La violence contre les ouvertures

14 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Toutes les ouvertures, qui sont irruptions de nouveauté, provoquent résistance et violence. Pourquoi les êtres humains en société redoutent tant ce qui vient déranger leurs certitudes ? Je propose de comprendre ce réflexe collectif, pour préserver la liberté, autrement dit l’esprit critique.

La nature subversive de l’ouverture

Lorsque je parle d’« ouverture », j’emprunte sciemment à la métaphore de la porte. Ouvrir, c’est se donner la chance d’apercevoir d’autres univers qui peuvent bouleverser et émanciper. Mais loin de tout confort, une ouverture authentique implique nécessairement l’inattendu ; elle est une remise en cause, jamais une simple prolongation du familier. Son principe est de faire advenir ce qui ne pouvait se prévoir. S’il avait été possible d’anticiper ce qu’elle amène, elle ne serait qu’un pas de plus sur un chemin déjà balisé, donc pas une ouverture. Imaginer, pour se rassurer, qu’une ouverture devrait être prévisible, c’est trahir son essence. On peut parfois avoir l’illusion rétrospective qui nous fait croire que nous avions anticipé ce qui, en réalité, nous avait surpris et déstabilisé, ce qui est une forme de révisionisme.

La nature imprévisible de l’ouverture est fondamentale. Comme le rappelle le philosophe Gaston Bachelard dans Le Rationalisme appliqué (1949), « la nouveauté ne se prévoit pas, elle se construit ». L’ouverture nous confronte précisément à ce pour quoi notre esprit n’était pas préparé. C’est ce que suggérait déjà Henri Bergson dans L’Évolution créatrice (1907) : « L’œil ne voit que ce que l’esprit est préparé à comprendre », ainsi l’œil est par essence fermé à la nouveauté. L’inattendu met donc en branle de façon naturelle une méfiance initiale, car il échappe à nos critères d’évaluation connus et reconnus. Tant qu’un critère d’autorité ne vient pas légitimer cette nouveauté, elle demeure profondément déstabilisatrice.

Ainsi, toute forme de changement réel, qu’il soit artistique, politique, social ou intime, dérange les systèmes en place. Ces derniers, pour continuer à être légitimes, doivent chercher à neutraliser la brèche. L’ouverture apparaît alors comme une menace, non parce qu’elle est mauvaise en soi, mais parce qu’elle rend le cadre existant instable et expose potentiellement la précarité des certitudes, ce qui est leur antithèse.

L’assentiment collectif, clé de l’acceptation

Face à l’incertitude, l’être humain, cet animal social, ne sollicite pas d’abord son jugement propre, mais celui du collectif. La sécurité est cherchée au cœur du groupe, en se tournant vers l’autorité des pairs, du leadership ou de la communauté. Comme l’a analysé Hannah Arendt dans La Crise de la culture (1961), l’autorité s’impose d’ailleurs avec le plus de force dans les moments de bascule, où la personne cherche à s’absoudre du fardeau et du risque inhérents à l’exercice de l’esprit critique. Pour qu’une ouverture puisse obtenir un statut, devenir légitime, admissible, voire recommandable, elle doit être validée par la norme, donc passer une étape.

Se dessine ici un paradoxe majeur de nos sociétés : nous glorifions l’esprit critique en théorie, mais nous le sanctionnons dès qu’il se manifeste hors du consensus. Penser différemment expose à la suspicion, à la stigmatisation sociale, voire à l’hostilité. Comme le disait Roland Barthes lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1977 : « Le propre de la censure n’est pas de faire taire, mais d’interdire de penser ». Dans l’Occident post-démocratique, penser par soi-même est devenu suspect. Pensons à la période récente du Covid, où tout désaccord, même le plus fondé, exposait à une exclusion sociale immédiate et radicale. Cela a eu lieu aujourd’hui même, il y a 3 ou 4 ans, ce n’était pas en des temps reculés où ni Hannah Arendt, ni Michel Foucault, ni Giorgio Agamben, ne s’étaient déjà exprimés.

Par contre, une fois la nouveauté validée par le groupe, la majorité s’empresse de s’y conformer dans un soulagement palpable, celui d’appartenir de nouveau au courant dominant. La personne, seule, ne peut alors plus que choisir d’adhérer, et non plus de décider. S’adapter n’est finalement pas si difficile et est même très rapide, dès lors que l’on a abdiqué la responsabilité de juger par soi-même. On a pu voir pendant la période Covid la société entière modifier presque du jour au lendemain son mode de vie et de pensée du monde.

Toute ouverture, aussi évidente puisse-t-elle nous sembler aujourd’hui, aura donc d’abord essuyé cette double épreuve : la peur initiale, puis un embrigadement mimétique. Et certaines ouvertures, jamais légitimées par les pouvoirs en place (car il y a différentes instances de pouvoir, bien-sûr, liées à des communautés, l’État, la famille, la religion, les pairs, etc.), restent stigmatisées.

