On répète dans les formations thérapeutiques que l’amour inconditionnel n’existerait qu’envers les enfants. L’affirmation me paraît fausse et préjudiciable, parce qu’elle confond l’amour et la relation amoureuse, et empêche de voir comment le premier peut nourrir la seconde.
Dans les formations à la thérapie, dans les manuels de développement personnel, dans la psychologie populaire diffusée par les podcasts, les revues et les réseaux sociaux, une affirmation revient avec la régularité d’un mantra : l’amour inconditionnel n’existerait qu’envers les enfants. Entre adultes, il y aurait toujours des conditions, des limites, des attentes. Vouloir un amour inconditionnel d’un partenaire serait une demande infantile, signe d’une régression, d’une fusion pathologique, d’une dépendance affective à traiter.
L’affirmation est si diffuse qu’elle a pris la consistance d’une évidence. Elle est répétée sans être interrogée, comme un acquis de la connaissance psychologique moderne. Je voudrais l’interroger, parce qu’elle me semble fausse, et préjudiciable en ceci qu’elle empêche de penser une dimension du lien amoureux qui mérite d’être reconnue.
Le dogme a une histoire. Il s’est construit dans la psychanalyse anglo-saxonne du milieu du XXe siècle, principalement autour des théories de l’attachement développées par John Bowlby, et des travaux d’Erich Fromm sur la distinction entre amour infantile et amour mûr. Dans L’Art d’aimer (1956), Fromm distingue l’amour mûr, qui repose sur l’égalité et la liberté des partenaires, de l’amour infantile qui cherche à retrouver, dans la relation adulte, la fusion ressentie avec la mère. Il en conclut que l’amour adulte authentique implique la reconnaissance de la séparation entre soi et l’autre, donc l’acceptation que cet amour soit conditionné par la réalité de l’autre.
Carl Rogers, à la même époque, théorise dans le contexte thérapeutique le regard positif inconditionnel (1957). La posture du thérapeute consiste à accueillir le client sans jugement, sans condition, comme s’il l’aimait inconditionnellement. Rogers prend soin de préciser que cela vaut spécifiquement pour la relation thérapeutique, qui est asymétrique par construction, et ne le généralise pas à toutes les relations adultes.
La synthèse qui s’est imposée depuis, dans les milieux thérapeutiques et au-delà, prend des éléments de Fromm et de Rogers, les durcit, et en tire une norme selon laquelle l’amour adulte authentique serait conditionnel et l’amour inconditionnel régressif. Cette norme s’enseigne maintenant comme un fait avéré.
La norme repose sur la confusion de trois choses qu’il faut distinguer. Quand quelqu’un parle d’amour inconditionnel entre adultes, il peut désigner trois réalités très différentes, et la critique du dogme thérapeutique vaut pour la première de ces réalités, pas pour les deux autres.
La première réalité est la dépendance affective. « J’ai besoin de toi pour exister. Sans toi, je m’effondre. Je ne peux pas vivre si tu me quittes. » Cette posture est effectivement problématique, parce qu’elle place l’autre dans une situation insoutenable, où il devient responsable de la survie psychique du partenaire. Elle est aussi destructrice pour celui qui la vit, parce qu’elle lui interdit de s’autonomiser. La psychanalyse a raison de la diagnostiquer comme une organisation immature, et la thérapie a raison de chercher à la faire évoluer.
La deuxième réalité est l’amour conditionné implicite. « Je t’aime tant que tu corresponds à l’image que je me fais de toi. Je t’aime tant que tu joues le rôle que j’attends. Je t’aime tant que tu ne me mets pas en danger. » Cet amour, qui se présente souvent comme inconditionnel, est en fait conditionnel sans le savoir. Il s’effondre dès que l’autre déçoit, change, sort du cadre. La thérapie a aussi raison de le reconnaître comme un piège, parce qu’il ne peut pas tenir sur la durée d’une vie.
