L’amour et le couple

21 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
  7 min
 |  Télécharger en PDF

On confond souvent amour et couple, amour et sexualité, amour et jalousie. Pourtant, l’amour est un sentiment immense, qui déborde largement le cadre du couple et des carences affectives.
 

La confusion originelle : quand l’amour se réduit au couple

Quand on parle d’amour, je constate une confusion quasi systématique entre l’amour comme sentiment et le couple comme structure sociale. Cet amalgame, ancré dans nos représentations collectives, perpétue le mythe de la complémentarité fusionnelle exprimée par Aristophane dans Le Banquet de Platon : cette idée que nous serions des moitiés en quête de notre autre moitié. Or, le couple constitue une modalité de relation sociale qui ne se confond nullement avec la relation amoureuse elle-même. Constatons-en les symptômes, puis expliquons le.
 
Cette confusion entre couple et amour engendre d’innombrables souffrances. Les membres d’un couple entretiennent quasiment toutes et tous, au cours de leur existence, d’autres expériences amoureuses, qu’elles soient cachées, fantasmées ou sublimées. Ce phénomène révèle l’inadéquation entre la structure sociale du couple et la nature expansive de l’amour. Comme l’écrivait la philosophe Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) :
 

L’amour authentique devrait être fondé sur la reconnaissance réciproque de deux libertés ; chacun s’éprouverait alors comme soi-même et comme l’autre : ni l’un ni l’autre n’abdiquerait sa transcendance, ni ne se mutilerait ; tous deux dévoileraient ensemble dans le monde des valeurs et des fins. Pour l’un et l’autre, l’amour serait révélation de soi-même par le don de soi et enrichissement de l’univers.

Le sociologue Serge Chaumier, dans L’Amour fissionnel : Le nouvel art d’aimer (2004), analyse très clairement cette mutation contemporaine :
 

Le couple moderne est travaillé par une contradiction fondamentale : d’un côté, l’aspiration fusionnelle héritée du romantisme qui veut faire du couple le lieu de tous les accomplissements ; de l’autre, l’exigence d’autonomie individuelle qui caractérise nos sociétés. Cette tension produit ce que j’appelle l’amour fissionnel : un amour qui porte en lui-même les germes de sa propre destruction, car il ne peut satisfaire simultanément le désir de fusion et le besoin d’indépendance.

 
Je perçois également une confusion persistante entre l’amour et la sexualité. Combien de personnes justifient des relations parallèles en les réduisant à leur dimension sexuelle, comme si la sexualité pouvait être détachée de tout affect ? Cette compartimentalisation artificielle témoigne de notre incapacité collective à penser l’amour dans sa complexité et sa multiplicité.
 

L’amour comme force expansive : au-delà de la possession

J’adhère à la conception selon laquelle on peut aimer plusieurs personnes simultanément, non pas dans une logique de division, mais d’expansion. L’amour est une force qui grandit quand on la cultive, qui se multiplie sans se diviser. Cette vision rejoint la pensée de l’autrice et militante féministe Bell Hooks. Dans À propos d’amour : Nouvelles visions (2000), elle définit l’amour comme « la volonté d’étendre son soi dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui. L’amour est un acte de volonté – à savoir, à la fois une intention et une action. La volonté implique également le choix. Nous ne devons pas aimer. Nous choisissons d’aimer. »
 
L’amour, contrairement au temps ou aux cadres sociaux, ne se divise pas : il s’agrandit. On peut aimer plusieurs personnes à la fois, non pas par manque mais par débordement. C’est tout le sens du polyamour, qui reconnaît que l’amour n’obéit pas aux logiques d’exclusivité mensongères imposées par les structures sociales normatives, violentes sans conscience de l’être, car se croyant du côté du « bien ». La journaliste et autrice Françoise Simpère, dans Guide des amours plurielles (2009), défend cette multiplicité, en appuis sur ses expériences de vie :
 

L’amour n’est pas un gâteau qu’on partage en parts de plus en plus petites à mesure qu’augmente le nombre de convives. L’amour est comme une flamme : on peut en allumer mille autres sans diminuer la première. Chaque nouvelle relation amoureuse nous enrichit, nous transforme, nous rend plus aptes à aimer encore. C’est la jalousie et la possessivité qui rétrécissent le cœur, non la multiplicité des amours. Le polyamour n’est pas une soustraction mais une addition, non pas une division mais une multiplication des bonheurs possibles.

