Vérité et religion véridiste

20 juin 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Certain·e·s chercheur·euse·s croient détenir la vérité absolue, tout en occultant les questions qui les dérangent. Cette posture surplombante révèle une forme de « religion véridiste », qui nie la complexité du réel.

La fabrique du consensus et l’effacement des controverses

Considérons par exemple le discours de certain·e·s chercheur·euse·s, notamment concernant le Covid-19, qui prétendent, encore aujourd’hui, détenir la vérité, tout en évitant soigneusement certaines questions cruciales : pourquoi ne pas questionner la vaccination quasi obligatoire de tou·te·s alors que ce vaccin ne protégeait pas de la transmission et ne constituait qu’une protection en cas d’affection grave mais n’était pas une prévention ? Pourquoi passer sous silence qu’il n’était utile que pour les personnes très âgées et/ou porteuses de comorbidités ? Pourquoi ne jamais parler de son temps record de développement, qui a fait qu’il a été distribué de façon massive alors qu’il était encore en phase expérimentale ? Est-il raisonnable de faire confiance à un vaccin développé en 6 mois alors que le temps moyen est de 10 à 20 ans ? Qu’implique réellement l’utilisation nouvelle de la technologie ARN messager, sur laquelle il n’existe aucun retour sur le temps long ? Pourquoi minimise-t-on les effets secondaires de ces vaccins, pourtant bien documentés ? Pourquoi ne questionne-t-on pas le traitement anxiogène de l’information sur cette épidémie par les médias ? Pourquoi l’interdiction qu’ont eue les médecins, sous peine de radiation, de prescrire autre chose que du Doliprane pour cette maladie n’est-elle pas questionnée ? Pourquoi le changement progressif des critères de jugement de la dangerosité n’est-il pas non plus questionné : les personnes infectées, puis les personnes au test positif, puis les « cas-contact », et autres déclinaisons ? Pourquoi la fiabilité de la technologie des tests n’a-t-elle non plus jamais été questionnée ? Les confinements étaient-ils la meilleure solution, quand on voit que d’autres pays ont traité sans confiner, sans qu’il y ait plus de morts ? Pourquoi ne questionne-t-on pas les mensonges successifs et les fausses promesses du gouvernement français ? Pourquoi invisibilise-t-on les victimes d’effets secondaires de ces vaccins ? Et tant d’autres questions… Et surtout, pourquoi le simple fait de poser ce type de questions constituerait une « trahison à la science, à la vérité et à la citoyenneté » et fait d’emblée de celle ou celui qui les prononce un danger public ? C’est pourquoi je commence par ce sujet, malheureusement encore polémique.

Ces mêmes personnes nous parlent pourtant de vérité, d’objectivité, de faits scientifiques. Mais leur approche occulte des pans entiers de la réalité. Elles et ils baptisent « vérité » ce qui n’est qu’une vision partielle, la leur. Ces responsables politiques, médiatiques ou chercheur·euse·s effacent systématiquement les controverses scientifiques légitimes et discréditent quiconque ose penser différemment. Prisonnier·ère·s de leurs biais de confirmation, elles et ils transforment leurs certitudes en croyances indiscutables. Ce faisant, ces personnes jugent, essentialisent et dénigrent celles et ceux qui portent une pensée alternative à la leur. Elles nient la dignité intellectuelle de l’autre, présumant qu’elle ou il a été manipulé·e pour pouvoir penser de telles hérésies. Et par des associations simplistes, elles amalgament toute controverse à l’extrême droite. Pourtant, une analyse anthropologique révélerait que leur propre modalité de pensée correspond précisément à leur contexte socio-culturel et économique particulier. Leur parole est située, comme toute parole, pourquoi le nier ?

Ces personnes, comme tout un chacun et toute une chacune, ne sont pas objectives ; elles sont prisonnières de leur propre logique. Dépendantes des acteur·rice·s privé·e·s pour financer leurs recherches, elles se trouvent dans l’incapacité structurelle de critiquer la main qui les nourrit. Je ne mets pas en cause leur sincérité, mais je veux juste signaler que les héraut·e·s de la lutte contre la post-vérité baignent elleux-mêmes déjà dans leur propre forme de post-vérité. Le plus grave est qu’elles et ils sont persuadé·e·s de détenir LA vérité, ayant perdu tout esprit critique sans même s’en apercevoir.

