Pouvoir, puissance, domination

3 juin 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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On confond souvent le pouvoir et la domination, comme si vouloir l’un revenait à vouloir l’autre. En les distinguant, et en leur ajoutant un troisième terme, la puissance d’agir, on peut penser une forme de pouvoir qui ne se retourne pas en domination. C’est ce que je propose d’appeler la puissance non-dominatrice, en m’appuyant sur des penseuses et des penseurs qui ont déjà travaillé cette question.

« Le pouvoir ne concède rien sans qu’on l’exige »

En 1857, devant une assemblée réunie à Canandaigua pour commémorer l’émancipation des Antilles britanniques, l’ancien esclave Frederick Douglass, devenu l’une des grandes voix de l’abolitionnisme, prononce une phrase qui aura une longue postérité : Power concedes nothing without a demand. It never did and it never will. Le pouvoir ne concède rien sans qu’on l’exige ; il ne l’a jamais fait, il ne le fera jamais. Malcolm X la reprendra, les mouvements de libération du XXe siècle en feront un mot d’ordre.

Celles et ceux qui détiennent le pouvoir ne le partagent pas de bon cœur. Toute amélioration de la condition des dominé·es a été arrachée par la lutte et par l’organisation collective, aucune émancipation n’a jamais été offerte par les puissant·es à celles et ceux qu’ils tenaient sous eux. Cette thèse, largement vérifiée par l’histoire, suffit à congédier l’illusion d’un progrès moral des élites qui dispenserait les opprimé·es de s’organiser.

Reste à savoir de quel pouvoir on parle, comment il se prend, et si le prendre conduit toujours à reconduire la domination qu’on combattait. Trois termes que l’usage courant confond, et qu’il faut distinguer, sont en jeu dans ces questions : le pouvoir, la puissance, la domination.

Arendt sépare le pouvoir, la domination et la violence

La confusion la plus répandue identifie le pouvoir et la domination. Quand on dit « je ne veux pas de pouvoir », on entend le plus souvent « je ne veux pas dominer ». Quand on dit « le pouvoir corrompt », on suppose que tout pouvoir tend par nature à l’oppression. Cette identification a une longue histoire, dans la tradition libertaire comme dans certaines traditions religieuses qui font de l’humilité un renoncement au pouvoir.

Hannah Arendt, dans Du mensonge à la violence paru en 1972, sépare nettement trois notions qu’on rabat souvent l’une sur l’autre.

  • Le pouvoir, qu’elle définit comme la capacité humaine d’agir, et plus précisément d’agir de concert. Il naît quand des personnes se rassemblent pour agir ensemble, il dure tant que dure ce rassemblement, il s’évanouit quand le groupe se disperse.
  • La domination, qui est une modalité particulière du pouvoir, celle où l’action concertée des uns s’exerce contre la capacité d’agir des autres.
  • La violence, qui est encore autre chose, l’usage d’instruments pour obtenir ce qu’on n’obtient plus par la coopération volontaire.

De là vient une formule d’Arendt qui renverse l’intuition commune, selon laquelle là où le pouvoir s’effrite, la violence apparaît. La violence ne couronne pas le pouvoir, elle signe sa défaillance.

Michel Foucault, dans Surveiller et punir en 1975 puis dans le premier tome de l’Histoire de la sexualité en 1976, déplace encore l’analyse. Le pouvoir n’est pas seulement la capacité d’agir ensemble, c’est un ensemble de relations qui parcourent tout le corps social. Il n’est pas logé dans l’État ou dans une classe, il s’exerce partout, entre le médecin et son ou sa patiente, l’enseignant·e et l’élève, le parent et l’enfant, jusque dans le rapport de chacun·e à son propre corps. Cette diffusion n’a rien d’un constat désolé. Foucault insiste sur le caractère productif du pouvoir, qui ne fait pas que réprimer et interdire mais produit des savoirs, des subjectivités, des plaisirs. Le dispositif de sexualité qu’il décrit n’a pas refoulé le sexe, il l’a constitué en objet de discours et en dimension centrale de l’identité moderne. Tous les rapports de pouvoir ne sont donc pas des rapports de domination. Il y a des rapports où chacun·e garde une marge de manœuvre, où les positions peuvent s’inverser, où le jeu reste ouvert. La domination nomme les configurations où ces marges se referment, où les rapports se figent en hiérarchies stables, où l’inversion devient impossible.

