Les esprits les plus critiques ne sont pas immunisés contre le déni. Pourquoi certains intellectuels et certaines intellectuelles exercent-ils ou elles une pensée complexe sur certains sujets et tombent-ils ou elles dans la simplification ailleurs ?
Comment expliquer que des esprits éclairés, des universitaires, des scientifiques puissent exercer une pensée complexe à certains endroits et fabriquer des dénis complets de réalité à d’autres ? Des sociologues qui savent que tout est construit culturellement peuvent ne plus voir que leur propre vision du monde, qu’ils et elles prennent pour objective, est elle aussi un construit culturel.
Ce manque de regard ethnologique sur soi-même trouve, selon moi, deux explications principales. D’abord, la place de domination sociale que les élites intellectuelles cherchent à conserver. Les professions intellectuelles sont paupérisées par rapport à ce qu’elles pouvaient être il y a une cinquantaine ou une centaine d’années. Puisque la reconnaissance par l’argent s’est effacée, l’espace de reconnaissance devient exclusivement symbolique. Il faut absolument avoir raison, s’accrocher à cette certitude, car c’est elle qui valorise dans la hiérarchie symbolique. Le symbole du pouvoir n’est plus la quantité d’argent, mais l’influence et la légitimation intellectuelle.
Le second point concerne la nature même de la pensée chez la majorité des intellectuels et intellectuelles qui réfléchissent, je ne parle pas de ceux et celles qui ne s’identifient qu’à leur érudition. Ces personnes sont bien souvent des individus à haut potentiel intellectuel, c’est-à-dire qui ont une pensée en arborescence, une capacité intrinsèque de mettre en relation des choses qui a priori n’ont pas de relation les unes avec les autres. C’est précisément pour cela qu’ils et elles peuvent inventer de nouveaux concepts, découvrir de nouvelles choses : ils et elles ont des ouvertures du fait de leur pensée en arborescence que n’ont pas les personnes qui ont des pensées linéaires et structurées. Cette curiosité naturelle nourrit leur envie de faire des recherches, d’écrire des livres, d’organiser des colloques, etc.
Ces personnes pensent dans tous les sens. Le paradoxe, c’est que penser dans tous les sens constitue à la fois une grande richesse et une grande fragilité. C’est pouvoir tout remettre en question tout le temps. C’est ne pas réussir à se fixer sur quelque chose, c’est faire des digressions, c’est faire plusieurs choses à la fois. Bref, c’est potentiellement déstructurant, dangereux.
Les personnes qui ont une pensée en arborescence savent inconsciemment qu’elles ont besoin de se trouver des étayages pour tenir, pour être capables de fonctionner aussi dans les normes sociales. Pour ce faire, et je peux en témoigner pour l’avoir analysé sur moi-même, elles vont exercer leur pensée à plein à bien des endroits de leur vie, et il y aura d’autres endroits sur lesquels leur pensée ne s’exercera absolument pas. Il y a des zones complètement aveugles à leur pensée, qui sont nécessaires à leur survie sociale.
Par exemple, des personnes très intelligentes peuvent être dans le refus absolu de faire une démarche de thérapie, quand bien même leur entourage leur indique que cela pourrait les aider. Elles sont elles-mêmes souvent très connaisseuses de toute la science psychanalytique et neuroscientifique. Mais elles ne vont pas se risquer elles-mêmes à la thérapie, alors même qu’elles pourront expliquer à d’autres personnes à quel point cela pourrait leur faire du bien. Pourquoi ? Cela peut sembler complètement absurde, mais elles ont d’une part besoin de se sentir fortes, au-dessus des autres, c’est le premier trait que j’indiquais, et d’autre part, du fait de leur déstructuration de la pensée, besoin d’avoir des étayages.
Elles vont se faire croire, sur certaines zones, qu’elles sont hors de la réalité des autres. Qu’elles ne sont pas concernées. Qu’elles sont tellement intelligentes qu’elles sont au-dessus de questionnements sur certaines choses, généralement sur les choses qui les mettent le plus en question. Par exemple, les relations amoureuses. Leur partenaire peut leur dire que ce serait intéressant de questionner la relation, d’aller faire une thérapie de couple. Et ces personnes, pourtant intelligentes, pourtant conscientes de la complexité de la vie, peuvent refuser complètement, car elles ont placé un étayage, c’est-à-dire un déni, à cet endroit-là. Ces lieux de dénis sont ce qui leur donne des « fondations stables » pour pouvoir tout remettre en question à d’autres endroits.
Ces blocages cognitifs sont les étayages qui rassurent, qui ancrent. Ce sont des piliers de déni qui permettent aux intelligences brillantes de tenir et de ne pas faire exploser toute la structure psychique de la personne. Comme l’a montré Anna Freud dans Le Moi et les mécanismes de défense (1936), les mécanismes de défense ne sont pas des dysfonctionnements mais des stratégies de survie psychique.
