Je propose l’exploration de deux approches de l’action citoyenne : partir de ses privilèges pour agir de façon altruiste, ou s’ouvrir aux besoins réels des autres. Sans imposer une morale, je vise à éclairer leurs caractéristiques, biais et complémentarités, car les bonnes intentions peuvent souvent mener à l’inverse. L’enjeu est la lucidité pour un humanisme vrai.
Est-ce qu’on part des privilèges dont on bénéficie pour voir ce qu’on peut en faire dans un sens altruiste, ou est-ce qu’on étudie d’abord les besoins d’un champ, comme la population d’une ville, pour ensuite mettre en œuvre des projets adaptés ? La même personne, qu’elle dispose ou non de privilèges, peut œuvrer dans ces deux directions simultanément. Si je pose cette question, ce n’est pas pour prôner une morale prescriptive sur ce qu’il serait « mieux » de faire pour le bien, mais pour inviter à une prise de conscience de ces deux dynamiques distinctes d’action citoyenne.
Je cherche à dessiner précisément leurs caractéristiques, leurs biais et leurs complémentarités potentielles. Car, bien souvent, et malheureusement, comme le dit l’adage, « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». C’est-à-dire qu’en voulant sincèrement faire le bien, sans s’en rendre compte, on peut verser dans une bonne conscience superficielle et mettre en œuvre des actions sociales qui produisent exactement l’inverse de l’effet escompté. Dans tout sujet qui concerne l’humanité, l’élévation du degré de connaissance, de conscience et de lucidité sur les conséquences de nos actes reste, à mon sens, la voie la plus sûre pour œuvrer vers ce « bien », même si ce que recouvre le concept de « bien » varie évidemment selon les visions du monde de chacun·e.
Loin de moi l’idée de normaliser des critères moraux universels définissant le bien et le mal. C’est précisément dans la diversité des perspectives et dans leurs complémentarités que se tisse l’humanité authentique. Pour soutenir cette idée, je pense à la philosophe Hannah Arendt, qui dans La Condition de l’humain·e moderne (1958), souligne que l’action humaine émerge de la pluralité des êtres, et non d’une uniformité imposée :
« La pluralité est la condition de l’action humaine parce que nous sommes tous les mêmes, c’est-à-dire humains, sans que jamais une personne soit identique à une autre qui a vécu, qui vit ou qui vivra. »
Ontologiquement, partir de ses privilèges pour agir introduit des biais profonds. Prenons l’exemple d’un directeur de théâtre subventionné, nommé sur un projet convaincant, souvent ouvert au territoire et à la participation des habitants, car c’est ce qui attire les financements publics aujourd’hui. Le problème surgit lorsque l’action est pilotée par ces privilèges : un lieu, une équipe, des moyens financiers. En toute bonne conscience, ce directeur, souvent un homme blanc de plus de 50 ans, non originaire du lieu mais « parachuté » là (ce qui peut d’ailleurs enrichir le contexte), va organiser la dépense de ces ressources au mieux.
Cependant, il oublie sans s’en rendre un élément crucial : cet argent est public, issu des administrés, et non des élus qui le délèguent. Les élus ne sont que des gestionnaires temporaires, mais la finalité doit rester liée à la provenance et au sens de ces fonds. Partir du privilège pour « dépenser au mieux » porte en soi des biais, comme l’idée que le lieu existant est conçu pour recevoir un public passif face à des propositions artistiques de « qualité », au service desquelles les moyens financiers sont au service, car c’est ce qui serait lus plus enrichissant pour les habitants, ce qui devient un dogme non questionné. Peut-être pourrait-on imaginer tout autre chose avec ces équipes, cet argent et ces infrastructures. Et c’est ce que bien des acteurs culturels font, bien entendu ! L’objet de ce texte n’est pas de proférer une critique facile, mais plutôt de préciser les concepts, pour soutenir des actions mieux ancrées dans la citoyenneté.