La troisième réalité, distincte des deux précédentes, est l’amour inconditionnel mature. « Je t’aime, sans contrepartie attendue, en sachant que je ne t’aime pas pour ce que tu fais ni pour ce que tu me donnes, mais pour le fait que tu es. Cet amour ne dépend pas de ton comportement à mon égard, ni de ce que tu deviens, ni de la durée de notre lien. Il existe. » Cette posture n’est ni une dépendance, ni un amour conditionnel masqué. Elle est une autre chose, qui mérite un concept propre.
Le dogme thérapeutique fonctionne en confondant les trois. Il prend les caractéristiques pathologiques de la première réalité, et il les attribue à la troisième. Il en conclut que toute prétention à l’amour inconditionnel adulte est une régression. La conclusion est non valide, parce qu’elle repose sur une confusion conceptuelle.
L’idée d’un amour inconditionnel adulte n’est pas nouvelle. Elle traverse plusieurs traditions philosophiques majeures, qui mériteraient d’être prises au sérieux.
Spinoza, dans la cinquième partie de l’Éthique (1677), développe le concept d’amor intellectualis Dei, l’amour intellectuel envers Dieu, qui est selon lui la forme la plus haute de l’amour humain. Cet amour n’est pas conditionné par ce que Dieu nous donne, il est la joie même de comprendre que Dieu existe et que nous en faisons partie. Spinoza ne réserve pas cette posture à la relation au divin ; tout amour authentique participe selon lui de cet amour intellectuel, dans la mesure où il aime ce qui est, et non l’image que l’on se fait de ce qui est.
Emmanuel Levinas, dans Totalité et infini (1961), formule la responsabilité éthique envers autrui comme infinie et antérieure à toute condition. « Le moi, devant autrui, est infiniment responsable », écrit-il dans Éthique et infini (1982). Cette responsabilité n’est pas conditionnée par ce que l’autre fait, ni par ce qu’il me donne, ni par notre histoire commune. Elle précède tout calcul. Levinas parle de responsabilité plutôt que d’amour, mais la structure est la même, un rapport à autrui qui ne se conditionne pas.
bell hooks, dans À propos d’amour : Nouvelles visions (2000), prend frontalement la question dans le contexte des relations contemporaines américaines. Elle critique la psychologie populaire qui réduit l’amour à un échange émotionnel équilibré, et plaide pour ce qu’elle appelle un love ethic, une éthique de l’amour, qui inclut la responsabilité, l’engagement, la confiance et le respect, sans pour autant les conditionner à un retour symétrique. Elle reprend de Scott Peck l’idée qu’aimer, c’est la volonté d’étendre son soi pour nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui. Cette définition n’a rien à voir avec une régression infantile.
Fabrice Midal, dans son travail récent sur les liens, formule une thèse proche, à savoir que nous n’existons que par les liens, et que certains liens ne se conditionnent pas, parce qu’ils sont constitutifs de qui nous sommes.
Une partie du malentendu vient de la confusion entre inconditionnel et sans limite. On suppose souvent que si j’aime quelqu’un inconditionnellement, je dois tout accepter de lui, tout supporter, ne jamais rien refuser. Cette interprétation est fausse, et c’est elle qui rend le concept inquiétant pour les thérapeutes attachés à la santé psychique de leurs patients.
L’inconditionnalité ne porte pas sur les actes que je suis prêt à accepter de l’autre. Elle porte sur le fait même de l’aimer. Je peux aimer inconditionnellement quelqu’un et lui interdire de venir chez moi. Je peux aimer inconditionnellement quelqu’un et ne plus jamais le voir. Je peux aimer inconditionnellement quelqu’un et lui dire qu’il me fait du mal, et m’éloigner. L’amour est l’amour, les limites sont les limites. Les confondre, c’est céder à un romantisme adolescent qui imagine que l’amour absorbe tout.