Ceux et celles qui ont une trop grande fragilité narcissique, parce qu’ils ou elles ont été violenté·es dans leur enfance, par exemple, vont absolument conserver toute leur vie ces piliers de déni. Mais ceux et celles qui sont moins fragiles au niveau narcissique, qui ont moins besoin de se prouver à eux-mêmes leur valeur pour se sentir le droit d’exister, vont pouvoir au fur et à mesure des années assouplir ces piliers. Peut-être parce qu’ils ou elles ont eu moins de traumatismes dans leur enfance, peut-être parce qu’ils ou elles ont pu avoir des espaces de remise en question, ou ont fait des rencontres qui les ont confronté·es à de la bienveillance.
Ils et elles vont se rendre compte que leurs appuis n’étaient pas du tout dans ces piliers et qu’ils et elles peuvent tout à fait vivre dans le monde de façon beaucoup plus souple et mobile mentalement. Ils et elles peuvent petit à petit, grâce à leur remise en question, grâce à leur travail thérapeutique, faire mieux partie du monde, se sentir moins prisonniers ou prisonnières de leur complexe de supériorité, moins sur leur « plateau » au-dessus de ces piliers, mais plus en harmonie avec le monde.
Quand on lit des textes de certains intellectuels ou certaines intellectuelles, brillant·es par bien des aspects, où il y a d’autres endroits en contradiction totale, de la bêtise contrastant avec l’intelligence qui s’exprime par ailleurs, on peut avoir tendance à les croire et à ne pas voir qu’il s’agit de piliers de déni destinés à faire tenir leur narcissisme, c’est-à-dire leur existence.
Prenons l’exemple de Gérald Bronner dans un entretien paru dans Le Point hors-série de novembre 2025. Il dit bien des choses très intéressantes sur la post-réalité, sur le fait de ne plus vouloir se mettre en contact avec le réel. Mais plus loin il affirme que pendant la crise Covid, certains et certaines pensaient que le Covid-19 n’existait pas : « S’ils avaient été majoritaires, on n’aurait jamais pu se confiner, il y aurait eu des millions de morts supplémentaires. C’est vrai aussi pour la vaccination. »
Ce qui est intéressant ici, c’est qu’il réduit la controverse de la période du Covid-19 à ceux et celles qui pensaient que le virus n’existait pas et ceux et celles qui pensaient qu’il existait, ce qui constitue un premier déni de la réalité, une simplification extrême. Ce sur quoi les désaccords scientifiques reposaient à cette période n’était pas l’existence ou non du virus, il y avait un consensus là-dessus, aucun·e scientifique n’a jamais dit que ce virus n’existait pas. Les désaccords portaient sur les méthodes de traitement de cette épidémie afin qu’elle ne génère pas une hécatombe de décès.
Lorsqu’il dit « on n’aurait jamais pu confiner » et « il y aurait eu des millions de morts supplémentaires si on n’avait pas confiné », il base son raisonnement sur une supposition. Dans la forme même de la phrase, ce n’est pas une réalité. Il oppose la réalité, il parle de ce qu’il voit comme la réalité, mais sa phrase, par sa forme grammaticale elle-même, n’est pas une phrase de réalité : c’est une hypothèse, un conditionnel, pas du présent, pas de l’affirmation, mais de la supposition.
Il fait donc passer une supposition pour la réalité. C’est une hypothèse que si on n’avait pas confiné, il y aurait eu des millions de morts. Si on prend la Suède qui n’a pas confiné, il n’y a pas eu plus de morts du Covid qu’en France. Il y a bien d’autres pays qui n’ont pas confiné les populations, comme Taïwan par exemple, où il y a eu en tout et pour tout 8 morts du Covid pendant toute la période.
À l’époque du premier confinement, les recommandations de l’OMS n’étaient absolument pas de confiner, mais de tester en masse les populations, d’isoler uniquement les personnes malades et de les traiter. « Tester, isoler, traiter », et absolument pas confiner. Des statistiques a posteriori ont montré, très paradoxalement, que les périodes de confinement et les campagnes de vaccination ont, de façon systématique, été suivies de recrudescence des infections virales du Covid.
Le grand paradoxe donc, c’est que les confinements ont en réalité été des accélérateurs de transmission, parce que les personnes déjà infectées ont transmis le virus chez elles, au lieu d’être isolées. La France a choisi de ne pas tester et d’attendre 9 mois avant de commencer les tests, alors qu’ils auraient été possibles de façon quasiment immédiate.
La vaccination n’a jamais protégé contre la transmission du virus, ce n’était absolument pas dans les propriétés des vaccins contre le Covid-19 et ce ne fut jamais leur effet. Au contraire, les campagnes de vaccination ont amenuisé les précautions : les personnes croyaient que leur vaccination protégeait les autres, ce qui était un mensonge conscient des autorités et des laboratoires. Les personnes vaccinées pouvaient tout à fait être porteuses du virus et le transmettre. Le seul intérêt de la vaccination concernait les personnes très âgées ou en comorbidité pour leur éviter des formes graves du Covid.
