Le temps du travail

8 décembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Lorsque nous débattons du temps de travail, nous parlons toujours d’emploi subordonné. Jamais du travail domestique, du bénévolat, de la création personnelle ou du travail sur soi. Cette réduction révèle un angle mort considérable de notre pensée politique et sociale, que je souhaite interroger ici.

L’emploi subordonné n’est qu’une fraction du travail

Les polémiques sur le droit du travail, le temps de travail et le départ à la retraite mobilisent régulièrement l’opinion publique. Comme le rappelle Laura Perren dans Slate en octobre 2025, la Silicon Valley importe le modèle chinois du « 996 » : travailler de 9h à 21h, six jours par semaine, soit 72 heures hebdomadaires. Elon Musk prône une « éthique » exigeant « environ 80 heures, avec des pics pouvant parfois dépasser les 100 heures ». Les luttes sociales qui ont permis l’accès aux loisirs et au respect des droits des classes populaires continuent de structurer notre imaginaire politique. L’exploitation des livreur·euse·s sous-payé·e·s soulève l’indignation collective, à juste titre.

Pourtant, derrière tous ces débats se cache une réalité : nous ne parlons jamais que d’une portion infime du champ du travail, celle de l’emploi subordonné. Généralement salarié·e, mais pas nécessairement, puisqu’on peut être employé·e subordonné·e tout en étant à son compte, et ce même avec plusieurs employeur·euse·s en parallèle, comme bien des conducteur·rice·s de taxis et autres chauffeur·euse·s privé·e·s.

Cette focalisation exclusive occulte des dimensions entières de notre activité productive. Le travail domestique, accompli majoritairement par les femmes, reste absent des calculs économiques malgré son caractère indispensable à la vie collective et à l’éducation des enfants. Le travail bénévole, libre et sans attente de rémunération, opéré par les retraité·e·s et bien d’autres, structure pourtant nos associations, nos initiatives culturelles et sociales, toute notre économie de l’entraide et de la solidarité. Le travail de création personnelle, l’écriture, la peinture, la musique, le dessin, nous transforme, nous fonde, nous crée. Le travail scolaire des élèves, le travail sur soi : autant de formes de labeur qui n’apparaissent jamais ou presque dans les débats publics.

Le véritable sujet de ces discussions n’est donc pas le travail, mais l’organisation de la domination en rétribution d’un salaire et la régulation de cette domination. Car signer un contrat de travail, c’est entrer explicitement, c’est écrit comme tel, dans un lien de subordination. Obéir, respecter des horaires, souvent au mépris du sens même de l’activité. D’ailleurs, le burn-out et le harcèlement ne surviennent pas dans le travail en général, mais spécifiquement dans le cadre des emplois subordonnés. D’ailleurs, un rapport de care.com publié en 2025 indique que 69 % des employé·e·s se sentent exposé·e·s à un risque modéré voire élevé de burn-out, alors que les employeur·euse·s n’en perçoivent que 45 %. Cet écart dit tout de la réalité vécue de la subordination (en n’oubliant pas qu’il ne s’agit que d’une étude partielle).

Le travail comme transformation : retrouver l’essence

Je propose d’aborder la question autrement et de penser le temps du travail plutôt que le temps de travail. Cette distinction n’est pas qu’une coquetterie sémantique. Il s’agit de s’envisager soi-même comme entrant dans le temps du travail, celui de notre transformation et de notre cheminement, plutôt que dans celui de notre subordination contre un salaire.

L’étymologie nous y invite. Contrairement à l’idée reçue qui fait dériver le mot « travail » du tripalium, l’instrument de torture, la racine renvoie plutôt, comme l’étymologie récente nous l’enseigne, à travel, le voyage, la transformation. Nous parlons bien du « travail de la naissance » pour désigner ce processus de transformation profonde. Le travail a donc fondamentalement à voir avec le sens de la vie. Sans travail, pas d’existence véritable. Sans travail, pas de sens.

Cette dimension transformatrice et créatrice traverse toute l’histoire de la pensée. Marx parlait de « l’objectivation de soi » dans l’œuvre produite. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958), distingue le « travail » (labor), la « production » (work) et « l’action » (action), reconnaissant ainsi la multiplicité des formes de notre activité productive et existentielle.

Les auteur·rice·s, par exemple, offrent un modèle éclairant. Iels produisent et créent sans lien de subordination. Iels n’ont pas de contrat de travail, mais un contrat de cession de leurs droits d’auteur. Iels restent détenteur·rice·s de leurs droits sur ce qu’iels ont créé, mais en cèdent l’exploitation pendant un temps donné, selon des conditions définies sur des territoires donnés, contre rétribution, à quelqu’un dont le métier est d’en faire commerce, un éditeur ou une éditrice par exemple. On se trouve ainsi dans des échanges constructifs, nécessaires à la communauté humaine, mais sans subordination.

Je ne dirais pas que ce sont des échanges égalitaires, car il y a certainement plus de concurrence entre les auteur·rice·s qu’entre les diffuseur·euse·s, comme on les nomme juridiquement, qui commandent des œuvres. Mais il s’agit d’une modalité de travail productif, rémunérée, sans lien de subordination, sans horaires imposés.

