L’anthropologie nous a appris à nous méfier du don, qu’elle décrit toujours pris dans une obligation de retour. Il existe pourtant une autre forme de don, qui se déploie dans la durée sans en dépendre, qui bénéficie d’abord à celui qui donne, et qu’on retrouve dans certains liens humains comme dans les biens communs numériques. Je l’appelle don sans attente.
Marcel Mauss, dans son Essai sur le don (1925), pose une thèse devenue classique. Dans toutes les sociétés humaines qu’il a étudiées, le don n’est jamais gratuit. Il est pris dans une triple obligation, celle de donner, celle de recevoir, celle de rendre. Celui qui donne attend implicitement un retour, celui qui reçoit est obligé d’accepter, celui qui a reçu doit rendre. Le don circule, et cette circulation est ce qui lie les personnes et les groupes. Mauss conclut que le don apparemment gratuit ne l’est qu’en surface, et qu’il est sur le fond l’instrument d’une économie de la dette et de l’honneur.
L’analyse de Mauss a eu une postérité considérable, en ce qu’elle a fondé une grande partie de l’anthropologie économique, mais aussi une certaine méfiance à l’égard du don qui parcourt les pensées critiques contemporaines. Quand on offre quelque chose, dit-on en suivant Mauss, on attend toujours quelque chose en retour ; le don est une stratégie sous couvert de générosité, le donneur s’achète une position de pouvoir sur le receveur.
Cette suspicion n’est pas absurde, et elle décrit avec justesse une grande partie des comportements de don dans les sociétés humaines, y compris ceux qui se présentent comme désintéressés. Elle ne suffit pourtant pas à rendre compte d’une expérience que beaucoup de personnes connaissent et qui mérite un concept propre, celle du don que l’on fait sans attendre, sans calculer, parce que cela nous fait du bien à nous, indépendamment de ce que l’autre en fera.
Jacques Derrida, dans Donner le temps (1991), reprend la question là où Mauss l’avait laissée, et montre que le don pur est, à la limite, impossible. Dès qu’il est reconnu comme don, il entre dans une économie symbolique qui annule sa pureté. Si je donne avec l’intention de donner, j’entre déjà dans la logique de la reconnaissance ; si je donne en cachant que je donne, je me prive moi-même de la satisfaction du don ; si je suis remercié, le don circule comme dette. Le don pur, qui ne serait inscrit dans aucune économie, ne pourrait exister que dans un instant si fugace qu’il échapperait même à la conscience du donneur.
L’analyse me semble passer à côté de quelque chose, parce qu’elle pense le don sous l’angle de l’événement isolé, du geste daté, de la transaction. L’expérience que je voudrais décrire est différente, en ce qu’elle se déploie comme une posture durable, comme une manière d’être en lien qui consiste à donner régulièrement sans tenir le compte. Cette posture n’élimine pas la question de la reconnaissance, elle la déplace. Elle ne demande pas que la reconnaissance vienne, elle accepte qu’elle vienne ou pas, et elle continue.
Prenons d’abord le cas d’un parent dont l’enfant adulte ne donne plus de nouvelles, à la suite d’un conflit ou d’un choix de loyauté avec l’autre parent. Ce parent peut continuer à envoyer des messages réguliers, des marques d’attention pour les anniversaires, des nouvelles de la famille, sans que l’enfant ne réponde jamais. La psychologie populaire décrit habituellement cette pratique comme un manque de respect de soi, une dépendance affective, parfois même un harcèlement. Elle est pourtant, pour celles et ceux qui la pratiquent, une discipline d’amour qui consiste à maintenir le lien ouvert pour le jour où il pourra se reprendre, même si ce jour ne vient jamais.
Un autre exemple, celui d’un ami qui écrit régulièrement à une connaissance traversant une période difficile, sans recevoir de réponses parce que cette personne n’a plus la force de répondre. Les messages ne sont pas perdus, ils tiennent quelque chose, ils signalent que quelqu’un est là. Le donneur ne sait pas s’ils sont reçus, et il continue.