C’est très intéressant parce qu’avec Gérald Bronner, on a quelqu’un qui a une pensée complexe et intéressante sur bien des aspects, mais qui, sur un sujet pour lequel il est en plein conflit d’intérêts, simplifie radicalement, et ment, sans peut-être s’en rendre compte. C’est le déni. Bronner avait été nommé par Emmanuel Macron comme responsable anti-désinformation pendant la période Covid. Il a donc été payé pour discréditer toutes les hypothèses opposées à l’hypothèse d’État sur le Covid, et cela fut pour lui une très haute distinction sociale : comment pouvoir penser contre ce qui lui donnait une légitimité ?
Dans la suite de ce même entretien, il dit aussi qu’il faut « faire la promotion de l’esprit critique, de la pensée rationnelle ». Je suis bien d’accord avec lui ! Mais sa propre pensée sur le Covid n’est en aucun cas rationnelle et n’est en aucun cas critique, car il ne prend pas du tout en compte l’ensemble des éléments. Il regarde la situation avec un déni total et volontaire d’une part majeure de la réalité, et avec une croyance en un seul point de vue. Précisément, il est lui-même dans une post-réalité, c’est-à-dire la construction d’une réalité fausse dont on essaie de se forcer de croire qu’elle est vraie, quand bien même, si on va chercher des données, on peut trouver la preuve du contraire.
Mais on discrédite ces données, c’était tout le concept du qualificatif de « complotisme » dans cette période. Tous ceux et toutes celles qui critiquaient étaient immédiatement discrédité·es pour que surtout la réalité fictionnelle construite, la post-réalité, ne soit pas remise en question. C’est très surprenant de la part de quelqu’un qui, justement, travaille sur ces sujets. Mais j’en ai expliqué les raisons préalablement.
Il est important pour nous, en tant que lecteurs et lectrices des intellectuels et intellectuelles, de savoir qu’une même personne peut avoir une pensée absolument passionnante et enrichissante sur certains aspects, et qu’il vaut tout à fait la peine de lire cette personne, mais que sur d’autres aspects, cette même personne peut avoir une pensée complètement simpliste et absurde, complètement imaginaire, en croyant pourtant qu’elle est toujours dans la nuance et la raison. Cela ne discrédite pas la pertinence d’autres endroits de sa pensée.
Pour finir sur Gérald Bronner, à la fin de l’entretien, il dit qu’il faut « expliquer ce que représente pour nous l’esprit critique, la rationalité, l’administration de la preuve dans la science ». Mais précisément, il a, sur le Covid, avancé des hypothèses qui ne sont que des hypothèses et qui ne sont absolument pas prouvées, qui relèvent de controverses scientifiques.
Quels sont les appuis d’une preuve ? Quels sont les regards dans la réalité qu’on porte, et la façon qu’on a de les porter, pour justifier que quelque chose soit la preuve ? Cela reste subjectif, et des causalités fausses peuvent être postulées. Attention à la fausse nuance simplificatrice. On le voit bien souvent même dans des publications scientifiques, et c’est pour cette raison qu’il doit y avoir plusieurs publications scientifiques qui aboutissent au même résultat pour que quelque chose puisse être considéré comme « prouvé ».
Il dit enfin : « La perception du caractère multifactoriel de nombreux phénomènes, par exemple, protège des idéologies qui, pour prospérer, ont besoin de rapporter ces mêmes phénomènes à un seul paramètre. » C’est absolument passionnant, parce que je suis complètement d’accord avec ce qu’il dit là, mais cela vient en opposition absolue avec ce qu’il véhicule lui-même sur le sujet du Covid-19.
Encore une fois, il ne s’agit pas pour moi de discréditer l’ensemble de sa pensée, mais pour dire qu’à certains endroits, sa pensée relève d’une fausse nuance simplificatrice, et à d’autres endroits relève d’une vraie nuance complexe qui tient compte de la complexité du réel. Ce paradoxe vaut la peine d’être questionné. Je conseillerais à Gérald Bronner de faire une psychanalyse pour faire moins de mal, parce qu’il entraîne bien des gens à prendre des vessies pour des lanternes à certains endroits, alors qu’à d’autres endroits, il les encourage à penser par eux-mêmes.
L’humain a la capacité d’avancer, de se remettre en question, et peut-être de grandir lui-même dans son niveau de conscience et de présence au monde. Pour moi, les paradoxes méritent d’être éclairés, d’être discutés, d’être ouverts, parce qu’il s’agit de déconstruire chez l’autre la croyance qu’il ou elle aurait besoin de ces étais de déni pour pouvoir exister.
Si l’humain assouplit ces étayages de déni, il pourra petit à petit entrer dans une vie plus souple, plus horizontale et plus multifactorielle, justement. Il aura lâché le besoin de se rassurer, il aura lâché ses peurs. Il sera ancré, non pas grâce à des étayages de déni, mais il sera ancré en lui-même, dans la confiance, dans sa propre présence. Il faut appliquer la sagesse à ses propres zones aveugles. La vraie nuance n’est pas celle qui se proclame telle, mais celle qui s’exerce avec la même rigueur sur tous les sujets, y compris ceux où nos intérêts personnels ou notre position sociale sont en jeu.
Vivre avec nos contradictions
La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.