Présence et sentiment de raison

5 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Avoir raison nous rend-il plus humains ? Ce besoin de certitude, cet « étayage externe » que j’appelle sentiment de raison, occulte notre présence ancrée et peut nous conduire à déshumaniser l’autre.

La quête de la raison et ses impasses

Qui a envie d’avoir tort ? Qui apprécie une forme d’humiliation ressentie lorsque quelqu’un nous prouverait que notre pensée était fausse ? Comment conserver le sentiment de sa dignité dans le débat d’idées ? Pourquoi les interlocuteurs souhaitent imposer leur raison aux autres ? Pourquoi dans des espaces de bonne conscience, politiques, écologiques, féministes et autres, peut-il y avoir parfois autant de violence infligée les uns aux autres, et vis à vis de l’extérieur ? Pourquoi ce sentiment de raison semble consubstantiel de sa présence au monde, de son existence ? Comment partager ses idées en respectant la dignité des autres ? C’est précisément le rôle des institutions démocratiques, des conseils, des organisations, du droit à la parole, qui devraient garantir la pluralité d’expressions.

L’étayage externe contre la présence ancrée

Ce que j’appelle le sentiment de raison, c’est une sorte d’étayage externe qui vient se substituer à la présence. La présence est l’ancrage en soi, c’est quelque chose de solide, d’inamovible, contrairement au sentiment de raison, qui est une relation à un certain savoir comme étant la condition de sa dignité. Au contraire, dans la présence, sa propre dignité est un sentiment intrinsèque à son existence.

On pourrait comparer cela à la fable « Le chêne et le roseau » de Jean de la Fontaine (1688). La présence, c’est le roseau, planté dans le sol et souple au vent, qui ne sera pas déraciné par la violence des bourrasques, alors que le chêne, apparemment beaucoup plus solide et immuable, impressionnant, séculaire, pourra être brisé en deux par la puissance des éléments. Par contre, les racines du chêne resteront, car elles sont profondément ancrées dans la terre, sauf en cas de sol granitique où les racines restent à la surface, formant de grands disques une fois les arbres déracinés. Ces arbres sont comme le colosse aux pieds d’argile. C’est pour cela que j’appelle le sentiment de raison un étayage : il est extérieur. Il peut, pendant très longtemps, faire illusion, vraiment nous faire croire qu’il est la présence, alors que précisément, il masque l’absence de présence. Ce que des pensées orientalistes peuvent nommer l’observateur silencieux en soi, qu’en Occident on nommerait la petite voix, ce nous-mêmes un peu décalé du nous-même vivant ses expériences. Notre ancrage solide et durable dans notre présence tient à ce léger décalage qui nous accompagne, ce pas de côté vis-à-vis de ce qu’on croit être nous-mêmes.

Les dangers de la certitude : quand les bonnes intentions déshumanisent

C’est ce petit regard distancé sur nous-mêmes qui acte notre présence en tant que présence, c’est-à-dire en tant qu’être, indépendant de toute contingence, de tout étayage, de toute raison. J’oppose donc la présence et le sentiment de raison. Et si je le fais, c’est pour pointer l’immense difficulté à sortir du sentiment de raison, qui peut malheureusement conduire au pire en toute bonne conscience.

Cet étayage rassemble et fait du bien, nous pouvons partager le sentiment de raison avec d’autres personnes pour faire communauté, ce qui nous rassure car, comme nous pouvons le dire, nous « partageons les mêmes valeurs ». Mais au fond, ce que nous cherchons, psychologiquement parlant, c’est à nous rassurer pour nous renforcer. Mais ce faisant il est possible que sans le vouloir, nous nous détachions un peu de notre présence, qui est pourtant si essentielle. Je ne dis pas qu’il est mal de se rassembler avec des personnes qui nous soutiennent, dans les idées aussi. Je veux tout simplement pointer que ce sentiment de bienfait, du partage de la raison, a aussi son revers, qui est une forme d’obscurantisme à sa propre présence, masquée par la force personnelle et collective, la rationalité constructive, qui se fait passer pour notre présence intrinsèque, notre existence. En réalité, et cela peut durer, nous sommes, comme le chêne, certains de notre solidité éternelle, mais au vrai très fragiles face à l’adversité, car plus du tout ancrés, alors que précisément, nous avons la certitude de l’être. Le sentiment de raison est un simulacre de présence, qui se fait passer pour la présence, mais qui ne l’est pas. Cela peut amener à la violence, car ce sentiment de raison, qui est devenu indispensable à notre existence, doit être absolument protégé, par la force s’il le faut, comme s’il s’agissait de nous-même.