Dernier exemple, celui d’un développeur qui contribue à un logiciel libre. Il écrit du code, le publie sous une licence ouverte, le maintient pendant des années sans rétribution financière et sans reconnaissance autre que celle d’une communauté souvent silencieuse. Des millions de personnes utilisent son code sans le savoir. Il n’attend ni gratitude, ni paiement, ni célébrité ; il fait ce qu’il fait parce que cela lui semble juste.
Ces trois situations, qui paraissent disparates, ont la même structure. Elles décrivent un don qui se déploie dans la durée, qui ne dépend pas du retour, et qui reste cohérent même quand le retour ne vient jamais. C’est ce que je voudrais nommer le don sans attente.
Une objection s’impose tout de suite. Si je donne sans rien attendre de l’autre, c’est peut-être que j’attends quelque chose de moi-même. Je donne pour la satisfaction d’avoir donné, pour l’image que je me fais de moi, pour la posture morale que cela me procure. Le don sans attente serait alors un don narcissique, déguisé sous une éthique noble.
L’objection est partiellement juste. Le don sans attente comporte effectivement une dimension de bénéfice pour soi, et cette dimension est précisément ce qui le rend tenable dans la durée. Un don purement sacrificiel, qui ne procurerait rien à celui qui donne, ne pourrait pas se maintenir, car le donneur s’épuiserait, deviendrait amer, et finirait par exiger un retour. Le don sans attente tient parce qu’il est, en lui-même, source de bien-être pour celui qui le pratique. Donner fait du bien à celui qui donne, indépendamment de la réception.
Cette circulation interne, où le bien circule entre le donneur et lui-même par l’acte de donner, n’est pas de même nature que la circulation externe que Mauss décrit. Elle ne crée pas de dette pour le receveur, elle ne lui demande pas de rendre, elle peut même parfois ne pas requérir qu’il accepte explicitement le don.
Cette structure se retrouve à grande échelle dans le phénomène des biens communs numériques. Tim Berners-Lee, en 1990-1991, conçoit le HTTP et le HTML, les deux protocoles qui rendent possible le World Wide Web. Il aurait pu les breveter, en faire fortune, contrôler leur évolution. Il choisit de les rendre publics, libres et gratuits, et cette décision a permis à internet de devenir ce qu’il est. Trente-cinq ans plus tard, des milliards de personnes utilisent ces protocoles sans savoir qu’ils ont été donnés par un homme qui n’attendait rien en retour.
Richard Stallman, dans les années 1980, fonde le mouvement du logiciel libre autour de quatre libertés, celles d’utiliser, d’étudier, de modifier et de redistribuer. La licence GPL qu’il rédige rend possible l’existence de logiciels qui ne peuvent jamais être privatisés. Linus Torvalds, en 1991, publie le noyau Linux sous cette licence, ce qui aboutira à un système d’exploitation utilisé aujourd’hui dans la grande majorité des serveurs du monde, sans qu’aucune entreprise ne le possède.
Le format Markdown, créé par John Gruber et Aaron Swartz en 2004, suit la même logique, avec un standard simple et public que des centaines d’outils peuvent implémenter sans demander la permission. C’est ce format que les intelligences artificielles génératives utilisent aujourd’hui pour structurer leurs réponses, sans que personne ne touche de droits.
Yochai Benkler, dans La Richesse des réseaux (2006), théorise ces phénomènes sous le nom de production par les pairs fondée sur les communs (commons-based peer production). Ces formes de production échappent à la fois à la logique du marché et à celle de l’État, parce qu’elles reposent sur des contributions volontaires non rétribuées, motivées par d’autres ressorts que l’intérêt monétaire ou la contrainte hiérarchique.
Chris Anderson, dans Makers : la nouvelle révolution industrielle (2012), montre comment cette logique s’étend à l’industrie matérielle, avec le partage de plans pour l’impression 3D, les machines à commande numérique, les fab labs. Les plans circulent gratuitement, les objets sont fabriqués localement par chacun. Anderson y voit l’amorce d’une révolution productive comparable à celle qu’a opérée internet pour l’information.
