La fiction politique

17 novembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La politique ne se joue pas que dans l’arène des décisions budgétaires ou sociales, mais sur la scène médiatique. Cette mise en scène n’est pas qu’une apparence, elle constitue le cœur même de l’action politique, en produisant une fiction qui modifie profondément notre rapport au réel. J’explore ici comment ces récits politiques, plus d’être de simples mensonges et autres stratégies de propagande, construisent les conditions mêmes de notre expérience collective.

La politique comme spectacle médiatique

Paul Virilio disait, avec une acuité remarquable, que lorsqu’un·e chef·fe d’État visite un pays, iel met d’abord le pied dans la télévision. La présence physique, réelle, compte bien peu face à l’image télévisuelle et médiatique au sens large aujourd’hui, seule expérience qu’en font la majorité des citoyen·nes. Cette observation, qu’il avait formulée dans L’Écran du désert (1991), révèle que l’action politique consiste largement en actions de communication. Guy Debord l’expliquait aussi très bien en 1967 dans La Société du spectacle : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. »

Certes, il y a les décisions de choix budgétaires, les choix sociaux, industriels, culturels, le travail de fond des responsables politiques élu·es. Mais la dimension communicationnelle, la présence dans les médias, la façon de s’adresser au public et d’occuper l’espace médiatique, notamment les réseaux sociaux, fait partie intégrante de l’action politique. Cette communication fabrique l’adhésion des citoyen·nes, non sur le fond des décisions réelles, mais sur une fiction politique savamment orchestrée, dont nous allons déployer les impacts.

La mise en scène, le théâtre, a toujours accompagné l’influence politique. Les médias du XXIe siècle ne diffèrent qu’en nature technique des médias antérieurs, qu’il s’agisse de ceux du XXe siècle ou des récits colportés de cour royale en cour royale par les influenceur·euses d’antan. On croit que le but est consensuel, mais non : l’image véhiculée produit l’adhésion ou le rejet, ces deux mouvements allant nécessairement de pair : l’adhésion des un·es fabrique le rejet des autres, c’est ainsi que l’engagement et le soutien peuvent être forts.

La radicalité narrative contre la nuance

Ainsi, la fiction politique construit des personnages partiaux, jamais consensuels. On pourrait croire qu’obtenir l’adhésion du plus grand nombre exige un discours rassembleur. Or c’est l’inverse : les discours radicaux convainquent davantage. Dans la fiction, couche simplificatrice d’explication du monde, nous voulons croire aux histoires qu’on nous raconte, aux récits de bon·nes et de méchant·es. Hannah Arendt en précise la construction dans Du mensonge à la violence (1972) : « La vérité factuelle est toujours liée à d’autres personnes : elle concerne des événements et des circonstances dans lesquels beaucoup sont impliqué·es ; elle est établie par des témoins et dépend de témoignages. »

Les discours politiques sont donc partiaux, dépourvus de nuances, et mensongers le plus souvent. Les politiques profèrent des mensonges à longueur de journée sans que nous leur en tenions véritablement rigueur. Leurs engagements ne sont presque jamais tenus, malgré leurs assurances répétées. Noam Chomsky et Edward Herman ont analysé ce phénomène dans La Fabrication du consentement (1988).

Notre tolérance s’explique par notre immersion dans la fiction. Les règles du jeu peuvent changer en permanence, un personnage qu’on croyait mort peut ressusciter, par exemple, nous l’acceptons car c’est une fiction, bien plus rassurante que le réel, car nous savons qu’il y a un démiurge derrière cette histoire, qui nous prend en charge ; nous ne sommes pas seul·es face au réel (ce qui représente une angoisse insupportable). On prend des libertés avec la vraisemblance, car ce qui compte, c’est suivre une histoire, comme l’expliquait très bien Alfred Hitchcock. Je trouve cette fiction politique gravissime : elle déconnecte le jugement du corps électoral de la réalité des actes de celles et ceux qu’il a élu·es. Le jugement s’appuie sur la fiction, non sur la réalité. Mais qu’est-ce que la réalité ? Pour y accéder, il faut bien que quelqu’un·e nous la raconte. Et raconter une réalité, c’est toujours la mettre en scène. Allons plus loin.

La scénarisation des émotions collectives

Même une réalité vécue de façon directe est mise en scène par la subjectivité de la personne qui est en train de la vivre. La personne qui vit le moment réel choisit, consciemment ou pas, sur quoi elle porte son attention. Et ce qu’elle choisit de regarder, de considérer comme pertinent pour définir le réel, est influencé par les fictions auxquelles elle a adhéré. Chaque regard est filtré, par ce qu’on appelle notre culture, nos représentations, qui expliquent ce à quoi nous sommes confronté·es. Cela fait que certaines choses perçues par l’un·e peuvent ne pas l’être par l’autre, et c’est tout à fait normal. La fiction politique habite donc jusqu’à l’expérience concrète vécue par chaque personne dans ses perceptions intimes. Cette mise en scène de l’image imprègne ainsi l’espace réel lui-même, bien au-delà des images qui circulent dans les espaces médiatiques.

La fiction obéit à une des règles souvent mal comprises. On nous dit souvent qu’une fiction est constituée d’une histoire avec des personnages, qui vivent des émotions, auquel on peut, ou pas, s’identifier. Mais la scénarisation véritable, comme l’a démontré Alfred Hitchcock dans ses réflexions sur le suspense, concerne nos propres émotions de spectateur·rices. C’est nous, qui sommes le personnage principal de l’histoire. Ce sont nos émotions qui sont scénarisées, non pas celles des personnages !

