Identité et fonction sociale

15 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  8 min
 |  Télécharger en PDF

La confusion entre identité et fonction sociale crée des hiérarchies qui limitent nos échanges. Reconnaître la multiplicité de nos identités permet de s’émanciper des assignations rigides et d’enrichir nos relations, bénéficiant ainsi à l’individu comme au collectif.

De la confusion entre identité et fonction

Dans une réunion entre amis, certains, lorsqu’ils se présentent aux autres, demandent immédiatement à celles et ceux qu’ils ne connaissent pas encore de se présenter au titre de leur fonction sociale. Je me sens toujours assez gêné dans ce type de situation, je trouve que cela fabrique, qu’on le veuille ou non, immédiatement de la hiérarchie sociale, qui freine les potentialités d’échanges entre les personnes présentes. Dans la plupart des réunions professionnelles, destinées à construire des projets, à mettre en place des partenariats ou à partager de l’intelligence collective, le plus souvent, la réunion commence par un tour de table des fonctions sociales, chacun s’exprimant par « je suis directeur », « je suis administrateur », « je suis artiste », etc.

Le « je suis » suivi de la fonction sociale postule une forme de confusion entre l’identité et la fonction sociale. Peut-être que cette confusion n’est que contingentielle, car on dit « je suis directeur » dans le cadre d’une réunion où les échanges et les constructions sont des échanges et des constructions de fonctions sociales, ainsi, ce ne serait une identité sociale que dans ce cadre-là, qui en réalité pour la personne ne se confondrait pas avec son sentiment personnel d’identité.

L’identité est toujours première

Au demeurant, quel que soit le cadre dans lequel nous sommes engagés, qu’il soit familial, amical, associatif, professionnel, nous y sommes engagés forcément en tant que personne, avec nos émotions, et jamais uniquement en tant que fonction sociale, car nous y sommes bel et bien, avec nos émotions, notre sensibilité, notre histoire. Nous ne pouvons pas nous transformer en des « machines sociales », absolument réduites à leurs fonctions sociales, bien que ce soit un discours qu’on peut souvent entendre, qu’on ne devrait plus être nous-même dans le cadre professionnel ; cela autorise la déshumanisation, la violence, la soumission, le harcèlement, l’humiliation… légitimés du fait de la fonction sociale. Et pourtant on sait bien désormais et depuis fort longtemps que la prise en compte des individualités et des identités singulières, y compris dans le cadre professionnel, est essentielle pour que le travail lui-même soit plus productif, si on se place dans une vision capitaliste. Il le sera si l’on tient mieux compte des identités, au-delà des fonctions sociales.

Comment dépasser les freins aux échanges humains

Dans le cadre de réunions d’intelligence collective, par exemple, si des personnes qui ne se connaissaient pas auparavant entrent en dialogue à partir de leur fonction sociale uniquement et pas à partir de leurs identités personnelles, on constate que les échanges seront réduits, car des systèmes inconscients de hiérarchie dans l’autorisation de sa propre parole se mettent en place, du fait de la conscience des fonctions sociales. Pour pallier à ce frein, pour ouvrir, pour ménager de nouvelles ouvertures collaboratives, on peut prendre le contre-piede et proposer que des personnes qui ne se connaissent pas soient invitées à partager d’abord leurs identités personnelles, pour pouvoir échanger sur d’autres plans et construire d’autres choses. Et que les fonctions sociales ne soient connues que bien après, ou même pas. Evidemment, cela peut ne pas fonctionner dans bien des contextes (notamment quand les personnes se connaissent déjà), mais cela vaut toujours la peine d’essayer, de se risquer à cette petite « transgression sociale », ça amène toujours des surprises constructives. Et même dans le cas de personnes qui se connaissent déjà, le fait d’engager une interaction à partir d’un autre endroit que leur fonction sociale peut aussi ouvrir beaucoup.

Cela se pratique notamment dans certains contextes de travail autour des droits culturels, qui font fortement avancer les capacités des organisations à prendre en compte la dignité des personnes dans leurs méthodes de travail et d’organisation. Les groupes qui peuvent se rassembler autour de ces enjeux, qui en font bénéficier les organisations dans lesquelles ils œuvrent, peuvent être réunis sans mention de la fonction sociale. On prend dans ces cas-là le contre-pied, et cela produit des choses très intéressantes, des échanges souvent très profonds.

Identité, retraite et espaces de légitimation

Des personnes à la retraite, par exemple, qui sont engagées dans des activités associatives : certaines d’entre elles vont se présenter comme « président de l’association X ou Y », et d’autres vont se présenter comme « retraités ». Les deux sont retraités, c’est-à-dire perçoivent une rémunération sans avoir plus besoin d’exercer, grâce au système de sécurité sociale, mais ils s’envisagent dans leur rôle social de manière bien différente. Et d’autres qui exercent des professions libérales, comme les médecins, qui ne sont donc pas employés, ou des chefs d’entreprise, peuvent avoir le même âge, et ne sont absolument pas retraités. Parfois, ils n’ont même pas le loisir de l’être, car leur parcours professionnel ne leur offre pas assez de sécurité sociale. Donc, au même âge, ceux là sont tout à fait engagés dans des activités rémunératrices pour couvrir la nécessité de payer leur loyer et autres factures, ou par intérêt pour leur activité.