On peut voir les personnes a priori les plus sincères, avec les meilleures intentions, en exclure d’autres du fait de leur sentiment de raison. On connaît l’expression, « l’enfer est pavé de bonnes intentions », elle est très juste. On croit bien faire. On peut voir par exemple des spectacles sur l’écologie, l’égalité, la démocratie, créés et défendu par des personnes de gauche, certaines de la raison qu’elles ont de vouloir protéger la terre et l’humanité, qui vont imposer leur pensée de façon absolument intolérante à des spectateurs qui, s’ils osaient penser différemment de ce qui leur est proposé, seraient sur le champ humiliés, stigmatisés, et même peut-être exclus, considérés comme des dangers publics. J’ai malheureusement assisté trop souvent à ce type de fonctionnement.

C’est très grave car le sentiment de raison, même avec les meilleures intentions, produit, par manque de souplesse, une absence à soi et à l’autre, la négation de l’altérité comme élément enrichissant, la certitude absolue de la croyance en sa propre raison, qui donc devient un obscurantisme. Car sans le savoir, on a perdu notre humanité et notre humanisme, en faisant sortir du régime de l’humanité celles et ceux qui ne partagent pas le même sentiment de raison. On les déshumanise, on les juge comme dangereux, et donc on reste absolument persuadés qu’on est dans le bien, qu’on est dans la raison, sans se rendre compte qu’en réalité on a perdu notre présence, qu’on est devenu absents, à l’empathie par exemple.

La crise Covid, révélatrice d’un obscurantisme collectif

On a pu le voir pendant la crise Covid (2020-2022), qui commence doucement à entrer dans l’Histoire : ces violences immenses faites par les sentiments, par les émotions, par la communication, et même par les lois contre ceux qui ne partageaient pas le même sentiment de raison que la majorité, qui étaient déshumanisés et immédiatement jugés comme les ennemis du bien, et donc ostracisés, exclus en termes sociaux. Comme par exemple les personnels soignants non vaccinés du vaccin Covid (qui d’ailleurs n’en était pas un), qui n’ont pas été licenciés de leur travail, ce qui leur aurait ouvert le droit de percevoir le chômage, mais suspendus, sans rémunération et ayant perdu leur droit à la solidarité collective, qui est pourtant un des fondamentaux du système social construit par le Conseil National de la Résistance après la Seconde Guerre Mondiale.

Ils furent finalement réintégrés deux ans plus tard, sans aucune compensation des salaires qu’ils avaient perdus. Ce n’est pas facile dans le monde tel qu’il est de vivre socialement pendant deux ans sans percevoir de salaire. Tout le monde, loin de là, n’est pas héritier.

Je prends cet exemple qui, je le sais, est encore polémique, peut-être, pour certains, car on savait déjà à l’époque, mais aujourd’hui est rentré dans le consensus, le savoir que ces « vaccins » ne protégeaient pas de la transmission du virus. Les fabricants du vaccin n’avaient pas cherché à travailler sur cet aspect et les responsables politiques le savaient.

Le seul objet de ce vaccin était la prévention de la mort en cas d’évolution morbide de la maladie. Ils pouvaient avoir cette efficacité, mais en aucun cas ils ne prévenaient la transmission, la contagion. C’est simplement qu’ils sauvaient de la mort certains qui, sans être soignés (car ce « vaccin » n’était ni un soin ni une prévention) auraient pu succomber. Il n’empêchait pas d’être malades du Covid, il empêchait la mort au bout. Je prends cet exemple car il y a ce consensus aujourd’hui, donc a priori ma parole, même sur ce sujet polémique, est aujourd’hui, cinq ans plus tard, consensuelle. On voit donc bien ici que le sentiment de raison, la certitude du bien qui a amené à faire le pire dans l’exclusion de l’autre par peur de la dangerosité de l’autre, était en réalité un obscurantisme complet, complètement ascientifique, basé sur des fausses informations construites, puis transmises par les états et les médias. Une partie d’entre eux agissait avec une réelle bonne conscience : ils n’avaient pas du tout le sentiment d’être en train de mentir ni de faire le mal, et pourtant c’est ce qu’ils firent. Mais pourquoi ? Et comment est-ce possible ?

