Le manque de nuance de la pensée

18 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La crise du Covid a agi comme un révélateur de la fragilité de la pensée critique chez les personnes-là mêmes qui s’en proclament les gardiennes et gardiens. Une réflexion sur l’éthique intellectuelle face à la peur et au pouvoir.

Le mirage de la vertu intellectuelle, ou la posture critique comme imposture

Les intellectuel·le·s contemporain·e·s cultivent volontiers une posture critique radicale. Ils et elles diagnostiquent les maux du monde avec l’assurance du corps médical face à la patientèle : réseaux sociaux toxiques, complotisme rampant, populisme menaçant. Cette position surplombante leur confère une autorité morale confortable. Comme l’écrivait déjà La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1575), « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ». Mais qui s’agenouille vraiment ? Les personnes qui obéissent aveuglément ou celles qui théorisent leur soumission ?

Ces hautes figures de la pensée vertueuse présupposent un monde malade dont elles seraient les thérapeutes éclairé·e·s. Leur critique en bloc du contemporain, de ses technologies, de ses dérives, de ses ignorances supposées, les place dans une position de supériorité intellectuelle rassurante. Pourtant, cette facilité critique masque souvent une incapacité à penser contre les véritables pouvoirs en place, ceux-là même qui garantissent précisément leurs positions d’intellectuel·le·s reconnu·e·s.

L’engagement intellectuel authentique exige autre chose que cette critique convenue. Il demande ce que Hannah Arendt appelait « penser sans garde-fou », c’est-à-dire accepter de mettre en péril ses certitudes et, parfois, sa position sociale. La nuance de la pensée commence par reconnaître que nous participons toutes et tous, à des degrés divers, aux systèmes que nous prétendons critiquer.

Mais qui sont ces parangons de vertu, ces figures tutélaires de la philosophie, lorsqu’elles sont elles-mêmes saisies par leurs propres peurs, leurs angoisses, leurs ressentiments ou leur haine envers la personne qui les effraie ? Leur posture morale, si solide en théorie, résiste-t-elle à la pression du réel ? Elles se posent en critiques du pouvoir, mais n’en deviennent-elles pas les plus zélé·e·s serviteur·rice·s lorsque celui-ci flatte leurs angoisses et leur offre une place de choix du côté du « bien » ?

Nous avons eu la chance, ou la malchance, d’être collectivement soumis·e·s à un test d’éthique en grandeur nature durant la crise du Covid. Ce fut une période tristement révélatrice, où l’on a vu la grande majorité de ces personnalités intellectuelles, prétendument éclairées, sombrer dans l’obéissance aveugle à l’absurde, l’obscurantisme et l’autoritarisme, en toute inconscience politique et philosophique, presque comme une seule personne. Cette situation n’est pas sans rappeler la thématique de La Trahison des Clercs de Julien Benda (1927), qui dénonçait déjà les intellectuel·le·s abandonnant la défense des valeurs universelles de vérité et de justice au profit des passions politiques et nationalistes de leur temps.

Le test grandeur nature de l’éthique

La période 2020-2022 a donc constitué une expérience philosophique involontaire d’une ampleur inédite. Soudain, les principes éthiques abstraits se sont heurtés à des choix concrets : accepter ou refuser des mesures liberticides, questionner ou avaliser des consensus scientifiques hâtifs et partiaux, défendre ou abandonner les minorités stigmatisées (la jeunesse dans un premier temps, les personnes « non vaccinées » dans un deuxième temps). Ce moment a révélé, comme l’écrivait Orwell dans 1984 (son roman d’anticipation écrit en 1948), que « l’orthodoxie, c’est l’inconscience », une inconscience particulièrement répandue chez les personnes qui se croient les plus conscientes. C’est ce paradoxe qu’il me semble importer d’éclairer.

J’ai donc observé avec tristesse et déception la majorité des intellectuel·le·s éclairé·e·s sombrer dans ce que j’appellerais une collaboration douce. Non pas par méchanceté, mais par ce mécanisme qu’Étienne de La Boétie décrivait déjà très bien : l’habitude de la servitude qui devient seconde nature. Ces personnes ont défendu l’indéfendable, les barrières à l’entrée des lieux publics, la stigmatisation de celles et ceux qui questionnaient, la criminalisation du doute, avec d’autant plus d’ardeur qu’elles y voyaient l’expression de leur vertu civique. Comme l’analysait Simone Weil, « le pouvoir contient une espèce d’ivresse à laquelle il est presque impossible de ne pas succomber quand on y touche, fût-ce du dehors ». Ces « grand·e·s penseur·se·s » ont bien participé activement à la mise en disgrâce et à la stigmatisation honteuse des personnes qui osaient émettre des critiques. Ces quelques voix dissonantes, ces lanceur·se·s d’alerte et vigies de la démocratie, critiquaient à juste titre des politiques liberticides et scientifiquement absurdes. Cinq ans plus tard, nombre de leurs analyses se sont avérées justes.

