Une femme qui rentre chez elle à pied le soir a du danger un savoir corporel précis que l’homme qui marche dans la même rue n’a pas. Je propose le concept de savoir-corps pour penser cette connaissance qui s’inscrit par exposition, et l’asymétrie épistémologique qu’elle révèle.
Une femme rentre chez elle à pied, le soir. Elle entend des pas derrière elle, accélère légèrement, traverse pour mettre la rue entre elle et celui qui marche, vérifie du coin de l’œil sa silhouette, écoute si les pas changent de rythme. Elle tient ses clés dans sa main, prêtes. Elle évalue en quelques secondes plusieurs trajets possibles selon ce qui la sépare encore de sa porte. Elle n’y pense pas comme à une décision, son corps fait cela tout seul depuis qu’elle a treize ou quatorze ans.
Un homme qui passe par la même rue n’éprouve rien de tout cela. Il marche en pensant à ce qu’il fera demain, à la conversation qu’il vient d’avoir, au film qu’il regardera ce soir, et les pas derrière lui sont des pas qu’il n’enregistre pas comme un signal. Aucun protocole corporel ne lui est disponible pour ce que vit la femme à dix mètres de lui, et cette absence d’enregistrement, il la prend pour la normalité du monde.
Cette scène est ordinaire, elle se répète sous des formes variables des millions de fois chaque soir, et c’est elle qui m’amène à formuler ce qui suit, parce qu’elle touche à une question de connaissance.
Michael Polanyi a forgé en 1966, dans La Dimension tacite, le concept de savoir tacite, qu’on traduit aussi par savoir incorporé. Sa thèse est que nous savons toujours plus que ce que nous pouvons dire. Quand un médecin reconnaît à l’œil un diagnostic difficile, ou qu’un musicien improvise dans un style donné, il mobilise un savoir qui ne se réduit pas aux règles qu’il pourrait formuler, un savoir qui s’est inscrit dans son corps par exposition et par pratique répétée.
Ce que Polanyi décrit pour les professions, je voudrais le déplacer vers ce que les corps féminins savent du danger sexuel et sexiste, et plus largement vers ce que les corps minorisés savent du danger qui leur est propre. Ce savoir-là n’est appris ni dans les livres ni dans les institutions qui prétendent former les enfants à la vie. Il s’apprend par les avertissements parentaux, par le récit des situations où d’autres femmes ont été agressées, par la première main aux fesses dans les transports à treize ans, par le commentaire désagréable au coin de la rue, par la peur traversée dans le métro à minuit. Il s’inscrit ensuite dans la posture, dans le regard, dans la façon de marcher, dans le calcul des trajets et des heures.
Ce savoir est réel, il sauve des vies ou évite à des vies d’être profondément altérées, il oriente l’action de façon pertinente, et il a toutes les caractéristiques d’une connaissance à ceci près qu’il ne se laisse pas réduire à un énoncé propositionnel.
L’épistémologie occidentale moderne, de Descartes aux philosophes des sciences d’aujourd’hui, a privilégié les savoirs explicites et démontrables, et tenu pour suspects ceux qui passent par le corps ou par la pratique. Cette hiérarchie a eu des effets politiques importants, en ce que les savoirs des femmes, des classes populaires ou des peuples colonisés ont été systématiquement disqualifiés au profit de savoirs qui se laissaient écrire dans le bon format, celui des hommes occidentaux instruits.
Le tournant phénoménologique, avec Edmund Husserl puis Maurice Merleau-Ponty, a partiellement corrigé ce biais en réhabilitant le rôle du corps dans la perception et la connaissance, et la correction prend toute sa portée dans les théories féministes contemporaines. Iris Marion Young, dans Throwing Like a Girl (1980), montre que la corporéité féminine est structurée dès l’enfance par un apprentissage de la retenue et de l’auto-protection. Sandra Bartky, dans Femininity and Domination (1990), analyse comment la peur du regard masculin façonne la posture, la démarche et l’occupation de l’espace. Sara Ahmed reprend ces analyses dans Living a Feminist Life (2017) en les élargissant aux corps racisés.
Toutes ces autrices convergent sur ce point. Il existe un savoir du danger qui s’inscrit dans le corps des personnes exposées et qui structure leur rapport au monde, un savoir qui reste largement invisible pour celles et ceux qui ne le partagent pas.
C’est cette invisibilité qui produit ce que j’appelle l’asymétrie épistémologique. Quand une femme dit à un homme qu’elle a peur dans certaines situations, deux attitudes sont possibles de la part de cet homme. Il peut prendre cette peur pour ce qu’elle est, un savoir corporel sur le monde, et ajuster en conséquence son propre comportement et sa propre lecture des situations. Il peut aussi la prendre pour une émotion subjective et exagérée, qu’il disqualifie au nom de sa propre expérience, laquelle ne lui livre aucune raison de craindre quoi que ce soit.
La seconde attitude est statistiquement la plus fréquente, et sa logique est facile à comprendre. L’homme en question ne ressent rien, son expérience corporelle ne lui apprend rien qui ressemble à ce que la femme décrit, et il ne voit pas, depuis là où il se tient, pourquoi il y aurait à craindre quoi que ce soit. Il construit alors, avec toute la bonne foi du monde, une thèse selon laquelle la peur féminine serait disproportionnée, fabriquée par les médias ou entretenue par un discours victimaire.