Les privilèges imposent un cadre avec des objectifs inconscients : leur propre reproduction. Comme le note Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979), les privilèges culturels se reproduisent via des mécanismes sociaux invisibles, où les agent·es agissent pour perpétuer leur position : « Les privilèges se déguisent en mérites personnels. » Ainsi, même avec des intentions altruistes, l’action reste prisonnière de ce cadre, fermant les portes à l’innovation et à des manières alternatives de faire.
Il y a quelques années, j’ai accompagné des équipes artistiques et pédagogiques dans un projet local de réalisation de films dans les écoles maternelles et primaires ainsi que dans le collège, dans un quartier populaire. Ce projet avait lieu depuis 8 ans et commençait à s’essouffler. La restitution finale, dans le théâtre, rassemblant les familles, était un beau moment, mais pilotée par des enseignant·es épuisé·es par tout ce qu’iels prenaient en charge. Leur méthode se limitait à deux étapes approfondies : le tournage et le montage, où les élèves produisaient plusieurs versions pour ensuite voter la « meilleure ». Tout le monde, élèves comme adultes, finissait fatigué·e, et l’organisation de la soirée demandait un effort colossal.
J’ai simplement proposé, en entrant dans les détails techniques et méthodologiques, une approche différente : au lieu que tou·tes les élèves fassent la même chose pour une sélection ultérieure, et que les enseignant·es portent seuls·ules l’organisation, assigner à chacun·e un rôle précis basé sur ses appétences. Ainsi, l’un·e s’occupait de la lumière, l’autre du son, du montage, du scénario, des costumes, des décors, de la direction d’acteur·rices, etc. Et pour l’événement aussi, certain·es géraient l’affiche, la communication, l’accueil, la présentation, des expositions, des scénographies, etc.
Grâce à ces complémentarités, le projet a regagné en énergie, en diversité, en exigence et en qualité artistique. Cela illustre comment partir des besoins et des singularités, plutôt que d’un cadre privilégié uniforme, libère des potentiels insoupçonnés. Comme l’exprime le psychologue américain Mihály Csíkszentmihályi dans son concept de « flow » (dans Flow : The Psychology of Optimal Experience, 1990), l’engagement maximal surgit lorsque les tâches correspondent aux compétences et intérêts individuels, favorisant une créativité collective.
Revenons à notre directeur de théâtre imaginaire : en partant de ses privilèges, il produit des actions sympathiques, comme des partenariats avec des associations locales pour des ateliers culturels. Ces initiatives peuvent offrir des ouvertures, de l’enrichissement personnel ou même une ascension sociale pour certains des participants, je ne veux pas du tout dire que c’est inutile. Pourtant, comme il juge son action positive et en voit les résultats, son objectif devient de reconduire son mandat au sein de l’institution, perpétuant ainsi les privilèges initiaux.
Ces privilèges portent leurs présupposés : une expertise centralisée, une programmation de « bons » spectacles pour enrichir les citoyen·nes, avec l’idéal de remplir la « grande salle ». Cette forme culturelle n’est pas questionnée, car le point de départ est le privilège lui-même. Partir de là ferme les portes à l’imaginaire d’autres pratiques, rendant impossible l’innovation hors du cadre (ce qui ne signifie pas que tout ce qui se passe dans ce cadre est intrinsèquement « mauvais »).
En somme, l’action issue des privilèges n’est pas inutile, mais elle entrave l’évolution sociale. Elle défend non pas la dignité humaine, mais l’allégeance à un système. Comme le philosophe Michel Foucault l’analyse dans Surveiller et punir (1975), les institutions reproduisent des pouvoirs normalisants :
« Le pouvoir n’est pas une institution, et non une structure ; c’est le nom qu’on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée. »
Considérons Bill Gates, que je qualifie de malfaisant pour avoir bâti des monopoles illégaux et capté des profits via des licences forcées, en commençant par manipuler IBM pour en tirer d’immenses bénéfices, au détriment de cette société centenaire. Son « altruisme », par exemple vacciner massivement l’Afrique avec des substances parfois expérimentales, a des effets bénéfiques indéniables, mais aussi des effets secondaires sanitaires dus aux innovations hâtives. Mais surtout, en vertu de cet altruisme, Gates construit des zones d’influence pour son modèle économique, basé sur les brevets et le développement industriel privé.