Se croyant détenteur·rice·s d’une objectivité scientifique, elles et ils ignorent que tout discours, y compris le leur, est nécessairement situé. L’étude de l’importance de la position du sujet dans la production du savoir et sur les relations de pouvoir qui structurent cette production est pourtant l’objet d’une science, la sociologie ! Les scientifiques se perdent précisément quand elles et ils confondent leurs certitudes avec des vérités absolues. Ces personnes comparent alors leur domaine de recherche, quel qu’il soit, aux mathématiques, dont elles partageraient, par le terme même de « science », la vérité universelle : « deux et deux font quatre, voyons ! », pour discréditer leurs opposant·e·s en les associant aux platistes ou à celleux qui prétendraient que deux et deux font cinq.

Les conflits d’intérêts au cœur de la recherche

Par ces amalgames, elles et ils cherchent à discréditer celleux dont les idées, si elles étaient entendues, menaceraient leurs sources de financement. Car un·e chercheur·euse n’est jamais un·e scientifique parfaitement objectif·ve, on le sait et c’est l’un des fondements de l’épistémologie des sciences. Comme tout un chacun et toute une chacune, la ou le scientifique est pris·e dans des conflits d’intérêts, des conflits de loyauté, et sa pensée est nécessairement biaisée, malgré sa bonne foi et sa croyance en sa propre objectivité. On constate que même les expériences scientifiques a priori les plus objectives comportent de nombreux biais, le plus souvent inconscients, pour valider la théorie préalable qui est la nôtre (ce qu’on nomme le biais de confirmation). Les scientifiques ne sont pas étranger·ère·s à cela, et c’est précisément pour cette raison qu’on organise souvent des expériences sur des objets similaires faites par différentes équipes.

Cela est tout à fait normal. Ce qui importe pour la démocratie, c’est précisément la conscience de ces biais inévitables. On pourrait m’objecter : « Mais c’est du relativisme absolu ! Cela signifierait que tout se vaut, que l’hypothèse de la Terre plate équivaut à sa rotondité établie ! »

Cette ouverture à du relativisme affaiblirait les démocraties en ouvrant la porte aux délires ? Beaucoup moins qu’on le croit, et même bien au contraire, comme je l’explique par la suite.

Les exemples du jeûne thérapeutique et de la photographie

Prenons le cas concret du jeûne thérapeutique. Parmi les médecins, qu’on considère d’ailleurs à tort comme tou·te·s scientifiques, alors que tou·te·s ne font pas de recherche, cette pratique suscite un vif débat. Certain·e·s affirment de façon péremptoire que le jeûne est une imposture, associant les partisan·e·s du jeûne aux complotistes d’extrême droite, anti-vaccins et opposé·e·s à la science. D’autres, études scientifiques à l’appui, démontrent ses effets thérapeutiques remarquables. Qui croire quand chaque camp brandit sa « certitude scientifique » ?

Que dit la « science universelle » ? Rien de définitif, car la science est précisément un espace de recherche et de controverse. Pour trancher cette question, il faudrait mener des études comparatives sur le long terme, avec des équipes aux postulats opposés. Mais qui financerait de telles recherches, qui coûteraient fort cher ? Les laboratoires pharmaceutiques, premiers bailleurs de fonds de la recherche, n’ont aucun intérêt à découvrir qu’on peut se soigner sans médicaments, n’est-ce pas ? Ils préfèrent de loin défendre leur « vérité », en l’appuyant de toutes leurs forces, la transformant en un dogme, une « religion véridiste », dont nous serions bien coupables de nous écarter.

