L’imminence, ce rapport au temps pressé, transforme notre réel. Nos lois, antérieures à cette mutation, deviennent inadaptées. Une prise de conscience critique est nécessaire pour refonder une politique du temps.
Le concept d’imminence que je propose décrit une relation au temps pressée, brusquée, dans laquelle le rapport au réel s’envisage par l’imminence. Ce qui n’est pas imminent est moins réel que ce qui l’est. Par exemple, avec les outils numériques, cela a commencé il y a une petite trentaine d’années avec les e-mails : des personnes qui pouvaient se répondre en groupe plusieurs fois par minute, produisant un échange dans l’imminence. C’est exactement la même chose qui se passe avec un groupe WhatsApp, par exemple, ou avec les notifications qui viennent déranger le présent. Et l’on croit s’ancrer dans un réel dont la charge véritable provient de l’imminence.
Il ne s’agit pas ici de faire une critique simpliste et réactionnaire des réseaux sociaux ni du numérique, qui représentent une grande partie de nos territoires d’existence. Dans ce domaine, le simplisme est coupable : il est réducteur et ne construit rien d’autre que des postures stériles. En revanche, je crois qu’il est essentiel de creuser ces sujets pour élaborer une pensée rigoureuse, nuancée et réelle, loin des simplismes. Quand je parle d’imminence, je ne la juge pas, je la constate. Et je pense qu’il est nécessaire d’en comprendre les différents ressorts.
Quand je parle de cette imminence, je ne la juge pas, je la constate. Et je pense qu’il est intéressant de la nuancer, tout simplement. Par exemple, si l’on fait le choix, ce qui est absolument possible techniquement, de désactiver toutes les notifications de son téléphone et de mettre la sonnerie non pas en vibreur mais en silencieux sans aucune visibilité, eh bien, on aura un outil de communication, le téléphone portable, qui ne se rappellera jamais à nous sous une forme imminente. Nous pourrons le consulter, répondre à des messages, passer des appels, écouter des vocaux, consulter des groupes et ainsi recevoir tous les bienfaits de l’accélération des communications humaines, car elles apportent leur lot de bienfaits, sans subir les préjudices d’un présent morcelé qui ne nous appartient plus et qui, me semble-t-il, se substitue par l’imminence à un ancrage dans l’ici et maintenant.
Mais on peut aussi défendre le fait que nos conditions d’existence ont changé, et que la vie n’est plus ici et maintenant, que nous serions aujourd’hui dans une réalité fluide et une forme d’espace omniscient dans lequel nous avons changé de rôle et notre rôle est d’être constamment dérangé. Ne jugeons pas et définissons le concept de loi.
Sans jugement de part ou d’autre, définissons maintenant le concept de loi. La loi est ce qui permet de faire lien. C’est une instance symbolique extérieure à chaque individu, qui régit le fonctionnement des groupes. Quand j’emploie le terme « loi », je vais bien au-delà des textes juridiques : j’inclus aussi les lois familiales, culturelles, ces règles de vie tacites, orales ou héritées, qui n’ont pas nécessairement été formalisées par écrit. Il ne faut pas croire que seules les sociétés post-Révolution française fonctionnent avec des lois. Toute société en a, y compris celle des fourmis, où des règles non écrites organisent la vie collective pour que chaque individu puisse à la fois y contribuer et en bénéficier. C’est le rôle de la loi.
A priori, l’imminence qui régit la vie de nombreux êtres humains aujourd’hui et la loi semblent appartenir à deux espaces bien distincts. Mais je propose d’en étudier la dialectique, car il y a à mon sens un enjeu de compréhension important du lien entre les deux, pour peut-être mieux comprendre ce qui nous arrive et éventuellement prendre des décisions, qu’elles soient personnelles ou collectives, dans le champ éducatif notamment, mais pas seulement. L’objectif de cet article est d’éclairer nos pratiques, pas de se limiter à une critique.
