La philosophie de la compromission explore comment nous vivons avec les contradictions entre nos principes et nos actions quotidiennes. Plutôt que de juger moralement cette dissonance cognitive, je propose d’y voir une composante essentielle de notre humanité complexe.
Comment s’arrange-t-on avec les contradictions entre nos pensées et nos actes ? C’est par un exercice de compromission que nous réussissons à vivre, dans cet état de dissonance cognitive. Autrement dit, je crois qu’on assume tou·te·s d’être compromis, ou plutôt de se compromettre. On l’accepte simplement pour pouvoir vivre, pour ne pas s’en vouloir. Je me propose d’explorer les arcanes de cette compromission, car, de prime abord, je la juge comme coupable.
Y a-t-il une limite entre une bonne et une mauvaise compromission ? Cette question est presque scandaleuse, parce que, par principe, la compromission est quelque chose de mal, puisque c’est la négation de ses propres valeurs. Et pourtant, tous autant que nous sommes, nous assumons nos compromis, et encore plus nos compromissions. Il ne s’agit pas juste d’assumer un paradoxe, nous assumons le mal en nous. Assumer de faire le mal, non pas au nom du bien, mais assumer que faire le mal fait partie de nous, et donc il n’y a pas à se sentir coupable de faire le mal. Comment est-ce possible ? Pourquoi le faisons-nous ?
Par exemple, pendant la période Covid, au nom du bien, au nom de valeurs humanistes, bien des personnes se sont publiquement engagées dans des démarches de désignation de boucs émissaires. On désignait au début de la crise la jeunesse inconsciente. Puis ce furent les non-vaccinés, jugés dangereux pour leurs pairs, qui ne méritaient plus d’être soignés, ni de faire partie du régime des humains. À ce titre, ils pouvaient être parqués, interdits de participer à la vie sociale et professionnelle, à l’instar des personnels soignants non vaccinés qui furent suspendus pendant deux ans, c’est-à-dire pas licenciés, donc sans droit au chômage.
Comment, au nom de l’humanisme, des personnes ont-elles pu assumer la déshumanisation d’une partie des humains ? Eh bien, c’est justement par un exercice de compromission : faire le mal au nom du bien. C’est le principe même de la guerre, qu’on peut juger nécessaire pour construire la paix, alors même que la guerre est précisément l’inverse de la paix. C’est en quoi les démarches de Gandhi, fondées sur des actions non violentes, semblent plus cohérentes, moins compromettantes que les démarches violentes.
Et pour autant, on peut, en situation de légitime défense par exemple, juger obligatoire de se compromettre par l’usage de la violence. Je pense que c’est sans doute, s’ils étaient sincères, ce que ressentaient les personnes qui, pendant la période Covid, déshumanisaient les jeunes, puis les non-vaccinés. Ils étaient persuadés que c’était pour le bien de l’humanité, mais ce faisant, ils se compromettaient, comme je l’ai écrit plus haut, avec la déshumanisation, qui est à l’opposé des valeurs qu’ils défendaient. Immense paradoxe.
Donc, est-ce bien ou est-ce mal de se compromettre ? L’objet de cet essai n’est pas de porter un jugement moral sur la compromission, car je pense fondamentalement que nous usons tous de compromission pour organiser nos actes, pour les justifier, et que sans doute cette compromission est très souvent inconsciente. Et c’est pourquoi elle mérite, à mon sens, d’être explorée avec un regard philosophique et non pas moral.
Je précise que pour moi, la philosophie est l’art de questionner les fondements de nos pensées, et non pas un outil de jugement des actes des uns ou des autres. L’élaboration de concepts est le travail de la philosophie, à mon sens, dans la suite de ce qu’en disait Gilles Deleuze. C’est un exercice d’éclairage dont chacun fera ensuite usage à sa manière.
Donc, la question que je pose n’est pas : « Comment a-t-il pu se compromettre ? Comment ai-je pu me compromettre ? Comment faire pour ne plus me compromettre ? » Mais plutôt : « Comment fonctionne le concept de compromission ? » Pour peut-être, à l’avenir, mieux comprendre mon monde intérieur et le monde qui m’entoure, en sortant du jugement, car le jugement obscurcit.
Une pensée claire, tranchante, radicale, comme le dit Marie-Josée Mondzain, est une pensée ouverte, car consciente de ses ennemis et de leurs points de vue. Alors que la pensée consensuelle se base sur ce mensonge qui est qu’il y aurait une forme d’objectivité ou de neutralité du point de vue. C’est faux. En réalité, le consensus est en soi déjà une radicalité. Nous sommes tous et toutes dans des points de vue radicaux, qui fondent nos identités.
