque nous étions seuls à concevoir le dispositif.
Vérité, objectivité et construction du sens
La vérité n’est jamais donnée mais toujours construite, façonnée par nos perceptions, nos intérêts et les pouvoirs qui définissent ce qui peut être dit et pensé. L’objectivité des faits se révèle illusoire dès lors qu’on examine comment le pouvoir et les médias fabriquent le réel, transformant des choix lexicaux - pandémie plutôt qu’épidémie - en visions du monde. Les discours d’experts qui prétendent décrire objectivement le monde sont des simulacres qui confinent à l’immobilisme, niant la subjectivité qui est pourtant la condition de tout engagement transformateur. Face aux explications uniques et rassurantes, la présence ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique. La religion véridiste de certains chercheurs, qui croient détenir la vérité absolue tout en occultant les questions dérangeantes, révèle comment le savoir peut devenir dogme. Entre simplisme et nuance, entre certitude et complexité, la pensée authentique embrasse les paradoxes et reconnaît la partialité de tout point de vue. Le sentiment de raison, cet étayage externe qui nous rassure, peut nous conduire à déshumaniser l’autre au nom de notre prétendue rationalité. Comprendre que toute vérité est nécessairement complexe, partielle et liée à notre expérience du monde ne mène pas au relativisme mais à une épistémologie de la présence où la connaissance émerge de notre ancrage conscient dans le réel plutôt que de notre surplomb illusoire.