Les techniques de manipulation les plus éculées, toutes documentées depuis bien longtemps, ont été déployées : semer la peur, la confusion, imposer l’autoritarisme, le mensonge, la division et la criminalisation de toute une partie de la population, soudainement présentée comme un danger public pour la simple raison qu’elle refusait de croire aux sornettes officielles.

Aujourd’hui, il est donc notoire et éprouvé que la plupart des justifications de ces mesures reposaient sur des affirmations mensongères (même les membres du conseil scientifique, et les dirigeant·e·s du laboratoire Pfizer ont avoué, avec l’habileté de retourner leur veste quand le vent tourne). Mais sur le moment, qu’ont fait les grand·e·s intellectuel·le·s vertueux·ses ? En majorité, ils et elles ont ciré les bottes du pouvoir et protégé leurs privilèges, au mépris de l’éthique qu’ils et elles prétendaient incarner. Leurs vrais visages sont apparus. Il ne s’agit pas forcément de personnes foncièrement méchantes, mais de personnes qui, par confort ou par peur, laissent le mal se faire. Pilotées par la nécessité de préserver leur place sociale, elles ont trahi les principes sur lesquelles elles avaient elles-mêmes écrit. Même Noam Chomsky a prôné la vaccination, lui qui avait pourtant documenté tous les processus dans « La fabrique du consentement » en 1968.

La pensée de ces intellectuel·le·s s’est alors transformée, adaptée, simplifiée à l’extrême. C’est ce que l’on peut appeler la disparition de l’esprit critique (cette capacité à penser par soi-même, s’il le faut contre le pouvoir en place). Il faut entendre ici le pouvoir dans son sens le plus large, tel que l’analysait Foucault : non pas seulement le gouvernement, mais le pouvoir symbolique, celui qui vous assure d’être « dans les petits papiers », cette collectivité au sein de laquelle on se sent forte, fort et soutenu·e. Comme après la Seconde Guerre mondiale, où de prétendues figures de la résistance de la dernière heure exercèrent une violence « légitime » pour régler de simples conflits de voisinage, un pouvoir s’est constitué et a distribué les brevets de bonne conduite.

La mécanique de la soumission intellectuelle

Comment des esprits brillants peuvent-ils ainsi trahir leurs propres principes ? Le philosophe Günther Anders parlait de « l’obsolescence de l’homme » face aux structures qu’il a créées. Cette obsolescence touche aussi la pensée : elle s’adapte, se simplifie, s’aligne sur les intérêts dominants. L’esprit critique ne disparaît pas brutalement ; il s’érode progressivement sous la pression des nécessités sociales.

Un·e universitaire dépend de financements publics et privés. Ses laboratoires nouent des partenariats avec l’industrie. Ses colloques sont sponsorisés. Ses publications circulent dans des réseaux d’influence. Comment, dans ces conditions, maintenir une pensée véritablement indépendante ? Comme l’écrivait Upton Sinclair : « Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un quand son salaire dépend de ce qu’il ne le comprend pas. »

Anatomie d’une pensée sans nuance

C’est ainsi que les grand·e·s penseur·se·s de la démocratie ont laissé, sans broncher et avec leur assentiment, se mettre en place des barrières à l’entrée des lieux publics pour les personnes qui refusaient de se faire inoculer un produit expérimental. Elles et ils ont relayé les mensonges proférés par les pouvoirs et les médias inféodés aux intérêts financiers des vendeur·se·s de ces mêmes produits. S’opposer, c’était risquer le sacrifice social. Et qui est prêt·e à payer ce prix pour la cohérence de sa pensée ? C’est là que je perçois désormais, après ce test grandeur nature, que la pensée de la plupart de ces intellectuel·le·s était en réalité tranchée, supérieure, autoritaire. Une pensée brillante, certes, argumentée, mais sans aucune nuance.