Bien sûr, l’identité se façonne aussi dans les espaces sociaux. Je le constate quasiment au quotidien dans les groupes de créativité que j’anime, dans lesquels le cadre bienveillant mis en place et les regards partagés des uns et des autres sur les productions artistiques vont venir construire et soutenir l’identité de chaque personne, grâce à des échanges sincères dans un espace social. Et ce qui est à prendre en compte, pour ne pas être simpliste dans la dialectique entre identité et fonction sociale, c’est la multiplicité des espaces sociaux. La fonction sociale devrait être écrite au pluriel, et par ailleurs l’identité aussi devrait être écrite au pluriel. Ainsi, une personne se définit par de multiples identités plus ou moins développées en fonction des contextes sociaux, et ainsi reliées à de multiples fonctions sociales en fonction des différents espaces sociaux qu’elle traverse, qui peuvent aussi s’additionner ou se retrancher. Autant l’identité que la fonction sont en réalité des faits très mouvants et contextuels.

Prenons l’exemple d’une personne très légitime dans un contexte social, reconnue pour ses compétences d’architecte par exemple, car c’est son métier, qui se retrouve une fois retraitée dans un contexte amical et familial avec des personnes non informées de sa reconnaissance sociale en tant qu’architecte. Peut-être que d’autres vont se considérer comme meilleurs architectes qu’elle, alors qu’ils ne le sont absolument pas. Et il va devoir fonder à nouveau sa fonction sociale, se justifier de ses capacités d’architecte, de son expérience et même de ses diplômes, pour reconstruire une fonction sociale dans un espace où il n’avait pas celle-ci, troublé qu’il est de ne pas avoir à cet endroit-là la reconnaissance acquise grâce à toute sa carrière à d’autres endroits.

La fonction comme assignation

J’ai évoqué jusque-là le sujet de la fonction sociale dans son rôle de reconnaissance sociale, mais malheureusement la fonction sociale peut aussi être une assignation de genre, de classe, de hiérarchie professionnelle, qui peut venir, devenant un habitus, comme le disait Pierre Bourdieu, étouffer d’autres facettes de nos fonctions sociales et d’autres facettes de nos identités.

Les élèves cancres et violents

Il y a quelques années, dans un collège où je faisais faire des films à des élèves, lieu dans lequel les enseignants étaient particulièrement violents (il m’est même arrivé de faire sortir un enseignant de la classe, car il était trop violent avec les élèves et bloquait toute possibilité d’expression, et par ailleurs tout simplement faisait du mal), un élève relativement turbulent avait déclaré dans un film réalisé par lui-même : « On dit que je suis violent mais je ne suis pas violent. » Il exprimait de façon absolument limpide l’assignation dans laquelle il était enfermé par les adultes, qui en effet lui faisait faire des actes violents, car on dit qu’il est violent. Mais lui savait qu’au fond, il ne l’était pas, qu’il était lui-même prisonnier de son assignation.
Il y a un autre exemple, que prenait Albert Jacquard : des élèves considérés comme des cancres dans une école, qu’on changeait d’école en indiquant à la nouvelle école qu’il s’agissait d’élèves excellents. Donc on changeait leur assignation et pour certains d’entre eux, ils devenaient des élèves aux résultats scolaires excellents.

La question des assignations est extrêmement épineuse car, quand bien même un individu souhaite s’affranchir des assignations pour aller vers son émancipation personnelle, s’il se retrouve pris dans un contexte dans lequel il est assigné à certaines fonctions, il peut se voir interdit d’en occuper d’autres.

Disruption de la fonction sociale

Récemment, par exemple, dans le cadre d’une proposition de créativité pour des personnes en situation de handicap mental, lorsque je préparais le matin de cette journée-là la salle avec du matériel graphique pour que les personnes participent à la création d’une « fresque de l’inclusion », le concierge du lieu qui m’aidait à installer la salle s’est senti autorisé, voyant tout ce matériel graphique, de me partager sa passion personnelle. C’était aussi parce que je ne m’étais pas présenté dans ma fonction sociale d’artiste, mais dans ma fonction sociale très logistique d’installer cette salle. Je ne faisais pas mystère du fait que j’animais cette journée mais je ne mettais pas en avant une hiérarchie, je ne me plaçais pas dans une hiérarchie sociale, moi artiste vis-à-vis de lui, simple gardien. Et pendant cette installation, il m’a parlé de son travail de peintre qu’il faisait la nuit depuis des années, extrêmement investi, et cela avait été permis parce que nous avions parlé avant de choses beaucoup plus anecdotiques.

