A priori et présence à l’autre

16 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Nos a priori sont des projections qui semblent définir notre identité. La véritable présence, elle, nous ancre en nous-même tout en nous ouvrant à l’autre. Cultiver cette présence, distincte de nos a priori, transforme profondément nos relations et la réalité.

Évidence à penser, pas à vivre

Il est à peu près une évidence que lorsque nous ne connaissons pas l’autre, nous nous le représentons forcément avec nos a priori : nous construisons une image de l’autre, basée sur nos propres connaissances, ou ce que d’autres nous en ont dit, ou ce que nous avons lu, ou ce que nous fantasmons de l’autre. Et il est une évidence aussi que lorsque nous rencontrons l’autre, que nous entrons en dialogue et en relation, souvent nos a priori se déconstruisent petit à petit pour construire en nous une image de l’autre différente, dans laquelle des liens se sont tissés et peut-être peuvent vivre et se transformer. L’a priori peut être positif ou négatif, ainsi que la transformation.

Donc, ces évidences que la rencontre et le lien sont constructifs de vérité, sont assez partagées, mais dans les faits il n’est pas toujours facile de mettre en œuvre cette évidence dans nos mouvements personnels. Il est particulièrement difficile de changer de point de vue. En effet, notre construction personnelle est évidemment reliée à notre construction sociale : Mon identité se tisse d’accords et de désaccords, d’adhésion et de dissension vis-à-vis de valeurs, de croyances, de récits partagés, auxquels je tiens et auxquels je vais plutôt tenter de ne pas déroger.

Et pourtant, c’est quasiment toujours très constructif, cela nous fait grandir, de dépasser nos a priori. Je propose ici une réflexion sur nos modalités de présence et comment nous mettre en capacité de penser notre présence dans la relation à nos a priori, pour éventuellement nous doter de plus de souplesse dans nos capacités de mouvement, c’est-à-dire d’émancipation de ce qui fait frein à ce qui est bon pour nous et pour les autres.

Les a priori contre la présence

Les a priori sont en réalité très opposés à la présence, car la présence qui est l’ancrage en soi-même n’a pas besoin d’étayage externe pour s’incarner dans notre rapport à nous et au monde. La présence c’est un état d’être, ou plutôt une conscience d’être, qui a le bénéfice de nous ancrer en nous-mêmes et ce faisant non pas de nous fermer à ce qui nous entoure, mais d’être d’autant plus ouvert.
Souvent, on a tendance à confondre nos a priori sur les choses avec notre identité, notre pensée, notre personnalité, ou même nos valeurs. Les a priori ne sont pas nous. Nous les avons construits en relation avec de l’extérieur. Il est vrai que la manière de les avoir construits nous est singulière. Mais ils ne sont pas nous, ils sont des projections, à notre manière bien sûr, mais ils sont des projections sur l’extérieur. Il ne s’agit pas de présence, il s’agit de projections vers l’extérieur et non pas d’ancrage intérieur, ce qu’est la présence. Et pourtant, nous les confondons avec notre présence. Nous croyons qu’ils contribuent à nous définir, ils nous rassurent. Nous nous sentons par exemple « engagés contre l’extrême droite », « contre le désastre écologique », « contre la violence », etc. Mais que connaissons-nous réellement de l’extrême droite, du désastre écologique, de la violence ? Souvent très peu de choses, nous ne les avons pas rencontrés en vérité, nous n’avons pas construits de liens. Et pourtant nous nous sentons définis par ces a priori.
Pour être en capacité de s’ouvrir, de grandir et de s’émanciper, y compris de ses propres a priori, je crois qu’il est important de comprendre qu’ils ont finalement peu de présence. Ils paraissent forts, solides, ils séduisent. Et de plus, ils sont partagés. Mais globalement, ils sont faux par rapport à la présence, même s’ils cherchent à s’y confondre.

Le choix de présence pour dépasser les a priori

Si nous nous ouvrons, si nous osons dépasser nos a priori, pour aller vers l’autre, et si, dans la situation, nous osons, sans jamais nous renier, sans jamais renier notre présence, écouter l’autre et s’exprimer aussi vis-à-vis de l’autre, dans notre présence, et non pas dans nos a priori, nous allons nous doter d’immenses capacités de déconstructions de nos barrières.

Ce n’est pas tant une question de confiance en soi ou de solidité, ni même d’ancrage. C’est une question de choix de présence. Si je choisis d’être présent à moi-même, dans ma relation à l’autre, eh bien, je ne suis plus en danger en termes identitaire. J’éprouve le fait que ma présence n’est pas du même ordre que mes a priori, et cela ne peut s’éprouver que dans la rencontre avec l’autre. Je peux me découvrir moi-même comme un être plus vaste dans ces capacités de présence que ce que j’aurais imaginé. Je peux tellement apprendre !
Cultiver sa présence, distincte de ses a priori, on peut y arriver par instants, mais la plupart du temps on n’y arrive pas, on reste pris dans ses a priori. Il n’y a pas à s’en vouloir, car l’exercice est très difficile. Mais si, régulièrement, on s’ouvre à notre présence, pour pouvoir s’ouvrir à l’autre vraiment et dépasser nos a priori, les bénéfices personnels et collectifs seront sans précédent.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


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