C’est dans cet écart entre le pouvoir et la domination que se joue toute la question politique de l’émancipation. Cet écart, je ne le pose pas comme une conclusion à laquelle on parviendrait au terme d’une démonstration, mais comme le point de départ d’un travail qui reste à mener.

Je voudrais, au fil de ce travail, proposer un troisième terme entre le pouvoir et la domination, celui de puissance non-dominatrice. On pourrait penser que le mot pouvoir suffit, puisque Arendt le distingue déjà nettement de la domination. Mais dans l’usage, le pouvoir se confond trop souvent avec la domination, et la distinction conceptuelle ne tient pas longtemps quand on cesse de la rappeler. Il me faut donc un mot plus précis. Et j’y ajoute quelque chose que les penseuses et penseurs dont je m’inspire abordent peu, le travail sur soi qu’exige le renoncement à dominer. C’est à cette condition, je crois, que le concept devient concret et qu’il peut éclairer nos actes. Reste d’abord à comprendre d’où vient cet écart.

Le pouvoir-sur, le pouvoir-avec et le pouvoir intérieur

En cherchant à formuler cette distinction, je me suis aperçu qu’elle avait déjà été travaillée, et mieux que je ne savais le faire, par des autrices qui l’avaient pensée depuis l’expérience des dominé·es. bell hooks, dans De la marge au centre publié en 1984, observe que beaucoup de femmes engagées dans le mouvement féministe ont longtemps tenu le pouvoir pour une réalité négative en soi, sans distinguer le pouvoir comme domination et contrôle sur autrui du pouvoir comme force créatrice qui affirme la vie. Cette confusion a un coût politique, parce qu’elle conduit les unes à fuir tout pouvoir, donc à laisser le terrain à celles et ceux qui ne le fuient pas, et les autres à conquérir le pouvoir en en épousant la définition masculine, c’est-à-dire en reproduisant le sexisme qu’elles combattaient.

C’est chez Starhawk que j’ai trouvé la formulation la plus proche de ce que je tâtonnais à dire. Dans Truth or Dare paru en 1987, elle distingue trois figures du pouvoir.

  • Le power-over, le pouvoir-sur, qui est la domination et le contrôle, et qu’elle fait remonter à l’organisation guerrière des sociétés.
  • Le power-with, le pouvoir-avec, qui est l’influence reconnue entre égaux, proche de l’action concertée d’Arendt.
  • Le power-from-within, le pouvoir intérieur, qui est la puissance propre d’une personne, sa capacité à agir et à créer, et qui prend chez Starhawk une dimension spirituelle.

Ce pouvoir intérieur m’intéresse particulièrement, parce qu’il nomme une puissance qui ne s’exerce sur personne et qui demeure pourtant un pouvoir. Je ne prétends donc pas inventer cette distinction, je m’inscris dans une filiation, et je m’inspire de Starhawk qui a écrit avant moi.

Potentia et potestas, les deux mots que le latin distinguait

Là encore, je découvre que la distinction est ancienne, déjà inscrite dans la langue. La philosophie latine disposait de deux mots là où le français n’en a qu’un.

  • Potentia désigne la puissance, la capacité concrète d’agir, ce qu’un corps ou un groupe peut effectivement.
  • Potestas désigne le pouvoir institué, l’autorité légitime, la capacité reconnue de commander.

Spinoza, dans son Traité politique laissé inachevé à sa mort en 1677, adosse toute sa pensée politique à cette distinction. La puissance d’un peuple, sa potentia, est première ; les institutions, la potestas, n’en sont que l’organisation, et elles ne valent qu’autant qu’elles servent cette puissance au lieu de la confisquer. Antonio Negri, Étienne Balibar, Frédéric Lordon ont repris et prolongé cette lecture. Le pouvoir au sens d’Arendt, la capacité d’agir ensemble, relève de la potentia ; la domination relève de la potestas quand celle-ci se sépare de la puissance qui la fondait et se retourne contre elle.