Pourtant, contrairement à ce qu’ils croient, à mon sens ils se fragilisent aussi par cette posture. Tous les métiers évoluent avec l’avancée des connaissances et des sociétés, y compris celui de l’industrie pharmaceutique. Et ils n’auront pas tout pouvoir tout le temps. Si par exemple un consensus scientifique émergeait un jour sur les bienfaits thérapeutiques du jeûne, et que certains États moins soumis aux conflits d’intérêts l’intégraient dans leurs politiques de santé, l’industrie pourrait, au lieu de continuer à chercher à fabriquer de la post-vérité pour soutenir leur ancien modèle, développer de nouveaux modèles économiques : elle pourrait créer des cliniques spécialisées dans l’accompagnement au jeûne, car jeûner correctement nécessite un protocole précis et un suivi rigoureux. Ce n’est pas simplement cesser de s’alimenter en espérant un miracle. C’est un processus très précis, qui a besoin d’analyses au fur et à mesure, au regard des connaissances, pour pouvoir vraiment soigner.

C’est la fragilité sur le long terme des conflits d’intérêts : cela craque toujours un jour, car le monde avance, évolue, change, et si on veut rester sur des modèles anciens, parce qu’ils ont toujours marché, on ne se remet jamais en question, et sans s’en rendre compte, on se fragilise au fur et à mesure. Et ce même les plus puissant·e·s. C’est pourquoi mes hypothèses ici ne sont pas des attaques, mais plutôt des propositions pour construire demain ensemble.

Souvenons-nous de Kodak, qui pendant 100 ans faisait d’immenses bénéfices en fabriquant et vendant des pellicules photographiques. La photographie numérique a été inventée dans leur laboratoire de recherche. Mais ils n’ont pas investi dessus, ils ont préféré continuer sur leurs anciennes bases, qui semblaient d’une solidité à toute épreuve. Ils n’ont jamais envisagé que cette « petite » invention, ou découverte, pourrait changer les fondements mêmes de leur métier, ils l’ont minimisée, car ils « savaient », et celleux qui disaient autre chose étaient discrédité·e·s, comme s’ils et elles étaient des illuminé·e·s déconnecté·e·s de la réalité, notamment économique. Le résultat est que cette gigantesque société centenaire a fait faillite en quelques années. Ils avaient oublié que pour évoluer, il faut apprendre à penser hors de son cadre. C’est le principe de la véritable innovation. Ce sont d’autres qui ont inventé les modèles économiques, toujours florissants, de la photographie numérique.

L’histoire nous enseigne l’humilité

Quand quelqu’un·e prétend détenir la vérité et se permet d’attenter à la dignité d’autrui sans s’être informé·e sur les fondements de ces idées différentes, sans respecter les droits culturels de ses interlocuteur·rice·s, cette personne tient un discours qui la conforte dans ses certitudes. Ces personnes sont les pires menteur·euse·s, car elles ignorent qu’elles mentent et construisent elleux-mêmes une post-vérité. C’est ce que j’appelle « la religion véridiste », prisonnière de ses certitudes, qui est en réalité une forme d’obscurantisme, en se croyant au-dessus de celleux qui pensent autrement et en les dénigrant par principe.

D’un point de vue ethnologique, les institutions dominantes de vérité, notamment scientifiques, ont toujours servi le pouvoir établi. Rappelons-nous le racisme institutionnel basé sur la science : les plus éminent·e·s savant·e·s de leurs époques expliquaient par des arguments morphophysiologiques pourquoi les Noir·e·s étaient des êtres inférieurs. C’était le consensus scientifique, la « vérité » de l’époque. Les voix dissidentes étaient discréditées et bannies, car, bien que vraies dans la vision d’aujourd’hui, elles étaient en effet dangereuses pour l’ordre social de l’époque tel qu’il était construit. Le monde occidental aurait effectivement sombré si tout à coup l’on avait considéré les esclaves comme des égaux et égales. Fallait-il pour autant défendre la déshumanisation, la domination et la torture d’une partie de l’humanité ?

Pourquoi les scientifiques d’aujourd’hui auraient-iels davantage de distance critique que leurs prédécesseur·euse·s ? Au nom de quoi ? D’une époque où l’on serait plus lucides qu’avant ? Un peu d’humilité s’impose. Cela ne signifie pas tomber dans un relativisme simpliste qui mettrait sur le même plan toutes les théories. Il s’agit plutôt d’examiner les processus de raisonnement, d’argumentation, les fondements historiques, plutôt que de se focaliser uniquement sur les conclusions. Voici mes propositions.