Mais alors, comment pouvons-nous nous compromettre tant et tout le temps ? Comment se fait-il que la compromission soit si intrinsèque à notre capacité de vivre ? Et comment pouvons-nous nous regarder en face, nous aimer, si l’on a conscience de notre inconscience ?
Peut-être que la compromission serait ce pacte avec le diable qui est l’étincelle de la vie. Ce paradoxe entre vie et mort, ce lien « quantique » entre l’origine et la fin. Et pourtant, nous souhaitons nous compromettre le moins possible, nous souhaitons vivre avec plus de moralité. Cela est une posture politique, une injonction que nous nous faisons à nous-mêmes, justement pour pouvoir nous regarder en face. C’est très paradoxal.
Mais si nous nous regardions vraiment en face, nul ne supporterait le regard dans le miroir de cet être ignoble qui se compromet à tout instant, qui bafoue ses principes en permanence. C’est pourquoi je propose une exploration hors du jugement politique, pour comprendre mieux les arcanes de la nécessité de la compromission, et peut-être non pas agir mieux, mais agir soi, et peut-être assumer le mal, dépasser l’hypocrisie, et ce faisant, circuler psychiquement dans des espaces plus limpides et plus assumés.
Voici le concept que je propose : ce qui obscurcit notre vision sur les raisons de notre compromission, c’est une représentation toute occidentale de nous-mêmes comme un être unique. Si nous nous voyions comme un système d’interactions entre nos organes, cellules, neurones, ces millions de micro-organismes autonomes qui interagissent en nous pour nous constituer ; c’est à dire non plus comme une personne unique, mais comme un ensemble de forces complémentaires, négociant en permanence, comme finalement un espace démocratique fait de débats, de contradictions, de compromis, de paradoxes, de frustrations, si nous nous envisagions nous-mêmes comme ce champ de bataille permanent, alors nous sortirions de cette culpabilisation de nous-mêmes, parce qu’on se trouve trop compromis, qu’on n’est pas assez purs.
Cette culpabilisation amène malheureusement au déni de notre compréhension, c’est à dire au déni de notre compromission. Et donc, nous nous mentons. Nous nous faisons croire que nous ne sommes pas aussi compromis que cela. Et même qu’en fait, nous sommes assez cohérents. Là se situe le danger en termes philosophiques et politiques, à mon avis. Parce que pour nous raconter nous-mêmes, nous nous mentons sur nous-mêmes.
Et ainsi, nous sommes comme un pilote aveugle qui chercherait à tenir un cap sans aucune conscience des obstacles qui l’entourent, ni des obstacles en lui. Et ce faisant, nous nous agitons de façon très dangereuse pour nous-mêmes et pour les autres. Pour reprendre l’exemple du Covid, il est maintenant prouvé que le confinement n’a pas été utile pour contenir la transmission du virus, que les jeunes n’étaient pas dangereux pour les vieux et que les vaccins n’avaient jamais protégé de la transmission, donc que les non vaccinés n’étaient pas plus dangereux pour les autres que les vaccinés, et souvent même moins, puisqu’ils étaient plus prudents ; bref, toute cette violence sociale, soutenue par la compromission, n’a fait que du mal.
Alors si, par contre, nous cherchions à embrasser notre propre complexité systémique intérieure, et que nous devenions certains que nous ne sommes pas juste une personne, mais un ensemble d’éléments intérieurs, en opposition les uns aux autres, qui sont forcés, pour que nous puissions exister, de se compromettre en permanence, alors nous comprendrions que notre existence elle-même est une compromission. Une vaste et permanente compromission. Que nous faisons intrinsèquement autant le mal que le bien, à nous même et aux autres.
Ainsi, nous dépasserions le jugement moral sur la compromission. Nous comprendrions mieux pourquoi elle est si présente, pourquoi elle est si scandaleuse. Mais au lieu de la juger sur des critères moraux, nous comprendrions qu’elle est la vie même. Et que si nous souhaitons avancer vers notre moralité, le chemin est sans doute plus celui d’explorer nos incohérences, de regarder nos contradictions avec lucidité, sans jugement.
La posture philosophique sur la compromission que je propose est plutôt de reconnaître nos compromissions intrinsèques, de les regarder dans leur diversité, et de comprendre qu’elles font partie intégrante de notre existence, si ce n’est qu’elles en sont la source même. Là se situe sans doute l’espace de notre libre arbitre, par une meilleure conscience de ce que nous sommes. Nous pouvons alors tendre, grâce à moins de mensonges, vers de meilleurs choix moraux, meilleurs car plus nuancés.
Vivre avec nos contradictions
La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.