Cette distinction permet de répondre aux objections les plus fréquentes contre le concept. « Mais tu ne peux pas aimer inconditionnellement quelqu’un de violent, de toxique, de manipulateur. » Si, on peut. On peut continuer à aimer cette personne, à lui souhaiter le meilleur, à reconnaître son humanité, tout en mettant les limites nécessaires, jusqu’à ne plus partager sa vie, à protéger les enfants, à porter plainte ou à cesser tout contact si c’est ce qu’il faut faire. L’amour inconditionnel n’oblige à rien d’autre qu’à reconnaître que l’autre est. Il n’oblige pas à se sacrifier, à se détruire, à se mettre en danger.
Ce malentendu, qui est massif, est peut-être ce qui explique le mieux la résistance contemporaine au concept. On l’a confondu avec le sacrifice de soi, avec la soumission, avec l’effacement. Or l’inconditionnalité dont je parle est compatible avec une présence très forte à soi, avec des limites claires, avec un refus net du mauvais traitement. C’est une qualité d’amour, pas un effacement.
L’autre confusion qu’il faut nommer, et qui me semble plus importante encore que la première, est celle qui s’établit entre l’amour et la relation amoureuse. Quand on parle d’amour inconditionnel entre adultes, on imagine presque toujours que la question est posée à l’intérieur d’une relation amoureuse en cours, et la critique adressée au concept se loge dans cette supposition. Mais l’amour déborde la relation. Nous savons tous, sans en tirer toujours les conséquences, que l’on peut aimer des gens avec qui l’on n’est plus en relation, que l’on peut aimer des gens qui sont morts, que l’on peut aimer des auteurs, des artistes, des inconnus, des figures que l’on ne rencontrera jamais.
Cet amour-là est l’une des formes les plus claires de l’amour, justement parce que rien ne le conditionne et qu’il n’attend rien. L’amour qu’on porte à un parent disparu, à un ami parti, à un écrivain dont on lit l’œuvre, n’est conditionné par rien d’extérieur à lui. On peut le vivre seul, sans interlocuteur, sans réponse. Il existe en moi, et il existe que je le partage ou pas. C’est exactement la même structure que l’amour inconditionnel décrit dans les sections précédentes, simplement portée par une situation où la confusion avec la relation n’a plus lieu d’être.
Aimer sans risque, sans relation, sans contrepartie, c’est aisé, et tout le monde sait l’avoir fait au moins une fois. Le vrai sujet est ailleurs. Il est de comprendre comment cet amour-là, dont nous reconnaissons l’existence sans peine dès qu’il s’agit d’absents, peut habiter et nourrir les relations amoureuses présentes.
C’est ici que la pensée devient pratique. Quand deux personnes s’aiment et vivent une relation, surviennent inévitablement des moments où les conditions de la vie commune ne conviennent pas. Les rythmes ne s’accordent pas, les territoires intérieurs sont trop différents, l’un veut vivre ensemble quand l’autre a besoin de plus de solitude, l’un veut être disponible tout le temps quand l’autre ne le peut pas. Si l’on confond l’amour avec la relation, on conclut presque toujours que l’amour est en danger, qu’il n’est plus là, qu’il faut négocier des conditions pour le ramener. La relation devient une tractation, dans laquelle chacun cherche à faire admettre à l’autre ses propres besoins, faute de quoi l’amour serait menacé.
Si l’on sait que l’amour est inconditionnel, que son existence ne dépend pas des conditions de la relation, le mouvement s’inverse. L’amour n’est plus l’enjeu de la négociation, il est ce qui la rend possible. Je sais qu’il est là, je n’ai pas à le défendre, je n’ai pas à l’arracher par des concessions arrachées à l’autre. Je peux donc, en confiance, travailler avec l’autre à inventer les conditions qui permettent à la relation d’exister et qui respectent les limites de chacun. Si la vie commune ne nous convient pas, nous pouvons décider de ne pas vivre ensemble, parce que nous savons que cela ne mettra pas en danger notre amour. Si certains rythmes nous épuisent, nous pouvons les modifier, sans craindre que le changement des conditions ne tue le sentiment. La relation se met au service de l’amour, et non l’inverse.