Cette construction est imparable, mais à condition de tenir l’expérience corporelle pour un critère universel. Si tout corps ressentait la même chose dans la même situation, l’absence de peur chez l’un impliquerait effectivement l’absence de raison de peur pour l’autre. Mais cette universalité présupposée est fausse, parce que les corps ne sont pas équivalents, n’ont pas la même histoire et n’ont pas été exposés aux mêmes choses. Le savoir-corps de l’un n’est pas celui de l’autre, et c’est aussi la raison pour laquelle l’absence de peur du roi de la savane ne dit rien sur la sécurité réelle des proies.
Je propose donc le concept de savoir-corps pour désigner cette forme de connaissance qui s’inscrit dans le corps d’une personne par exposition répétée, oriente son action de façon pertinente, et ne se laisse pas transmettre par un énoncé propositionnel.
Le concept reprend des éléments du savoir tacite de Polanyi, du schéma corporel de Merleau-Ponty et du savoir situé de Donna Haraway, mais il les articule sur un terrain particulier, celui des connaissances que les corps minorisés acquièrent du danger qui leur est propre. Il a quatre propriétés.
D’abord, il est acquis et non inné. Une fillette de cinq ans n’a pas encore le savoir-corps de la peur sexiste, elle l’apprend progressivement, par des micro-expériences répétées et par l’imprégnation du savoir corporel des femmes qui l’entourent.
Ensuite, il est non communicable, au sens où il ne peut pas se transférer par un énoncé. Une femme peut tenter d’expliquer à un homme ce qu’elle ressent dans certaines situations, elle ne peut pas le lui faire éprouver, et cette limite n’est pas un défaut de pédagogie, elle tient à la nature même de ce type de connaissance.
Il est aussi vrai. Il dit quelque chose du monde réel. Quand une femme évalue qu’une situation est dangereuse, il lui arrive de se tromper, comme tout savoir empirique, mais en moyenne elle ne se trompe pas, et les statistiques disponibles confirment ce que les corps savent.
Il est enfin politique. Sa disqualification massive par les institutions et par les hommes ordinaires est l’un des mécanismes par lesquels les violences contre les femmes ont pu durer si longtemps sans être traitées comme un problème social, et tant que le savoir-corps des victimes reste disqualifié au profit du non-savoir-corps des dominants, le statu quo se reproduit.
Reconnaître le savoir-corps demande d’abord de modifier nos protocoles de débat. Quand quelqu’un témoigne d’un savoir corporel, il faut suspendre l’évaluation rationnelle qui consisterait à exiger des preuves au sens explicite. Le témoignage est ici la preuve elle-même, parce que c’est tout ce que ce type de connaissance peut produire, et la demande de preuve supplémentaire revient à nier le type de connaissance dont il s’agit.
Cela demande aussi de reconnaître nos propres ignorances. Tout corps a son savoir-corps et tout corps a ses non-savoirs-corps. Un homme peut avoir un savoir-corps précis du chômage de longue durée s’il l’a vécu, et ce savoir reste invisible pour ceux qui ne l’ont pas vécu, hommes comme femmes. Un Noir peut avoir du contrôle policier un savoir-corps qu’aucun Blanc ne peut acquérir par lecture. Une personne handicapée peut avoir de l’inaccessibilité de la ville un savoir-corps que les valides ne perçoivent pas. Le savoir-corps n’est donc pas le privilège d’un groupe particulier, c’est la propriété de tout corps situé, et ses contenus varient avec les situations dans lesquelles ce corps a vécu.
Pour celles et ceux qui ne sont pas exposés à un danger donné, reconnaître le savoir-corps demande enfin un travail particulier. Ce travail ne se confond pas avec l’empathie superficielle qui consiste à imaginer qu’on est à la place de l’autre ; il demande quelque chose de plus difficile, qui est de reconnaître que l’autre sait quelque chose que je ne saurai jamais, et que cette différence fait justement la structure de la connaissance commune, loin d’en être un défaut. Il n’y a pas de point de vue de Sirius depuis lequel un seul observateur verrait tous les dangers possibles ; il y a une multiplicité de corps, dont chacun est en contact avec ce qui le menace, et la connaissance n’est juste qu’à condition d’articuler ces multiplicités sans les réduire.
Cette analyse rejoint des phénomènes très contemporains. Depuis l’irruption de #MeToo en 2017, les réseaux sociaux ont rendu massivement visibles des témoignages qui circulaient auparavant dans la sphère privée, et ce mouvement a mis en commun des savoirs-corps féminins à une échelle sans précédent. Mais les mêmes plateformes ont aussi diffusé une réaction antiféministe qui prend la forme d’une disqualification frontale du savoir-corps : « Vous exagérez, vous généralisez, vos statistiques sont biaisées. »
La philosophie a, dans ce contexte, quelque chose à apporter qui n’est pas d’ordre moral. Il ne s’agit pas pour elle de prendre parti, mais de dire ce qu’est ce type de connaissance, comment il s’acquiert, ce qu’il vaut, et pourquoi sa disqualification systématique est fausse au sens de la connaissance elle-même, en plus d’être injuste. Le concept de savoir-corps me paraît un instrument utilisable pour ce travail.
L’autre comme miroir et comme mystère
L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.