La violence sociale contre les personnes porteuses d’ouvertures

Que se passe-t-il lorsque l’ouverture ne trouve pas cet adoubement collectif ? Si elle n’est pas rapidement légitimée par une autorité reconnue, le mécanisme s’inverse brutalement. La peur initiale, laissée à elle-même, se métamorphose en hostilité. Ce qui n’était qu’une proposition nouvelle est immédiatement relégué dans le registre du danger existentiel, une menace qu’il semble indispensable d’exclure, de rejeter, de discréditer pour assurer sa survie psychique et sociale. Ce qui est assez terrible, c’est à quel point chaque personne, persuadée de sa probité, peut devenir une figure de persécution, au service de ce qu’elle perçoit comme sa responsabilité d’assurer la survie du système social. Ce n’est pas « la société » qui exclut, ce sont les personnes elles-mêmes. Cette réaction de défense passe alors malheureusement par une violence sourde ou ouverte, d’une intensité qui peut sembler cruelle et disproportionnée.

Cette violence n’est jamais motivée par la pertinence de la proposition, mais par la peur archaïque du changement et la terreur de se retrouver seule face à l’exigence du jugement personnel. Des mécanismes de disqualification et d’annihilation symbolique se mettent en place. Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), a brillamment théorisé ce processus : il s’agit de mettre à l’écart ce qui menace l’ordre établi, même si cette menace n’est qu’un apport possible à la collectivité. La parole de groupe légitime alors la violence, lui donnant un vernis de justice et de nécessité. L’histoire regorge de ces exemples où la pensée critique ou la créativité hors-norme ont été châtiées, parfois jusqu’à la persécution. Et, bien des années après, on peut réhabiliter ce qui avait été le plus stigmatisé. Pensons à Alan Turing, condamné par la justice en 1952, qui s’est suicidé en 1954, réhabilité seulement en 2013, recevant enfin la reconnaissance officielle et publique de sa contribution exceptionnelle à la science et de la souffrance infligée par son propre pays pour sa sexualité. Pensons aux personnes résistantes de la Seconde Guerre Mondiale, considérées comme de dangereuses terroristes, et ensuite comme les figures libératrices. D’ailleurs, pendant la guerre elle-même, la voie officielle de l’État français sut avec beaucoup d’efficacité discréditer les prétendues « forces libératrices », grâce à ce qu’on appelle « l’affiche rouge » (1944), que voici :

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Cette violence se pare souvent des habits de la vertu : on l’invoque au nom du bon sens, de la prudence, du respect des traditions, de la sécurité publique, ou même de la sécurité sanitaire. En réalité, elle est le bras armé d’une bonne conscience tout à fait inconsciente. C’est ce que René Girard a analysé avec sa théorie du bouc émissaire dans La Violence et le Sacré (1972) : la violence collective s’abat sur celle ou celui qui met en péril l’unité apparente du groupe. Par désir de rester dans la sécurité de la majorité, on peut ainsi renier jusqu’à ses proches, se désolidarisant des personnes dont l’ouverture aurait pu nous enrichir, ainsi que la collectivité.

Vers une éthique de la tolérance active

Si nous tenons à l’esprit critique, et donc à la démocratie, il nous faut être conscientes et conscients de ces processus. L’exercice du jugement personnel expose à une solitude sociale et à de multiples formes de violence. La chanson de Georges Brassens, La Mauvaise Réputation (1952), dépeint à merveille comment « les braves gens » deviennent, au nom de leur tranquillité, les figures de censure les plus impitoyables de ce qui pourrait simplement les enrichir et leur ouvrir les yeux. La plus grande menace vient souvent de celles et ceux qui sont mues et mus par la peur.

Cultiver l’esprit critique exige alors de renouer avec ce que Kant, dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), nommait le « courage de se servir de son propre entendement » (Sapere aude). Offrir une ouverture à la collectivité, c’est accepter d’en recevoir d’abord les coups bien plus que la gratitude. Ce n’est pas un appel à la victimisation, mais à la lucidité. Toutefois, ce n’est pas parce qu’on nous rejette qu’il faut rejeter en retour. Il s’agit de ne pas répondre à la violence par la fermeture, mais d’inventer une éthique de la tolérance active : la capacité à entendre, comprendre, voire accompagner celles et ceux qui nous agressent par peur. C’est un chemin difficile mais fécond : ne pas fermer la porte à celles et ceux qui nous la claquent au nez. C’est un chemin que j’ai appris à faire pendant la période Covid.

Cette posture trouve sa limite dans le célèbre paradoxe formulé par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis (1945) : « Si nous étendons la tolérance illimitée même à celles et ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact des personnes intolérantes, alors les personnes tolérantes seront détruites, et la tolérance avec elles ». Ma proposition n’est pas une résignation, mais une résistance tenace. C’est, comme l’écrivait Simone de Beauvoir, « dans la connaissance des conditions authentiques de notre vie qu’il nous faut puiser la force de vivre et des raisons d’agir ». La véritable ouverture n’est jamais un acte de violence, mais elle est souvent perçue comme telle. Comprendre cette dynamique et y résister avec endurance est le prix à payer pour que la liberté, l’innovation et la démocratie continuent à être des conquêtes vivantes.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


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