Il faut aussi distinguer les lois de la loi. Dans cet article, j’emploie relativement indiféremment les deux, car leurs liens sont profonds, bien-sûr, mais en voici la différence :
Bref, la loi est l’incarnation dans le réel des lois, qu’ells soient écrites ou pas. Sans la loi, nous pourrions nous autodétruire ou nous détruire mutuellement par exemple. La loi est un ordre symbolique qui régit notre réalité. Une personne qui se suicide, par exemple, est quelqu’un qui a décidé d’outrepasser la loi, c’est une transgression de soi, de la loi en soi.
La loi régit le réel des êtres humains qui vivent en groupe. Ces groupes ont de multiples niveaux qui s’interpénètrent, évidemment. La loi s’adresse donc à l’organisation du réel des êtres humains et non pas à leurs mondes intérieurs. Même si, bien entendu, la loi étant intégrée dans l’esprit des êtres qui composent le groupe, elle s’exerce à partir de l’imaginaire de chacun, mais elle s’exerce pour régir la réalité partagée entre les êtres humains.
Nos lois datent d’un temps encore récent, dans lequel il n’y avait pas ces outils numériques qui transforment la qualité du réel en une qualité d’imminence plutôt que de présence. À mon avis, les lois que nous avons, qu’elles soient écrites ou tacites, ne sont pas encore adaptées à la transformation de cette réalité. La réalité s’est transformée, mais les lois sont encore les lois d’avant que la réalité fut transformée. Alors bien sûr, ces lois, et notamment les lois inconscientes, évoluent. Elles ne sont pas que dans le passé, mais il me semble important d’explorer leur champ d’usage et leur définition pour peut-être conscientiser leur évolution ou leur manque d’évolution et donc les changements qui nous sembleraient nécessaires. C’est l’un des objets de cet article.
Tenons compte du fait que le réel a changé de nature. Et si nous devons y appliquer les règles de la loi antérieures à l’existence de ce nouveau réel, eh bien, il faut prendre le temps d’une déconnexion, d’une prise de distance par rapport à ce réel, pour juger de la pertinence de l’application de notre loi. Pour ce faire, par exemple, dans un groupe humain, on peut décider d’un moment sans téléphone. Mais la décision n’est pas si simple car peut-être que ce téléphone va manquer, car précisément il va manquer au réel. Si on nous retire une partie intégrante et définitoire du réel, il lui manquera une part de sa réalité, justement. Donc, il n’est absolument pas simple de prendre de la distance par rapport au réel dans lequel nous vivons. Car c’est précisément notre réel qui a changé de nature, celui dans lequel nous sommes plongés, vis à vis duquel par définition nous n’avons pas de distance.
Ainsi, je crois que ce dont peut-être il faut plutôt avoir conscience, et c’est l’objet aussi de cet article, c’est que nous sommes « prisonniers » d’un réel modifié, d’un réel dont une grande part est l’imminence, et nous essayons dans cette imminence d’appliquer nos anciennes lois. Elles n’y sont absolument pas adaptées. Et si on les applique, par exemple, en tant que parents, si on force son enfant à ne plus utiliser son téléphone, par exemple, il va en souffrir réellement. Une partie de sa réalité va lui être interdite. Et ainsi notre attitude d’interdiction d’usage du téléphone est elle aussi une attitude d’imminence. Il faut que ce soit fait tout de suite, car on se représente le temps d’écran comme dangereux tout de suite. Ainsi, nous sommes pris dans le même système de représentation que celui contre lequel nous essayons de lutter, car nous avons l’impression qu’ils porte préjudice à nos enfants, sans bien comprendre comment d’ailleurs ; mais nous sommes prisonniers d’une injonction d’action immédiate, imminente, sans pensée du pourquoi.
Donc je crois qu’il est essentiel de se rendre compte que ne pas réfléchir à l’évolution de la loi nécessaire du fait de l’évolution de la réalité elle-même qui a pris une charge d’imminence qui n’existait pas avant, ne nous permet plus d’exercer la loi de façon pertinente par rapport au réel.