La qualité du travail dépend du degré de responsabilité qu’on confère aux travailleur·euse·s. Lorsqu’on effectue un travail qui a du sens, que nous y exprimons notre part de créativité, que nous comprenons pourquoi nous le faisons et que nous sommes respecté·e·s en tant qu’êtres humain·e·s, envisagé·e·s dans notre dignité et non pas dans notre seule fonction, nous produisons un travail d’une qualité sans commune mesure, pour nous-mêmes comme pour les autres. Parce que nous en avons envie. Parce que nous le décidons. Parce que nous savons pourquoi nous le faisons.

La retraite n’est pas le retrait de la vie

Cette compréhension du travail comme transformation éclaire d’un jour nouveau la question de la retraite. On voit souvent des personnes qui arrivent à la retraite en pensant qu’elles étaient dans un emploi pour gagner de l’argent, tout simplement, et qui découvrent trop tard que cet emploi donnait en fait un sens à leur vie. Certaine·e·s décèdent assez rapidement après leur départ à la retraite, car leur vie perd son sens, sans qu’iels en aient pris conscience. Leur emploi ne leur offrait pas que la rémunération en échange de leur temps et de leur subordination, mais leur offrait le sens de pouvoir contribuer.

Si elles n’avaient pas développé par ailleurs, de façon autonome, d’autres espaces de travail et de contribution, même bénévoles, elles ne se sont pas préparées à pouvoir continuer à travailler après leur retraite. Car si l’on ne travaille pas après la retraite, notre vie perd son sens.

La retraite, c’est la retraite de l’emploi salarié principal et subordonné qui s’arrête et est compensée par une rémunération permettant de ne plus dépendre d’un emploi pour assurer notre subsistance matérielle. Mais ce n’est pas le retrait de la vie. C’est le retrait de l’espace de la subordination.

Les auteur·rice·s, les artistes, les professions libérales, les chef·fe·s d’entreprise, toutes ces personnes qui travaillent sans être employées, n’ont pas de retraite au sens traditionnel. Iels peuvent s’y préparer volontairement, cotiser, et décider à un moment de leur vie de bénéficier des rentes accumulées. Mais on voit très souvent des médecins, mon psychanalyste par exemple*, qui a exercé son travail littéralement jusqu’à son dernier souffle. Personne ne l’y obligeait. Il le faisait car cela avait du sens pour lui dans la communauté humaine : être à cette place grâce à ses compétences, accompagner des personnes, être dans cet échange qui donnait sens à sa vie.

Ce que j’ai reçu personnellement de sa part, c’est à la fois l’accompagnement thérapeutique qu’il m’a offert, mais aussi l’inscription dans le sens du travail. Nous étions là, lui comme moi, parce que nous avions décidé d’être là. Il pouvait refuser des patient·e·s s’il le souhaitait. Vu son âge avancé, il aurait tout à fait pu décider de s’arrêter de recevoir des patient·e·s. Mais il a choisi de continuer ce travail parce que cela était le sens de sa vie. D’autres, dans le même domaine, peuvent choisir d’arrêter de recevoir des patient·e·s mais d’écrire sur leur expérience, contribuant et travaillant ainsi par leur écriture.

Vers une économie de la transformation humaine

Il n’y a pas de hiérarchie à établir entre les activités transformatrices que je place sous l’égide du travail. Des grands-parents, par exemple, peuvent décider d’aider leurs enfants et beaux-enfants en s’occupant beaucoup de leurs petits-enfants. C’est un travail et c’est un engagement dans une transformation.

Ma proposition, penser le temps du travail, est celle de réinvestir le travail en tant qu’acte créatif et transformateur. Nous en avons collectivement besoin, d’autant plus qu’aujourd’hui le travail et les emplois changent profondément de nature du fait des capacités cognitives des machines, ce qu’on appelle l’intelligence artificielle.

Ces systèmes vont pouvoir de plus en plus remplacer des emplois non mécaniques, des emplois intellectuels. Les ouvrier·ère·s à la chaîne ont été progressivement remplacé·e·s par des machines et le seront de plus en plus. Bien des professions, bien des métiers dans lesquels la cognition est mobilisée, bien des emplois vont également être remplacés par des machines.

C’est à mon avis très intéressant, et même passionnant, car cela nous invite à entrer dans le temps du travail, celui de la transformation humaine, et donc à réinvestir notre humanité dans sa créativité, dans sa contribution, dans le sens de son existence. Sam Altman (le patron d’OpenAI, éditeur de ChatGPT) avait d’ailleurs publié dès 2013 un texte anticipant les futurs changements nécessaires sur les questions de rémunération, de revenu universel par exemple, à l’âge futur où les machines commenceraient à remplacer de plus en plus les humain·e·s, obligeant ces dernier·ère·s à s’investir dans le temps du travail humain, bénéfique, vertueux, constructif, transformateur.

Face à la culture du « 996 » qui se répand dans certaines start-up américaines, comme le documente l’article de Slate, où des entreprises comme Cognition à San Francisco proposent des logements sur le lieu de travail pour que les employé·e·s « vivent littéralement là où [iels] travaillent », je propose une voie radicalement différente. Non pas l’extension indéfinie de l’emploi subordonné qui détruit la créativité et le sens, mais l’expansion du temps du travail comme espace d’accomplissement et de transformation.

Il est donc urgent de repenser la notion de travail et d’entrer dans une autre dimension du temps du travail, celle d’un travail qui n’est plus de l’emploi. Cette lucidité confirme qu’une autre voie est nécessaire, celle qui réconcilie travail, sens et humanité. Celle du temps du travail.

Vivre avec nos contradictions

La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.


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