Cette inversion change beaucoup de choses dans la vie pratique des couples. Au lieu d’attendre que l’autre remplisse les conditions que je pose, je peux adapter les conditions pour que la relation soit possible. L’amour cesse d’être la récompense d’une conformité de l’autre à mes attentes, il est reconnu comme un donné, à partir duquel les conditions peuvent se discuter librement. Beaucoup de gens font cela sans le théoriser, en inventant des formes de relation décalées par rapport au modèle dominant : vivre séparément tout en s’aimant, garder des liens d’amour avec d’anciens partenaires, ne pas attendre que l’autre devienne ce qu’il n’est pas. Quand cela tient, c’est qu’au fond ils ont fait cette distinction entre l’amour et les conditions.
Et quand vient une difficulté, quand la peur, la fatigue, la déception font vaciller la relation, on peut, si l’on sait que l’amour est inconditionnel, se reconnecter à cette source. L’amour est là, je le sais, je n’ai pas besoin de l’obtenir par une preuve nouvelle. Je peux à partir de là continuer à aimer, et chercher les conditions qui permettent à la relation de continuer ou, parfois, qui permettent à la relation de prendre une autre forme.
Ce que je vois autour de moi me rend cette pensée d’autant plus nécessaire. Beaucoup de relations s’arrêtent dans la souffrance parce que les conditions ne conviennent plus, et que cette inadéquation est interprétée comme une disparition de l’amour. Or l’amour, dans bien des cas, est toujours là, plus grand que les conditions, plus important qu’elles. Si les personnes en présence avaient su qu’il existait sans condition, elles auraient pu travailler les conditions sans craindre de perdre l’amour, choisir d’autres formes, ou se séparer dans la reconnaissance du lien qui demeure, plutôt que dans la croyance que tout est fini.
À l’âge des applications de rencontre et de la culture du swipe, du remplacement rapide, de la mise en marché des liens affectifs, le concept d’amour inconditionnel adulte a une portée critique précise. Il s’oppose à la logique implicite de l’évaluation permanente du partenaire et du trade up, à l’idée que chaque personne dans le couple est en principe remplaçable par une autre. Cette logique est diffusée par les plateformes, mais aussi par certains discours thérapeutiques qui valorisent la self-love au point de transformer toute relation en investissement à rentabilité personnelle.
Reconnaître la possibilité de l’amour inconditionnel adulte, ce n’est pas appeler à se sacrifier, ni à rester dans des relations qui font du mal. C’est nommer une qualité de lien qui ne se ramène pas à l’échange équilibré, qui ne se mesure pas en réciprocité, et qui constitue, pour celles et ceux qui en font l’expérience, un repère existentiel. Il ne se confond pas avec la passion amoureuse, qui peut s’éteindre. Il ne se confond pas avec l’attachement par habitude, qui est autre chose. Il est la reconnaissance que l’existence de l’autre, indépendamment de ce qu’elle me donne, est précieuse.
Cette reconnaissance est ce que les Anciens appelaient philia, dans la lignée d’Aristote, ce que les chrétiens ont appelé agapè, ce que la psychanalyse appelle parfois amour véritable en le distinguant du désir et de la demande, dans la lignée de Lacan. Ces traditions n’ont pas disparu parce qu’elles seraient vieilles, elles ont été oubliées parce qu’elles dérangent les économies relationnelles contemporaines.
La philosophie a quelque chose à faire pour les rappeler, non pour ramener une morale antérieure à notre époque, mais pour nommer une dimension du lien que nos catégories actuelles ne nomment plus, et dont la reconnaissance permet de vivre des relations plus libres, parce qu’on cesse alors de confondre la qualité de l’amour avec la conformité des conditions.
L’autre comme miroir et comme mystère
L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.