La présence du nous

Quand l’universalisme masque la domination.

14 mai 2025 Benoît Labourdette  4 min

De nombreux textes emploient un « nous » non défini qui prétend parler pour tous. Cette posture nie l’altérité et crée des antagonismes. Préférer le « je » permet le respect des différences et ouvre un espace réellement démocratique.

Doit-on penser pour les autres ?

Dans des plaidoyers, dans des textes écologistes, féministes, sociologiques même, militants, pour diverses causes, qu’elles soient de gauche, de droite, sur des objets politiques, artistiques, symboliques, éthiques, les auteurs des textes, qu’ils soient individuels ou collectifs, emploient souvent le « nous ».

Par exemple, dans le livre Une société désirable, comment prendre soin du monde de Dominique Méda (2025), on peut lire : « Pour engager nos sociétés dans la reconversion écologique, nous aurons absolument besoin de femmes et d’hommes politiques aux visions et aux pratiques radicalement renouvelées. » Qui est ce « nous » ? Qui inclut-il ? A priori toute l’humanité. Dominique Méda propose a priori des « solutions » qu’elle formule comme pouvant bénéficier à toute l’humanité. C’est formulé comme une évidence : si nous réfléchissions tous, êtres humains, un tant soit peu, nous devrions penser comme elle et adopter les solutions qu’elle propose, qu’elle formule, du fait du « nous », comme étant les bonnes pour ce « nous », c’est-à-dire l’ensemble de l’humanité. Pourquoi l’ensemble de l’humanité ? Parce que, dans les lignes qui précèdent et qui succèdent à cette phrase, à aucun moment n’ont été définies les personnes ou les milieux que recouvrent ce « nous ». Donc, de fait, ce « nous » concerne, par défaut, l’humanité entière.

Et si quelqu’un d’autre avait, pour le bienfait de l’humanité toute entière, une autre vision, une autre proposition, et formulait dans un autre livre, avec le même emploi du « nous », une autre proposition de solution pour l’avenir de l’ensemble de l’humanité, avec le postulat que cette solution serait la meilleure pour le monde entier ? Que se passerait-il ? Qui aurait raison ?

On perçoit donc immédiatement à quel point l’emploi non défini du « nous », qui se présente au départ comme une forme de projet généreux, écologique, pour le bien de la Terre, etc., est en réalité une posture intrinsèquement non respectueuse de l’altérité, qui, dès son point de départ, et même avec toute la bonne conscience dont elle se réclame, ne peut pas produire autre chose que des antagonismes, entre ces différents « nous ». Ce flou entre les « nous » est plutôt dangereux, à mon sens.

Il y a dans l’emploi de ce « nous », et c’est très courant - j’ai pris cet exemple de Dominique Méda parce qu’il m’est venu devant les yeux, mais on peut trouver ce type de posture dans énormément d’autres textes - (et cela d’ailleurs ne disqualifie pas pour moi les arguments et les propositions qu’elle va développer dans son ouvrage), une sorte de chemin de certitude : « ce que je pense est forcément bon pour l’autre ». C’est penser à la place de l’autre. Et c’est un vrai problème. Cela ne veut pas dire que tout ce que pense la personne est un problème, mais le fait de penser à la place de l’autre, cela fabrique de la violence, de l’opposition, de l’incompréhension, de l’obscurantisme, alors même que cela se présente comme un universalisme.

Les droits culturels comme outil de réinvestissement démocratique

Dans la méthodologie des droits culturels, et notamment dans l’exercide de l’étude de cas, on va inviter les personnes à raconter le projet qu’elles proposent à l’étude à un groupe de personnes, à ne jamais employer le « nous », ni le « on », mais toujours le « je ». Il s’agit de se resituer en permanence, et cela demande un vrai effort, en tant qu’agent-acteur dans ce dont on fait récit. Cela change complètement la posture, nous ramène dans le réel, dans le respect de la dignité de l’autre et de sa propre dignité, dans un champ de vision dans lequel notre agentivité est possible. On se risque soi, on se respecte soi, on se regarde soi et ce faisant on envisage vraiment l’alterité. On se définit, et on offre aux autres l’espace de se définir aussi, car il y a la place pour le respect des dignités respectives des uns et des autres, de leurs identités. Ce n’est plus un « nous » abstrait, ce n’est plus, comme on dit, « Y’a qu’à, faut qu’on », c’est « Je ». À partir de ce « je », donc, on peut se rencontrer, on peut s’enrichir de nos différences.

Déconstruire une polysémie orientée

On pourra m’objecter que dans bien des textes, le « nous » est employé dans son sens de première personne. En effet, il y a une forme de tradition littéraire, pour ne pas se mettre en avant soi-même, pour s’envisager comme faisant partie d’un plus grand tout, qui invite à l’emploi du « nous » pour dire « je ». Personnellement, je pense que ce n’est pas à cultiver, car cela sème précisément le doute que j’évoque ici, et cela fabrique de la domination. Qui est ce « nous » ? Est-ce que c’est « je » ou est-ce que c’est un groupe qui est représenté par ce « nous », groupe dont potentiellement je me sens exclu et en opposition ? À juste raison d’ailleurs, car lorsque quelqu’un nous intègre dans son « nous », il réduit notre liberté de choix des communautés dont nous faisons partie, il nous impose d’être membre de sa communauté sans notre consentement, il nous essentialise.

Même si cette polysémie du « nous » entre le « je » et le « nous » existe dans la langue française, j’invite à être attentif, à l’employer le moins possible, car sa généalogie vient d’un temps moins démocratique que le nôtre, et à mon avis cette polysémie est vraiment à double tranchant : pour soi, dans l’espèce de croyance qu’on saurait pour les autres, et pour les autres, dans la non-reconnaissance sous-entendue de leurs compétences, de leur identité, de leurs pensées différentes de la mienne et pour autant peut-être tout aussi enrichissantes pour la collectivité que la mienne.

Voir aussi

Dans la rubrique Philosophie de l’altérité 21 publications

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