Cette pensée stigmatise en bloc. Critiquer « les réseaux sociaux », par exemple, qu’est-ce que cela signifie ? Ce n’est pas une entité. Ce sont des personnes, c’est nous. En employant ce genre de formule, on crée une caricature, la jeune personne décérébrée droguée à la dopamine électronique, pour s’épargner la complexité de la réalité. De la même manière, on a forgé la figure du « complotiste » débile et dangereux, alors qu’il s’agissait souvent des personnes les mieux informées, qui cherchaient à se protéger et à protéger les autres avec plus de discernement. Cette tendance à préférer le confort d’un jugement à l’emporte-pièce plutôt que l’effort de la compréhension et de l’éventuelle remise en question et dépassement de ses peurs, est le symptôme d’une pensée qui a renoncé à la nuance.

Cette croyance en son propre savoir, cette séduction de la supériorité, voilà ce que je nomme le manque de nuance de la pensée. Je crois que nous sommes toutes et tous susceptibles d’y succomber lorsque nous nous laissons dominer par la peur, notamment la peur de perdre nos privilèges et notre statut. La pression conformiste, brillamment mise en évidence par les expériences de Solomon Asch, montre à quel point un individu peut renier sa propre perception pour se ranger à l’avis du groupe. La nuance est la première victime de cette pression.

L’apprentissage de la nuance

Cette expérience m’a enseigné quelque chose d’essentiel sur la nuance de la pensée. J’ai appris à respecter les personnes que je considère dans l’erreur profonde, ces « collaborateur·rice·s » modernes qui ont soutenu ce que je tiens pour des ignominies démocratiques. Non pas que je relativise nos désaccords, mais parce que je reconnais en elles une part de moi-même : la tentation du confort intellectuel, la peur de l’exclusion, le désir de reconnaissance.

Maintenir la nuance ne signifie pas renoncer à ses convictions. Cela signifie accepter que l’autre, même radicalement opposé·e, reste un·e interlocuteur·rice possible. Ces personnes me voient peut-être comme un·e irresponsable, je les vois plutôt comme des personnes soumises volontaires. Pourtant, nous pouvons continuer à dialoguer, à condition d’abandonner la certitude d’avoir raison. Comme l’écrivait Emmanuel Levinas : « Le face-à-face avec autrui est la situation première où je ne suis pas seul·e au monde. »

Cette nuance exige de distinguer la personne de ses positions, l’intelligence de ses égarements, la sincérité de ses erreurs. Un·e collaborateur·rice peut produire une pensée nuancée, Heidegger en est l’exemple troublant. Un·e résistant·e peut sombrer dans le dogmatisme violent et dénué d’humanité. L’histoire nous enseigne que les positions morales ne garantissent pas la qualité de la pensée.

La vraie nuance accepte l’inconfort permanent du doute. Elle refuse les camps définitifs, les étiquettes rassurantes, les condamnations expéditives. Elle maintient toujours ouverte la possibilité du dialogue, même avec les personnes qui nous répugnent. Non par lâcheté ou relativisme, mais par fidélité à la complexité du réel.

Vers une éthique de la complexité

Cultiver la nuance de la pensée constitue aujourd’hui à mon sens un acte de résistance. Face aux simplifications médiatiques, aux polarisations politiques, aux certitudes militantes, maintenir la complexité devient subversif. Cela ne signifie pas adopter une position tiède ou consensuelle, mais accepter que la vérité se loge rarement dans les extrêmes, même ceux qui sont du côté de la pensée majoritaire.

Cette nuance commence par la reconnaissance de nos propres contradictions. Nous critiquons les systèmes dont nous profitons. Nous dénonçons des pouvoirs auxquels nous participons. Nous théorisons des résistances que nous ne pratiquons pas. Cette lucidité sur nos compromissions constitue le socle d’une pensée véritablement critique. Comme l’écrivait Pascal : « L’être humain n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. »

L’intelligence et l’érudition ne prémunissent pas contre la facilité intellectuelle. On peut construire des raisonnements sophistiqués pour justifier des capitulations éthiques. On peut mobiliser des concepts complexes pour masquer des lâchetés simples. La véritable difficulté consiste à maintenir la tension entre nos idéaux et nos pratiques, sans céder ni au cynisme ni à l’hypocrisie. Cette tension inconfortable constitue peut-être le lieu même de la pensée authentique, celle qui refuse de se rassurer dans les certitudes du pouvoir ou de l’opposition, mais qui continue, malgré tout, à chercher une vérité toujours fuyante.

Vivre avec nos contradictions

La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.


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