 
Cette expansion de l’amour n’entre évidemment pas en contradiction avec les limites temporelles de nos existences. Les journées n’ont qu’un nombre d’heures limité, certes, mais l’amour qui grandit en nous ne connaît pas de frontières. L’analogie avec l’amour parental me semble particulièrement éclairante : quand arrive un deuxième, un troisième enfant, nous ne divisons pas notre amour entre eux. Le deuxième enfant n’enlève rien à l’amour porté au premier, au contraire, notre capacité d’aimer s’agrandit, se démultiplie.
 
« Oui, mais l’amour romantique, c’est autre chose ! », m’objecte-t-on souvent. Je refuse l’idée d’une hiérarchisation des amours. L’amour est un sentiment unique dans son essence, qui s’incarne dans des espaces symboliques différents, qu’il se porte à soi-même, à la nature, au divin, à ses enfants, à ses ami·es ou à des personnes dont on est épris·e de façon romantique. Les Grecs anciens distinguaient déjà l’eros (amour passion), la philia (amour amitié), l’agapè (amour inconditionnel) et la storgê (amour familial), mais reconnaissaient en chacun une manifestation du même élan fondamental.
 

Les pathologies de l’attachement : ce qui n’est pas l’amour

Ce que nous prenons trop souvent pour de l’amour relève en réalité de nos manques affectifs, de nos carences émotionnelles, de nos peurs de l’abandon. Dans le cadre des relations dites amoureuses, ces failles se manifestent par le besoin compulsif d’être rassuré·e par l’autre, la jalousie face à la crainte de perdre l’objet de notre attachement, le désir de possession et de contrôle, ou inversement, la soumission totale à l’autre comme une « preuve » d’amour. Toutes ces manifestations n’ont strictement rien à voir avec l’amour authentique, elles en constituent même l’exact opposé. Le psychanalyste Erich Fromm l’a parfaitement formalisé dans L’Art d’aimer (1956) :
 

  • L’amour immature dit : « Je t’aime parce que j’ai besoin de toi. »
  • L’amour mature dit : « J’ai besoin de toi parce que je t’aime. »
  • L’immaturité amoureuse suit le principe : « J’aime parce que je suis aimé. »
  • La maturité amoureuse suit le principe : « Je suis aimé parce que j’aime. »
  • L’amour immature dit : « Je t’aime parce que tu combles mes besoins. »
  • L’amour mature dit : « Je t’aime parce que tu es. »
  • L’amour véritable est une expression de la productivité et implique soin, respect, responsabilité et connaissance.

 
La jalousie est souvent présentée comme la preuve ultime d’un attachement amoureux. Mais en réalité, elle détruit l’amour, car elle n’est qu’une projection d’angoisses non résolues. Comme le rappelait Spinoza, « celle ou celui qui vit dans la crainte et l’espérance est esclave » (Éthique, III, 1677). La jalousie n’est donc pas amour, mais servitude. Serge Chaumier, dans La Déliaison amoureuse (1999), approfondit cette analyse :
 

La jalousie n’est pas la gardienne de l’amour mais son fossoyeur. Elle transforme la relation en surveillance mutuelle, l’affection en suspicion permanente. Le jaloux ne voit plus l’autre mais seulement le rival potentiel qui se cache derrière chaque interaction sociale. Cette obsession du contrôle révèle non pas l’intensité de l’amour mais la profondeur de l’insécurité affective. Le couple devient alors une forteresse assiégée où chacun est à la fois gardien et prisonnier.

 
L’expression « crime passionnel » par exemple, me révolte vraiment. Elle justifie la violence et la destruction de l’autre au nom d’un prétendu excès d’amour, alors qu’il s’agit de l’opposé absolu de l’amour. Il n’existe pas de « crime passionnel », seulement des crimes commis pour des raisons de haine, d’aveuglement et de déshumanisation de l’autre, qui sont radicalement à l’opposé de l’amour. Quand un homme tue sa compagne par jalousie, il projette sur elle ses carences affectives non résolues, il la considère non plus comme un être humain à respecter mais comme un objet qui s’il ne lui appartient plus, doit être détruit. Est-ce de l’amour ? Non, cet acte n’a strictement rien à voir avec l’amour, ni l’amour qu’il prétendait lui porter, ni l’amour qu’elle pouvait lui porter. En parlant de « crime passionnel », nous confondons, de façon morbide, possession et amour, dépendance et attachement sain.
 