La philosophe Sandra Field, dans Potentia publié en 2020, ajoute une nuance qui complique utilement le tableau. La puissance d’un groupe porte en elle les hiérarchies et les hostilités qui traversent ce groupe, de sorte qu’elle n’est pas spontanément égalitaire et qu’elle peut très bien produire de l’oligarchie. C’est le travail d’institution qui détermine si la potentia d’un groupe reste partagée ou se concentre entre quelques mains.

Je m’arrête un instant sur ce que je suis en train de faire, parce que cela vaut pour tout l’article. Ce que je crois découvrir, la langue latine le séparait déjà, Spinoza l’avait pensé, Starhawk l’avait écrit. Je ne prétends à aucune nouveauté. Mais le fait qu’une chose ait été dite, écrite, pensée, ne signifie pas qu’elle nous ait été transmise, comme si l’humanité héritait automatiquement de ce que ses penseurs ont élaboré. Je vois autour de moi, et en moi-même, les confusions que cette distinction permettrait de dissiper, des personnes qui n’osent pas agir de peur de dominer, d’autres qui dominent en croyant agir, des dommages causés faute d’avoir les mots pour s’y retrouver. Reprendre ces pensées, c’est les remettre à jour à l’aune des problèmes, conceptuels et humains, qui sont les nôtres aujourd’hui. C’est dans cette filiation que je voudrais inscrire le terme que je propose plus loin.

Quand l’ancien dominé devient dominateur

Reste la question la plus difficile, celle que posait Douglass en disant que le pouvoir ne se concède pas. Une fois admis qu’il faut le prendre, le prendre conduit-il fatalement à reconduire la domination qu’on combattait ?

L’histoire des révolutions donne une réponse souvent décourageante. La tradition révolutionnaire classique, depuis 1789 et radicalisée par Lénine en 1917, a pensé la prise du pouvoir comme prise de l’État, renversement du pouvoir en place, conquête des appareils de coercition, refondation des institutions. Cette stratégie a connu des victoires réelles, mais elle a aussi produit des reproductions de la domination, où l’État conquis par les opprimé·es est devenu l’instrument d’une domination nouvelle, parfois plus dure que celle qu’il avait abattue.

Frantz Fanon a analysé ce retournement avec une lucidité que l’expérience de la décolonisation rendait brûlante. Né en Martinique, devenu psychiatre puis militant du Front de libération nationale pendant la guerre d’indépendance algérienne, il écrit Les Damnés de la terre depuis cette lutte et au regard des décolonisations africaines en cours. Dans ce livre paru en 1961, l’année de sa mort, il montre comment l’élite colonisée, formée par le colonisateur et nourrie de ses modes de pensée, tend à occuper la place laissée vacante par le colon sans transformer le rapport de domination lui-même. La bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir au moment de l’indépendance installe à son profit, montre-t-il, un système d’exploitation et de domination calqué sur celui qu’elle vient de remplacer. La personne dominée devenue dominatrice ne fait alors que prolonger l’exercice de l’ancien colon. Fanon ne s’arrête pourtant pas à ce constat. Il appelle à autre chose qu’une relève, à l’invention d’une humanité neuve qui ne se contente pas d’imiter l’Europe, et son livre s’achève sur l’appel à « faire peau neuve » et à mettre sur pied un homme nouveau. La libération, pour lui, ne se mesure pas à la prise de l’appareil mais à la capacité de ne pas reconduire les hiérarchies du colonisateur.

Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme de 1950, avait nommé l’effet en retour de la domination sur celui qui l’exerce, ce qu’il appelait l’ensauvagement du colonisateur par sa propre entreprise coloniale. Celles et ceux qui se présentaient comme les civilisateurs ont commis les actes les plus barbares, villages incendiés, populations massacrées, têtes coupées et exhibées, corps mutilés en spectacle pour terroriser. Les récits de ces atrocités sont innombrables, des Amériques au Congo, et l’on peut les rapprocher de ce que Geni Núñez documente du côté de la colonisation des affects. L’inversion est ici flagrante et il faut la dire, car le sauvage n’était pas celui que la propagande coloniale désignait. Si la domination dégrade ainsi le dominant autant que le dominé, alors prendre le pouvoir en reconduisant la domination ne procure même pas aux dominé·es une véritable victoire, cela étend seulement le dommage à un groupe de plus.