Alors comment faire ? Faut-il écrire de nouvelles lois ? Mais toutes les lois ne sont pas écrites, alors que peut-on faire ? Il me semble qu’il faut prendre conscience que nos lois, culturelles ou juridiques, sont relativement déconnectées de nos nouvelles réalités. Et que pour exercer ces lois, il faut d’abord prendre une distance sur les nouveaux fondements de notre réalité et prendre conscience que nos lois sont inadaptées ou alors simplistes parce qu’elles viennent de nos inconscients, de nos émotions, de nos pensées.
Si nous ne faisons pas ce travail, nos lois, appliquées directement en réaction à une nouvelle réalité imminente, vont être totalement inadaptées, c’est-à-dire vont aller à l’encontre de leur principe même, qui est l’organisation harmonieuse du monde (sachant que chacun a sa propre vision de l’harmonie, chaque groupe porte un projet harmonique différent). Sans ce travail, les lois anciennes produisent l’inverse de ce pourquoi elles sont faites. Parce qu’elles vont être elles aussi, ces lois, prisonnières de l’imminence. Elles ne peuvent pas prendre en compte que nous ne sommes pas dans une réalité dont une grande part est l’imminence, puisqu’elles ont été fondées avant. Elles vont donc systématiquement tomber à côté, produire l’inverse de ce qu’elles sont censées produire, alors que les personnes qui les exercent ont toute bonne conscience : c’est la loi, c’est comme ça qu’il faut faire, c’est ce qui est écrit, c’est ce qu’on m’a enseigné. Mais ils n’ont pas pris conscience qu’ils appliquaient une loi inadaptée à une nouvelle réalité, au sein de laquelle il faut fonder de nouvelles lois basées sur une lucidité sur les éléments de cette réalité.
C’est très difficile, car cette réalité, nous la vivons. Et elle est de plus assez changeante au gré des évolutions technologiques et des évolutions des pratiques. Et justement, il faut faire l’effort de prendre une distance critique sur notre présent lui-même, c’est-à-dire dans l’instant présent, sortir de l’imminence. C’est une nuance difficile à mettre en œuvre, bien entendu, mais précisément essentielle.
On a pu vivre le comble absolu d’une réalité imminente qui a produit à haute vitesse des espaces totalitaires dans la période du Covid et notamment en France où l’imminence des décisions dans une opacité totale, dans une incohérence totale, dans une absence de débat démocratique sous prétexte d’imminence de la menace, a produit des désastres humains, des conflits jamais éteints entre des personnes qui avant s’entendaient bien, des désastres sociaux, des désastres en termes de santé mentale et de santé publique, etc. Et il me semble que si on avait, dans le présent lui-même, pensé à construire un discours critique sur le sujet de l’imminence,, nous ne nous serions peut-être pas laissés aussi facilement sombrer dans un totalitarisme intégré par une grande partie des citoyens, qui croyaient, dur comme fer, à l’imminence de la menace comme étant le réel, alors qu’avec distance on sait désormais que c’était faux. Cette fausse réalité fut intégrée par la majorité des personnes comme la réalité, du fait d’une non prise de distance sur l’enjeu de l’imminence comme nouvelle définition du réel.
Dans d’autres pays comme l’Allemagne, par exemple, pas si lointaine de la France, les débats furent nombreux sur les sujets des mesures de protection à mettre en œuvre par rapport à une épidémie a priori très dangereuse. Ce qui ne s’est pas confirmé par la suite d’ailleurs, mais il y avait cette croyance et cela peut en effet arriver. Dans ce pays, du fait de ses structures politiques, il y a eu des choix d’expérimentation diverses, car il n’y avait évidemment pas une seule réponse de gestion collective. Et il y a eu des manières extrêmement diverses de répondre à cette épidémie en fonction des pays. Et les manières totalitaires et imminentes n’ont pas été les plus efficaces en termes sanitaires, contrairement évidemment à ce qu’on voulait bien croire sur le moment.