Etait-ce par intérêt, mais de qui ? Oui, cette crise et cette vente massive a permis de doubler en deux ans les fortunes des plus riches milliardaires de la planète, mais le citoyen, le journaliste, le responsable politique ou le maire de sa ville ne tirait pas un bénéfice lui-même directement de cet enrichissement immense, sans précédent dans l’histoire du capitalisme des puissants. Il avait le sentiment de raison qui avait obscurci ou même annulé sa présence, qui a fait qu’il a pu destituer de leur statut d’êtres humains, les considérer comme des dangers publics, des personnes dont il est prouvé aujourd’hui (et déjà à l’époque si on cherchait un peu) qu’elles ne présentaient aucun danger pour la communauté. C’était donc déjà prouvé à l’époque, mais cette information, qui n’aurait pas servi la « cause » de la vente massive de ces vaccins, était sciemment masquée par ces marchands, qui œuvrent toujours à leur intérêt financier et jamais à celui de la collectivité, tout comme les marchands de pesticides qui sont absolument conscients des dangers majeurs qu’ils font courir à l’ensemble de la collectivité, mais qui réussissent par lobbying actif à rendre des agriculteurs prisonniers de ce sentiment de raison : ils ont absolument besoin des pesticides, sinon ils n’ont pas la même productivité et donc se retrouvent exclus du système capitaliste concurrentiel, peut-être forcés à déposer le bilan de leurs exploitations. Ainsi, les agriculteurs se retrouvent être les premiers défenseurs, par sentiment de raison, d’une agriculture qui détruit la terre et la santé.

Le partage funeste du sentiment de raison

Je ne veux pas dire par là qu’il y aurait de grands démiurges au pouvoir qui manipuleraient tout le monde, non, absolument pas. Cela se passe au niveau de chaque acteur à son endroit. Par exemple si on prend un grand actionnaire capitaliste, ou le patron de Monsanto, il y a un sentiment de raison là aussi, basé sur certains critères, par exemple les critères des besoins de rentabilité financière des actionnaires, dont le patron de Monsanto est devenu dépendant. Le sentiment de raison les amène à partager une valeur, qui est l’augmentation progressive du capital bénéficiant à cette communauté. Et même les petits porteurs, ceux qui achètent des actions à leur agence bancaire ou dans des sites internet de trading, et même qui déposent leurs avoirs financiers sur des comptes d’épargne, ont eux aussi l’attente d’un pourcentage de gains chaque année, cette attente transmettant sa logique de plus en plus haut dans la pyramide financière. Tout le système est appuyé sur le même sentiment de raison, une forme de « droit » à une augmentation de la valeur par elle-même, comme par magie, juste parce qu’un capital est déposé. C’est ce sentiment de raison partagé par tout le monde, du petit porteur au grand patron à l’actionnaire, qui sape la présence. Donc ce que je pointe ce n’est pas la malveillance de certains qui auraient plus de pouvoir que d’autres, c’est plutôt une posture philosophique fâcheuse, qui est celle du sentiment de raison, par opposition à la présence, qui à mon avis nous sauverait de bien des choses.

Vérité, objectivité et construction du sens

La vérité n’est jamais donnée mais toujours construite, façonnée par nos perceptions, nos intérêts et les pouvoirs qui définissent ce qui peut être dit et pensé. L’objectivité des faits se révèle illusoire dès lors qu’on examine comment le pouvoir et les médias fabriquent le réel, transformant des choix lexicaux - pandémie plutôt qu’épidémie - en visions du monde. Les discours d’experts qui prétendent décrire objectivement le monde sont des simulacres qui confinent à l’immobilisme, niant la subjectivité qui est pourtant la condition de tout engagement transformateur. Face aux explications uniques et rassurantes, la présence ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique. La religion véridiste de certains chercheurs, qui croient détenir la vérité absolue tout en occultant les questions dérangeantes, révèle comment le savoir peut devenir dogme. Entre simplisme et nuance, entre certitude et complexité, la pensée authentique embrasse les paradoxes et reconnaît la partialité de tout point de vue. Le sentiment de raison, cet étayage externe qui nous rassure, peut nous conduire à déshumaniser l’autre au nom de notre prétendue rationalité. Comprendre que toute vérité est nécessairement complexe, partielle et liée à notre expérience du monde ne mène pas au relativisme mais à une épistémologie de la présence où la connaissance émerge de notre ancrage conscient dans le réel plutôt que de notre surplomb illusoire.


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