Le chef de Clastres, qui ne commande pas

L’histoire des révolutions n’épuise pas l’expérience humaine. D’autres formes d’organisation ont précisément cherché à empêcher que la puissance d’agir ne se cristallise en domination.

Pierre Clastres, dans La société contre l’État publié en 1974, apporte un éclairage ethnographique. Il observe que certaines sociétés sans État sont organisées pour empêcher l’apparition de la domination. Le chef, quand il existe, ne dispose d’aucun pouvoir de contrainte. Il doit donner plus qu’il ne reçoit, parler plus qu’on ne l’écoute, et son rôle même consiste à désamorcer en permanence les concentrations de pouvoir qui pourraient se former. Ces sociétés agissent collectivement, elles ont donc du pouvoir au sens d’Arendt, mais elles ont inventé des mécanismes pour l’empêcher de devenir domination.

Plusieurs traditions politiques et plusieurs autrices ont prolongé cette recherche, chacune à sa manière.

  • La tradition anarchiste, de Proudhon à David Graeber, conteste la prise d’État, qu’elle tient pour un piège. L’État serait par construction une machine de domination, de sorte que le conquérir reviendrait à reproduire ce qu’on combat. La véritable transformation se ferait latéralement, par la construction de pouvoirs autonomes, coopératives, communes, associations, qui rendent l’État progressivement superflu. Graeber, dans Pour une anthropologie anarchiste paru en 2004, montre que cette vigilance n’a rien d’une utopie et qu’elle est pratiquée par de nombreux groupes humains.
  • La démocratie radicale, chez Cornelius Castoriadis, Claude Lefort ou Chantal Mouffe, propose une autre voie. Prendre le pouvoir, ce serait occuper les institutions démocratiques pour y faire entrer les conflits qu’elles n’absorbaient pas, élargir le champ du débat, instituer du commun à partir des luttes. La démocratie n’est alors pas un état acquis mais un processus de démocratisation qui s’interrompt dès qu’on cesse de l’exercer.
  • Ivan Illich, dans La Convivialité parue en 1973, donne un nom à ce que peut être une puissance qui ne domine pas. Il appelle conviviale la société où les outils restent maniés par les personnes au lieu de les asservir, où chacun·e garde la capacité d’agir sans devenir ni maître ni esclave. L’outil convivial, écrit-il, est celui qui « ne suscite ni esclaves ni maîtres » et qui « élargit le rayon d’action personnel ». Illich met en garde explicitement contre l’idée d’un groupe « qui prendrait le pouvoir au moment de la crise ». Ce qu’il vise n’est pas la prise de l’appareil mais l’extension de l’autonomie, c’est-à-dire de la puissance d’agir des personnes intégrées à une collectivité.
  • Le monde du travail a vu naître, plus récemment, des tentatives concrètes de redistribuer le pouvoir de décision. L’entreprise libérée, théorisée par Isaac Getz et Brian Carney dans Liberté & Cie en 2012, désigne une organisation où la plupart des salarié·es sont libres de prendre les actions qu’ils et elles jugent eux-mêmes les meilleures, sans en passer par une hiérarchie de contrôle. L’holacratie, formalisée par Brian Robertson, va plus loin en remplaçant la pyramide par des rôles tenus en autonomie dans des cercles, selon une constitution écrite et des procédures de décision explicites. On reconnaît là plusieurs traits de ce que je cherche à nommer, l’horizontalité, la transparence des règles, des fonctions plutôt que des statuts. Ces expériences gardent toutefois une ambivalence qu’il faut dire, car elles se déploient dans le cadre de l’entreprise capitaliste, et leur visée d’autonomie peut se retourner en outil de performance, l’autonomie servant alors à faire travailler davantage plutôt qu’à émanciper. Getz lui-même refuse d’ailleurs d’y voir un moyen d’améliorer la rentabilité. La puissance partagée n’est jamais acquise par la seule forme d’organisation, elle dépend de ce qu’on en fait.
  • Geni Núñez, dans Décoloniser les affects traduit en français en 2025, ajoute une dimension que les autres laissent dans l’ombre. La domination ne s’exerce pas seulement dans les institutions et l’économie, elle s’exerce dans les affects, dans la manière même dont on est conduit à aimer, à dépendre, à posséder. Décoloniser suppose alors de reconnaître l’interdépendance plutôt que de viser une autonomie qui ne dépendrait de rien ni de personne. En langue guarani, rappelle-t-elle, on ne dit pas qu’on possède une chose mais qu’on est en sa compagnie. Une puissance qui ne domine pas est aussi une puissance qui renonce à posséder.