Le couple comme alliance : une réalité distincte de l’amour

Le couple, je le conçois comme une alliance, alliance de vie, alliance communautaire, alliance parentale, engagement vers du commun. Cette perspective rejoint la vision du sociologue François de Singly dans Le Soi, le couple et la famille (1996), où il analyse le couple contemporain comme une construction négociée entre deux individualités :
 

La vie conjugale contemporaine [...] se déploie en fonction de deux exigences : la reconnaissance mutuelle des partenaires et le travail d’entretien continu que celle-ci suppose, et la participation au collectif conjugal. [...] La tension entre le « je » de chacun des partenaires et du « nous » conjugal.

 
Les deux ne sont donc pas opposés. Le couple peut être un espace d’épanouissement amoureux, mais il ne l’épuise pas. Il est complémentaire, mais non exclusif. Comme l’a écrit le philosophe Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux (1977), l’amour est un langage, une expérience subjective, alors que le couple est une forme, une organisation. Confondre les deux, c’est condamner l’amour à se rétrécir dans une institution qui ne le contient pas. Françoise Simpère ajoute dans Aimer plusieurs hommes (2012) :
 

Le couple n’est qu’une forme parmi d’autres d’organiser nos vies affectives et sexuelles. Sacraliser cette forme au détriment de toutes les autres, c’est appauvrir considérablement le champ des possibles amoureux. Pourquoi devrions-nous choisir entre l’intensité d’une passion nouvelle et la profondeur d’un amour ancien ? Pourquoi la tendresse devrait-elle exclure le désir, la sécurité interdire l’aventure ? Le couple exclusif impose des choix impossibles là où la vie pourrait offrir des « et » plutôt que des « ou ».

 
Le désir qui se partage dans un couple ne se limite pas à sa dimension amoureuse ; c’est un désir de communauté, une communauté au sein de laquelle existe certes un volet amoureux, mais qui le dépasse largement. La communauté du couple englobe des dimensions multiples : patrimoniale, sociale, financière, familiale, communautaire, parfois professionnelle. Ces dimensions, complètement distinctes de l’amour, ne s’y opposent pas nécessairement. Elles peuvent être complémentaires, former une diversité enrichissante, mais il serait dangereux de les confondre avec l’amour lui-même. Ce sont des éléments distincts qui cohabitent, s’articulent, se négocient.
 
Aussi, je crois qu’il faut reconnaître pleinement la légitimité des relations amoureuses qui n’impliquent pas de communauté de vie. Elles possèdent leur importance propre, leur beauté singulière, leur vérité. L’amour n’a pas besoin du couple pour exister pleinement, tout comme le couple peut subsister sans amour, même si cette dernière configuration me semble un peu triste. Distinguer ces deux réalités nous permettrait de vivre des relations plus authentiques, moins chargées d’attentes contradictoires, plus respectueuses de la nature véritable de nos sentiments et de nos engagements.
 

Vers une éthique relationnelle renouvelée

Cette confusion entre amour et couple constitue, j’en suis convaincu, la source de toutes les autres confusions qui empoisonnent nos vies relationnelles. En démêlant ces fils enchevêtrés, nous pourrions enfin construire des relations plus justes, plus libres, plus respectueuses de la multiplicité de nos élans affectifs. L’amour retrouverait sa dimension expansive et généreuse, tandis que le couple assumerait sa nature contractuelle et communautaire, sans que l’un n’écrase l’autre sous le poids d’attentes impossibles. J’invite Serge Chaumier à conclure, avec cet extrait de L’Amour fissionnel (2004) :
 
 

L’enjeu n’est pas de détruire le couple mais de le réinventer, de le libérer du carcan romantique qui l’étouffe. Un couple conscient de ses limites, assumant sa dimension contractuelle, peut paradoxalement devenir le lieu d’un amour plus authentique car moins chargé d’illusions. C’est en acceptant que le couple ne peut pas tout, qu’il n’est pas le lieu unique et exclusif de l’accomplissement affectif, que nous pourrons enfin l’habiter sereinement.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-l-alterite/l-amour-et-le-couple