Son argent, mal acquis, lui permet de décider seul pour un prétendu bien commun, ce qui est tout à fait hypocrite. Principal financeur privé de l’OMS, il impose un paradigme allopathique profitable, reproduisant ses privilèges via d’autres acteur·rices. Comme le révèle Lionel Astruc dans L’art de la fausse générosité – La fondation Bill et Melinda Gates (2019), cette philanthropie agit comme un levier stratégique de pouvoir tout en contournant les processus démocratiques. Bill Gates ne résout pas les causes structurelles des inégalités sanitaires ou sociales, il « oriente massivement les politiques publiques vers les intérêts du secteur privé sous couvert d’aide humanitaire ». Astruc constate que « la fondation Gates, en finançant des programmes de santé, conditionne en réalité l’agenda sanitaire mondial à une logique de marché : celle des brevets, des vaccins, des technologies propriétaires ».
Je ne nie pas qu’il y a certains aspects positifs à ces démarches, mais l’action part de privilèges pour les perpétuer. Comme l’économiste Mariana Mazzucato l’explique aussi dans The Value of Everything (2018), les philanthropes comme Gates masquent des agendas privés : « La philanthropie n’est pas neutre ; elle oriente l’innovation vers des intérêts privés sous couvert de bien public. »
Si l’on inverse la perspective, en collectant les besoins via un lien authentique, on échappe alors aux biais des privilèges. Certes, une telle collecte est souvent financée, donc empreinte des privilèges, mais on peut choisir de l’entreprendre sans rémunération, hors zone de confort. Ces approches informelles, basées sur des conversations fortuites ou des rencontres, révèlent des idées riches, surprenantes et porteuses d’avenir.
C’est pourquoi le travail dans l’informel me semble le plus constructif : c’est là que s’invente tout, loin des cadres rigides. J’ai moi-même proposé des méthodes d’enquêtes culturelles atypiques, fondées sur l’informel, pour lier projets artistiques et administré·es avec un potentiel innovant maximal. Partir des privilèges nous absente de nous-mêmes, nous inscrivant dans un projet de société au fond inhumain : la reproduction du privilège, qu’il soit financier ou symbolique.
La valeur n’est pas que monétaire ; un titre social ou une fonction confère du privilège. L’exercice du privilège nous éloigne de notre humanité, favorisant l’allégeance à un critère égocentré. L’espace social peut émanciper ou aliéner, selon notre façon d’opérer en son sein. Ainsi, le privilège implique l’absence à soi, rendant l’agent·e statique, non vivant·e.
Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant (1987), illustre parfaitement cette absence induite par le privilège : en 1818, Jacotot, exilé en Hollande, se retrouve à devoir enseigner le français à des étudiant·es flamand·es sans parler leur langue. Iel leur confie un livre bilingue (Télémaque de Fénelon) et leur demande d’apprendre seuls·ules, en s’aidant de la traduction. À sa grande surprise, les étudiant·es parviennent très rapidement à s’exprimer correctement en français. Cette expérience lui fait conclure qu’on peut apprendre sans explication du maître, et même que l’on peut enseigner ce que l’on ignore.
Le résultat est que l’apprentissage est plus rapide, efficace et profond que dans des classes traditionnelles. En effet, les explications du « maître » ou de la « maîtresse » reproduisent des privilèges, freinant l’émancipation. Rancière écrit : « Expliquer quelque chose à quelqu’un·e, c’est d’abord lui démontrer qu’iel ne peut pas le comprendre par elleux-mêmes. » Ici, les compétences du maître ou de la maîtresse deviennent son absence, le/la transformant en agent·e inhumain·e.
Puisque le privilège suscite l’absence et l’inhumanité, et que je crois en l’humanisme pour améliorer le monde, il faut cultiver l’informel. Pour le structurer, légitimons-le : en faire le récit, valoriser la présence, la transformation, l’imprévu. Cela implique des changements constants d’objectifs, un questionnement permanent sur le « pourquoi » plutôt que le « comment ».
L’autre comme miroir et comme mystère
L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.