La puissance non-dominatrice

Ces analyses convergent vers une réponse à la question laissée ouverte par Douglass, celle du risque de reproduire la domination. Si l’histoire des révolutions montre que la prise du pouvoir reproduit spontanément la domination, l’expérience des sociétés étudiées par Clastres, des coopératives, des mouvements féministes, du zapatisme, montre qu’une autre réponse est possible, à condition de penser autrement ce qu’on prend et comment on le prend.

Je propose de nommer puissance non-dominatrice cette forme de pouvoir qui se donne les moyens, par ses procédures, par sa réflexivité, par ses limitations, de ne pas se transformer elle-même en machine de domination. Le mot puissance, plutôt que celui de pouvoir, dit bien la potentia dont parlait Spinoza, la capacité d’agir ensemble, le power-with et le power-from-within de Starhawk, par opposition à la potestas qui se retourne en domination.

Quatre traits la distinguent de la prise dominatrice.

  • La réversibilité des positions. Les rôles ne sont pas figés, celui ou celle qui parle aujourd’hui écoutera demain, celui ou celle qui décide cette fois sera décidé·e pour la fois suivante. La rotation empêche les positions de se cristalliser.
  • La transparence des procédures. Les modalités de décision sont explicites, connues de toutes et tous, modifiables par celles et ceux qu’elles engagent. Aucune zone n’échappe à la discussion, ce qui rend impossible l’accumulation invisible du pouvoir.
  • L’horizontalité des relations. Les hiérarchies sont fonctionnelles et non statutaires. Il y a des coordinations, des compétences, des responsabilités, mais pas de classe dirigeante stable.
  • La limitation que le groupe s’impose à lui-même. Il se donne des règles qui font obstacle à ses propres dérives, en sachant que la dérive reste toujours possible. La méfiance envers le pouvoir qu’on exerce soi-même est intégrée à la pratique, comme le chef de Clastres intègre la méfiance envers sa propre fonction.

Ces traits ne garantissent rien. Une puissance non-dominatrice peut échouer, être attaquée du dehors, se dégrader avec le temps. Mais ils dessinent une orientation politique distincte de la prise classique, et ils permettent d’articuler les traditions que j’ai évoquées. La libre pensée, comme exercice critique individuel, en est la condition première, parce que sans capacité de penser par soi-même on ne reconnaît ni la domination ni ses alternatives, ce qu’Étienne de La Boétie avait compris dès le XVIe siècle quand il montrait, dans son Discours de la servitude volontaire, que la domination tient par notre consentement. L’anarchisme apporte la vigilance sur le pouvoir lui-même, y compris quand ce sont les opprimé·es qui l’exercent. La démocratie radicale institue cette vigilance à grande échelle. Et la perspective décoloniale rappelle que rien de tout cela ne tient si les affects et l’économie continuent de reproduire la domination.

Renoncer à dominer est un travail sur soi

Il y a un versant de cette question que je traite ailleurs et que je veux au moins poser ici, parce que sans lui tout le reste demeure lettre morte. Renoncer à dominer ne se décrète pas, c’est un travail sur soi, et un travail difficile. Quand on confond le pouvoir et la domination, abandonner la domination donne le sentiment de tout perdre, d’autant plus quand on jouit de privilèges dont on n’a même pas conscience. On sait ce qu’on va perdre, on ne voit pas ce qu’on pourrait gagner.