Pour un dialogue authentique entre les pensées

J’affirme avec certitude que la Terre est ronde, mais je ne fais que répéter ce qu’on m’a enseigné, sans raisonnement personnel approfondi sur ce sujet. C’est une évidence non questionnée. Alors, observer, sans crainte, dans le dialogue, comment certain·e·s en arrivent à des conclusions différentes ne peut que nous enrichir, bien plus que de les discréditer en bloc sans chercher à comprendre leur cheminement intellectuel.

Quel monde construisons-nous si toute idée dissidente est immédiatement discréditée au nom d’une vérité interdite de questionnement ? Une idée qu’on ne peut interroger devient un dogme, donc une fausse vérité. À vrai dire, qu’elle soit vraie ou fausse n’est plus le sujet. Le seul sujet devient son acceptabilité sociale, et non pas son niveau de vérité.

Imaginons des mathématicien·ne·s tentant de démontrer que 2 + 2 = 5. L’exercice serait fascinant. Je reste convaincu que 2 + 2 = 4, mon expérience du monde le confirme, et sans cette vérité, aucun ordinateur ne fonctionnerait. Mais l’effort argumenté de me démontrer le contraire, utilisant divers outils mathématiques, créerait un espace d’échange et de réflexion précieux. L’objectif ne serait pas de convaincre, mais de comprendre l’autre et de permettre un enrichissement mutuel. Dans une réflexion approfondie sur « 2 + 2 = 5 », certaines étapes du raisonnement pourraient se révéler passionnantes, inspirantes, et pourraient peut-être se révéler très utiles appliquées sur d’autres sujets. Il s’agit de ne plus envisager la question de la vérité comme un bloc indissociable, mais comme une diversité, toujours riche de l’enrichissement par les cheminements de l’autre, quand bien même le résultat est faux.

N’oublions pas que nombre de découvertes scientifiques sont nées d’erreurs, d’approximations, d’heureux hasards, de pensées hors-cadre. Toute personne peut nous enrichir. Il ne s’agit pas de relativisme, mais de créer des situations tierces permettant la rencontre authentique : études communes, partages de raisonnements dans le respect mutuel, relations démocratiques, créations artistiques collectives, respect de la dignité de l’autre, etc., qui sont les conditions pour fonder du commun dans la diversité. C’est-à-dire non pas une vérité imposée interdite d’être questionnée, mais la connaissance partagée que la vérité est vaste, complexe, multiple et évolutive.

C’est d’ailleurs tout l’objet de la science que d’explorer continuellement, levant au fur et à mesure le voile sur de plus en plus de complexité. L’ouverture d’esprit passe par l’ouverture à l’autre qui nous dérange, c’est la condition de l’enrichissement, ce n’est pas déséquilibrant comme on voudrait nous le faire croire, mais au contraire aussi un approfondissement de la connaissance de soi et de sa pensée propre et indépendante, ce qu’on nomme l’esprit critique.

Vérité, objectivité et construction du sens

La vérité n’est jamais donnée mais toujours construite, façonnée par nos perceptions, nos intérêts et les pouvoirs qui définissent ce qui peut être dit et pensé. L’objectivité des faits se révèle illusoire dès lors qu’on examine comment le pouvoir et les médias fabriquent le réel, transformant des choix lexicaux - pandémie plutôt qu’épidémie - en visions du monde. Les discours d’experts qui prétendent décrire objectivement le monde sont des simulacres qui confinent à l’immobilisme, niant la subjectivité qui est pourtant la condition de tout engagement transformateur. Face aux explications uniques et rassurantes, la présence ouvre aux explications multiples et fonde l’esprit critique. La religion véridiste de certains chercheurs, qui croient détenir la vérité absolue tout en occultant les questions dérangeantes, révèle comment le savoir peut devenir dogme. Entre simplisme et nuance, entre certitude et complexité, la pensée authentique embrasse les paradoxes et reconnaît la partialité de tout point de vue. Le sentiment de raison, cet étayage externe qui nous rassure, peut nous conduire à déshumaniser l’autre au nom de notre prétendue rationalité. Comprendre que toute vérité est nécessairement complexe, partielle et liée à notre expérience du monde ne mène pas au relativisme mais à une épistémologie de la présence où la connaissance émerge de notre ancrage conscient dans le réel plutôt que de notre surplomb illusoire.


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