Les films hollywoodiens sont testés auprès de publics différents, remontés et réorganisés pour que les spectateur·rices vivent des émotions qui les attachent le plus possible au récit. La fiction politique fonctionne de même : elle n’est pas la mise en scène des chef·fes d’État, mais la scénarisation de nos émotions à nous, spectateur·rices du spectacle politique, et acteur·rices bien trop ponctuel·les, dans les instants des votes où nous élisons nos potentiel·les despotes, au lieu de participer de façon active et continue à l’évolution des lois. Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans Mille Plateaux (1980), parlent de « régimes de signes » qui structurent notre perception du réel, concept qui éclaire cette dimension affective de la politique.

L’exemple du théâtre pandémique

Le discours d’Emmanuel Macron précédant le premier confinement de mars 2020 offre un exemple éclairant de théâtre. Cette fiction politique déployait l’imaginaire de la guerre, « être en guerre » contre un virus. C’était un puissant inducteur d’émotions : la peur de l’inconnu, de l’ennemi invisible. L’émotion intense s’accompagnait d’un imaginaire du combat. Cette fiction transforma radicalement le regard sur la réalité quotidienne d’une grande partie des Français·es, dont j’ai fait partie à l’époque, je n’ai construit une vision critique que quelques mois plus tard.

Cette fiction fit vivre l’état d’exception, la perte de liberté, comme un combat positif auquel nous participions. La fiction produisit ce vécu collectif. Au-delà, elle eut des effets réels considérables. L’état de guerre justifiait une gouvernance dans l’état d’exception, autorisait des décisions sous secret défense (qui est levé seulement 75 ans plus tard). N’oublions jamais que les décisions, qui nous concernaient tous et toutes, pendant la crise Covid furent prises sous le sceau du secret, en exception au processus démocratique, justifié par la fiction de la guerre. Nous n’avons eu accès qu’à des histoires racontées, mais la réalité des décisions ne sera ouverte que lorsque la plupart d’entre nous seront mort·es et enterré·es.

Cet état d’exception permit une gouvernance autocratique, court-circuitant les institutions françaises pour confier les décisions à des cabinets de conseils américains, McKinsey en première ligne, qui gérèrent réellement cette crise pour l’appareil politique. Elle ne fut jamais gérée par les institutions démocratiques. La fiction politique de la guerre ouvrit cette porte. Sans cette histoire, ou avec un autre récit, toute la réalité des décisions politiques aurait été différente. Giorgio Agamben, dans État d’exception (2003), avait déjà analysé comment la suspension des normes juridiques devient un paradigme de gouvernement, la démocratie n’étant plus qu’un récit vidé de sa substance.

Cette fiction permit également, en un an et demi, de doubler la richesse des grands milliardaires et fonds d’investissement, et aussi de doubler l’endettement du pays auprès des mêmes puissances capitalistes, pour financer la mise sous perfusion d’une nation entière. Certain·es jugent ces démarches justifiées par un danger réel, d’autres non. Quoi qu’il en soit, cela s’est construit sur une fiction, qu’on la juge utile ou non. Et c’est bien la fiction qui a produit la façon de gouverner pendant cette période. Je ne nie évidemment pas la réalité de l’émergence d’un virus dangereux et très contagieux, mais les façons de gouverner la crise ont pu être complètement différentes, opposées même, dans d’autres pays, même occidentaux, comme la Suède, où il n’y eut pas de confinements obligatoires, et où la proportion de décès fut de 20% inférieure à la France. 

Toutes les politiques sont des fictions

Je trouve important de prendre conscience que la politique est avant tout une fiction, une histoire qu’on nous raconte. Nicolas Schlumberger, Guy Debord, Gilles Deleuze, Paul Virilio, Noam Chomsky, Hannah Arendt, Étienne Klein ou Laurent Mucchielli ont, chacun à leur manière, exploré ces territoires. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est que certaines fictions sont interdites. Certains récits sont jugés imaginaires tandis que d’autres sont présentés comme liés au réel. Le Covid en est un très bon exemple, ce que j’ai écrit au paragraphe précédent pouvant être disqualifié comme « complotiste », alors même que c’est un récit, bien sûr, mais basé sur des informations tout à fait officielles.

L’objet de ma réflexion consiste à montrer qu’aucune fiction n’est pleinement le reflet du réel. Il n’y a que des reflets différents du réel. Mais les fictions modifient le réel de celles et ceux qui les adoptent. Les fictions sont proposées pour soutenir des choix politiques.

Sachons qu’il y a beaucoup de fictions dans le réel. Paul Ricœur, dans Temps et récit (1983-1985), montre comment la mise en intrigue est constitutive de notre expérience temporelle et historique. La fiction n’est pas l’opposé de la vérité, elle est le médium par lequel nous accédons au monde. Reconnaître cela ne signifie pas verser dans le relativisme, mais comprendre que nos choix politiques ne s’appuient pas sur un accès direct à une réalité objective, mais sur des récits qui configurent notre perception du possible.

Cette lucidité face à la fiction politique ne nous condamne pas à l’impuissance. Au contraire, elle nous invite à devenir des spectateur·rices critiques, conscient·es des mécanismes émotionnels qui nous traversent, capables de choisir nos fictions en connaissance de cause plutôt que de les subir comme des vérités naturelles. La question n’est plus « quelle politique dit la vérité ? » mais « quelle fiction politique voulons-nous construire ensemble ? »

Vivre avec nos contradictions

La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.


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