La psychanalyse aide à comprendre pourquoi cette peur est si tenace. Ce que Lacan appelle la jouissance, qu’il distingue du plaisir et du désir, est cette satisfaction du plein, du tout-occuper, du ne rien laisser manquer, et il la lie à la compulsion de répétition, à ce qui tourne en rond et, dit-il, va contre la vie. La domination relève de cette jouissance du plein, qui est une jouissance morbide, du côté de la mort et non de la vie. Elle remplit tout l’espace, elle ne laisse aucun vide, et c’est précisément pour cela qu’elle fige et qu’elle empêche. Ce qui est plein ne peut rien accueillir. À l’inverse, le désir, pour la psychanalyse, suppose le manque, et c’est l’assomption d’une perte, dit Lacan, qui crée le manque dont s’institue le désir. Accepter de perdre, de vider, de laisser un creux, c’est ce qui rouvre la circulation, l’accueil du nouveau, la possibilité de grandir et de se transformer.

Cette puissance du vide, des artistes et des philosophes l’ont dite mieux que la psychanalyse ne la théorise. L’homme de théâtre Peter Brook ouvre L’Espace vide, paru en 1968, sur l’idée qu’une scène nue, un espace dont on a tout retiré, suffit à ce qu’un acte de théâtre s’engage, parce que c’est le vide qui appelle la présence et le jeu. Bien avant lui, Lao-Tseu, dans le Tao Tö King, donnait au chapitre 11 trois images de la même intuition : c’est le vide du moyeu qui fait tourner la roue, le creux du vase qui le rend utile, l’espace vide de la maison qui la rend habitable. Il en tirait cette formule, que l’utilité vient de l’être mais que l’usage naît du non-être. Sans vide, pas de circulation, et sans circulation, pas de vie. La domination, en remplissant tout, supprime ce vide nécessaire.

La peur de perdre sa domination est donc une peur du vide, et c’est une peur normale, structurée par ce qui nous constitue comme sujets. Mais c’est justement en consentant à ce vide, en cessant de tout remplir, qu’on ouvre en soi des facettes que la domination tenait fermées. Couper dans la répétition, plutôt que de la reconduire, c’est ce qui permet d’avancer, de découvrir, de s’émanciper, et d’apporter à soi-même comme aux autres quelque chose de meilleur que ce que la domination procurait. La puissance non-dominatrice a ce prix intime, et elle a cette récompense.

Frederick Douglass avait raison, le pouvoir ne se donne pas, il se prend. Mais entre la prise qui reconduit la domination et celle qui instaure une puissance partagée, il y a un écart que la pensée politique a les moyens de travailler, et qui passe aussi par un travail sur soi. Prendre du pouvoir sans dominer, c’est instituer la puissance d’agir au lieu de la confisquer, et c’est consentir à ne pas tout remplir, à laisser de la place pour ce qu’on ne possède pas encore. C’est difficile et c’est rare, à la mesure des sociétés de Clastres, des communes durables, des collectifs qui ne se figent pas. C’est aussi, je crois, ce qui sépare une émancipation qui tient parole d’une émancipation qui finit par occuper la place de ce qu’elle combattait.

Vivre avec nos contradictions

La philosophie de la compromission reconnaît que nous vivons constamment dans l’écart entre nos principes et nos actions, entre nos idéaux écologiques et notre consommation quotidienne, entre notre désir de justice et nos accommodements avec le système. Cette dissonance cognitive n’est pas une faiblesse morale mais une composante essentielle de notre humanité complexe. La dignité ne se décrète pas mais se conquiert dans l’exercice paradoxal d’une liberté qui s’exerce malgré et avec nos contradictions. L’engagement authentique ne naît pas du déni de nos peurs mais de leur traversée consciente, car le déni de la peur créé précisément le terrain fertile pour les démagogues et les manipulateurs. L’imminence, ce rapport au temps pressé qui caractérise notre époque, nous pousse à des compromissions permanentes entre l’urgence de l’action et le temps nécessaire à la réflexion. Face à cette tension, l’éthique de la présence propose non pas de résoudre les contradictions mais de les habiter consciemment, de transformer la compromission subie en compromis choisi. Entre pureté militante impossible et cynisme désabusé, s’ouvre un chemin : celui d’une lucidité bienveillante qui reconnaît nos limites tout en maintenant vivante l’exigence de transformation.


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