Et ainsi, pendant la journée qui s’en est suivie, ce concierge qui était présent a participé à l’animation de l’atelier, chose qui était tout à fait imprévue, en partageant ses compétences, ses connaissances, il a pu enrichir cet espace social de ses compétences réelles en termes d’art graphique, bien plus grandes que les miennes sur certains plans, et cela lui faisait énormément de bien, car il était socialement reconnu pour un autre fonction que celle pour laquelle il était employé.

J’ai bien senti en moi, quand il a commencé à me parler de sa pratique de création picturale, que je le plaçais dans un endroit de « pratique amateur », avec une certaine condescendance en moi, je l’avoue. Donc je l’assignais uniquement à son identité première de concierge. Et petit à petit, du fait aussi que je le rencontrais dans son identité personnelle, et que je sympathisais avec cette personne aux références culturelles extrêmement différentes des miennes, que je considérais qu’il avait des choses dont il pouvait m’enrichir, même en termes artistiques, que je ne l’assignais pas à quelque chose où forcément j’en savais plus que lui, eh bien, petit à petit, ma représentation d’assignation s’est assouplie. Et j’ai compris que cette personne avait en réalité de très grandes compétences dans la pratique picturale. Chose qui ne se voyait absolument pas de prime abord, car le contexte ne le permettait pas, ce qui est normal. Et il a pu exprimer ses compétences dans l’échange avec les autres, et je suppose que cela l’a, en termes identitaires, légitimé dans son identité d’artiste, ne serait-ce que pour lui-même.

Et le plaisir de la création partagée, qui est un plaisir émotionnel, qui a à voir avec notre identité émotionnelle, fut bénéfique à la construction sociale. Par ailleurs, dans cet atelier, les productions graphiques des uns et des autres étaient affichées au mur, au fur et à mesure, construisant une grande fresque collective. Le dessin, le collage, l’expression graphique sont l’une des choses les moins sociales qui soient, pour les gens qui ne sont pas « professionnels », car cela nous révèle dans nos fragilités. Donc on est presque nu avec son dessin et ces nudités mises ensemble reconstruisaient un magnifique espace social qui reconnaissait l’identité personnelle fragile de chaque personne.

Multiplicité des identités et des fonctions

L’ouverture émancipatrice, qui est mon intention à travers cette réflexion sur l’identité et la fonction sociale, passe donc non seulement par une compréhension fine de la multiplicité des fonctions sociales et des identités avec tout leur recouvrement, que ce soit l’identité narrative développée par Paul Ricœur qui postule que nous nous construisons à travers des récits qui articulent nos rôles sociaux avec nos histoires intimes, ou la multi-appartenance que développe Édouard Glissant dans Poétique de la relation, dont je me sens assez proche, qui propose une vision rhizomatique de l’identité, l’individu ne se réduisant pas aux différentes fonctions qu’il occupe, ou enfin l’éthique existentielle proposée par Michel Foucault, qui a une intentionnalité forte de considérer sa propre vie comme une œuvre d’art, comme une invention perpétuelle pour résister à des assignations rigides et réductrices.

Méthodes pour l’émancipation

Mais le vrai sujet de mon intention de travail sur l’émancipation, c’est : comment on fait dans sa propre réalité ? C’est pour cette raison-là que j’ai pris mon exemple avec le concierge-peintre. Comment on fait pour assouplir nos assignations, qu’on se donne souvent à nous-mêmes d’ailleurs ? Comment on fait pour toujours proposer des ouvertures ?

Si des personnes se sont présentées uniquement sur leur fonction sociale, comment on fait pour faire une blague et aller proposer autre chose ? Comment on fait pour se reconnaître à nous-mêmes toute notre valeur et ne pas avoir besoin de nous justifier vis-à-vis des autres, figeant les rôles sociaux et réduisant les capacités d’échange ? Mais a contrario, comment on fait pour, dans des espaces où les autres ne nous donneraient pas la parole, nous redonner une forme de légitimité pour nous autoriser socialement à pouvoir contribuer ? Mais comment on fait pour s’en sentir le droit ?

Ainsi, ma proposition est précisément d’avoir en conscience toutes ces problématiques et surtout de se sentir légitime, quelle que soit la place assignée dans laquelle on se trouve, à proposer des pas de côté pour ouvrir pour soi et pour les autres du mouvement, car cette émancipation qu’on ose s’offrir en faisant le pas de côté, nous l’offrons aussi aux autres. Et ce faisant, nous ne déstabilisons pas du tout l’équilibre du groupe et de l’organisation. Au contraire, nous faisons bénéficier le système d’organisation sociale de meilleures contributions par des participants plus émancipés, plus enrichissants pour eux-mêmes, pour les autres et pour le collectif.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-alterite/identite-et-fonction-sociale