Donc, cette prise de distance critique sur le sujet de l’imminence, n’est pas une prise de risque, n’est pas une perte de temps face à l’imminence d’un danger, par exemple, c’est au contraire se doter de capacités de pensée politique, de pensée d’une loi qui s’adapte vraiment à la réalité telle qu’elle est, plutôt que d’adapter de façon simpliste des lois inadaptées, obsolètes, dans le champ de l’imminence. L’abscence de pensée fait que les lois deviennent prisonnières de cette imminence et que, et c’est ce qui s’est passé en France, bien des personnes, pensant bien faire, parce qu’ils employaient des outils de loi, faisaient en réalité le pire.
L’absence de soins des personnes âgées dans les maisons de retraite par exemple, l’isolement qu’ils ont subi a eu des impacts très importants en termes de mortalité. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu une imminence et un usage d’une loi dans l’imminence, sans distance. En l’occurrence, il s’agissait de l’imminence de la peur collective de mourir, qui a paradoxalement produit beaucoup de morts chez les personnes âgées et sans doute beaucoup plus que s’il n’y avait pas eu cet usage de la loi otage de l’imminence et donc produisant l’effet inverse de l’objectif qu’on lui donnait, c’est-à-dire protéger tout le monde.
C’est pourquoi ce sujet est éminemment politique et qu’il ne faut pas se leurrer, certains ont bien conscience des opportunités que représente l’imminence. Et cela est d’ailleurs très documenté dans des techniques commerciales : « la promotion ne dure que trois heures ! » Cette imminence va produire des actes et l’instrumentalisation du sentiment d’imminence. C’est une forme de manipulation, mais qui peut se faire toute seule, il n’y a pas forcément besoin d’un démiurge manipulateur. Les gens peuvent se manipuler eux-mêmes par l’imminence, se faire croire à eux-mêmes que s’ils ne font pas cela tout de suite, tout le monde va mourir ou alors qu’ils vont perdre l’affaire de l’année.
Donc ce rapport au temps, qui peut aussi s’envisager avec l’outil de la résistance cognitive d’Olivier Houdé, c’est-à-dire de résister contre sa pensée réflexe, donc de résister contre l’imminence pour construire sa pensée propre, sa pensée critique, au sens individuel du terme : ce que je pense moi, pas ce que les autres pensent pour moi. Pour y arriver, il faut résister contre des automatismes de pensée qui sont favorisés par l’imminence. C’est un bon outil de lutte contre l’imminence pour finalement devenir lucide de notre réel et du fait que notre réel a une dimension d’imminence et prendre conscience que nous sommes potentiellement prisonniers de cette dimension d’imminence.
Il y a aussi une autre conception : cette imminence serait une addiction à la dopamine, etc. Oui, c’est sans doute l’une des choses qui fait que nous restons dans cette imminence. Et encore une fois, pour rejoindre le début de l’article, je ne veux pas dire que tous ces outils de communication rapide sont inutiles. Mais je pense que, à mon avis, et là c’est mon avis personnel, qui peut faire débat bien entendu, il est très utile de sortir de la situation psychologique d’imminence, par exemple par l’arrêt des notifications, précisément pour prendre conscience que notre réalité a une part qui est devenue imminente.
Car si nous sommes pris dedans. Nous ne nous rendons même pas compte que notre réalité est imminente, parce que nous sommes plongés à l’intérieur. Alors que si nous prenons une distance, par exemple grâce à la déconnexion, nous pouvons éclairer notre conscience sur cette nouvelle dimension imminente de notre réalité. Par exemple, se déconnecter pendant quelques temps, ou se déconnecter à intervalles réguliers, ou de ne pas mettre la téléphone à côté de soi la nuit dans sa chambre, etc. Toutes ces petites astuces permettent de faire le pas de côté pour prendre conscience que oui, une partie de notre réalité s’ancre dans l’imminence et qu’il est tout simplement utile pour soi et pour l’espace collectif d’en avoir conscience. Ensuite, il appartient à chacun de construire sa démarche en fonction du champ d’action qui est le sien et qu’il soit personnel, professionnel, éducatif, artistique, etc.
Vivre avec nos contradictions
La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.