Toutes ces pratiques ont en commun de produire de la valeur sans la marchandiser. Le HTML a une valeur immense pour la civilisation contemporaine, et personne ne le possède. Le noyau Linux a une valeur économique évaluée à des centaines de milliards de dollars si on la mesurait en coût de développement équivalent, et personne ne le facture. Wikipédia est l’une des sources d’information les plus consultées au monde, et personne n’y gagne d’argent en tant que contributeur.
Ce phénomène a longtemps été décrit comme marginal, comme un résidu, comme une exception à la logique économique générale. Il apparaît au contraire de plus en plus clairement comme l’une des formes de production de valeur les plus puissantes de notre époque, et une part considérable de l’économie numérique mondiale repose sur des biens communs que personne n’a privatisés.
Dans cette économie qui n’est pas l’économie, le don sans attente fonctionne à grande échelle. Il fonctionne parce que chaque contributeur trouve dans son acte un bénéfice immédiat (apprentissage, satisfaction, reconnaissance par les pairs, sentiment de participer à quelque chose qui le dépasse), et parce que la communauté qui se forme autour des biens communs constitue un espace social riche en liens. C’est une autre forme de relation à la valeur, qui n’a rien à voir avec le sacrifice.
Je propose donc de forger le concept de don sans attente pour désigner cette posture qui consiste à donner régulièrement, dans la durée, sans dépendre du retour, parce que l’acte de donner constitue en lui-même un bien pour celui qui donne. Le concept se distingue du don maussien, pris dans le triple cycle donner-recevoir-rendre, et du don pur derridien, pensé comme événement impossible. Il désigne une posture.
Quatre propriétés la caractérisent. D’abord, elle s’inscrit dans la durée et non dans l’événement isolé, ce qui en fait une manière d’être en lien plutôt qu’un geste héroïque. Ensuite, elle reste cohérente même quand le retour ne vient pas, quand l’autre ne reçoit pas, ne répond pas, ne reconnaît pas, et que le donneur continue tout de même. Elle bénéficie aussi à celui qui donne sans que cela en fasse un calcul intéressé, parce que le bénéfice est dans l’acte même et non dans l’attente d’un retour. Enfin, elle crée des biens communs, qu’il s’agisse de liens humains, de savoirs partagés, de logiciels ou de protocoles, des biens qui ne sont la propriété de personne et bénéficient à tous.
Le concept de don sans attente a une portée pratique sur plusieurs plans.
Sur le plan des liens humains, il donne un cadre conceptuel pour défendre des pratiques que la psychologie populaire disqualifie. Continuer à écrire à un enfant qui ne répond pas n’est pas du masochisme, maintenir un lien sans réciprocité immédiate n’est pas une dépendance. Ce sont des pratiques qui peuvent être justes, qui peuvent faire du bien à celui qui les pratique, et qui peuvent parfois faire du bien à celui qui reçoit, même quand il ne le manifeste pas.
Sur le plan de la production de valeur, le concept invite à reconnaître ce qui se passe vraiment dans les biens communs numériques. Une part considérable de l’infrastructure de notre époque a été produite par don sans attente, et cette part n’apparaît pas dans les statistiques économiques classiques, parce que ces statistiques mesurent la valeur monétaire échangée et non la valeur d’usage produite. Si l’on apprend à mesurer autrement, on découvre une économie qui fonctionne à grande échelle depuis quarante ans.
Sur le plan de la pensée politique enfin, il invite à dépasser l’opposition fatiguée entre le marché et l’État. Une troisième voie de production et de circulation de la valeur existe, celle des communs, qui n’est pas une utopie mais une réalité éprouvée, et qui a produit certaines des infrastructures les plus précieuses de notre civilisation. La penser philosophiquement, c’est se donner les moyens de la défendre quand les pouvoirs institués cherchent à la privatiser.
Le don sans attente, dans cette perspective, est l’éthique implicite d’un mode de production qui mérite d’être reconnu comme tel.
L’autre comme miroir et comme mystère
L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.