Présence et dépendance

3 septembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Nous croyons choisir l’indépendance mais cultivons partout la dépendance. Cette contradiction structure nos vies numériques comme affectives, et révèle notre peur du mouvement qui est pourtant l’essence même de la vie.

La confusion entre le pourquoi et le comment

A priori, ce qu’on va toujours prôner dans les discours éducatifs ou politiques, c’est l’indépendance, c’est-à-dire l’esprit critique. On cite souvent Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), « Sapere aude ! » ( aie le courage de te servir de ton propre entendement). Pourtant, la réalité de ce qui est le plus souvent attendu, que ce soit dans le champ de l’entreprise, dans le champ de l’école ou dans celui de la famille, c’est bien plus l’obéissance que l’indépendance.

Car l’obéissance rassure, elle ne remet pas en question le système. Quand bien même le système dysfonctionne, il est déjà présent, il est là, il nous fait croire qu’il fonctionne parce que c’est lui qui opère l’organisation du collectif. Et on y est tellement habitué·e·s qu’on croit que c’est peut-être le seul à pouvoir fonctionner. Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), a bien montré comment les systèmes disciplinaires créent leur propre légitimité par leur simple persistance dans le temps.

Cela est évidemment faux. L’indépendance permet précisément de faire évoluer les systèmes, et même de leur donner la vie. C’est pourquoi, à l’intérieur des systèmes eux-mêmes, la capacité de remise en question, d’évolution, de souplesse, est indispensable à leur survie. Les systèmes complexes adaptatifs, comme les décrit Edgar Morin, ne survivent que par leur capacité à intégrer le désordre et la réorganisation permanente.

Malheureusement, c’est bien peu mis en place au niveau individuel. On préfère parfois mourir doucement et laisser s’étioler un système, même le système de notre propre corps, qui nous rassure car on le connaît, plutôt que de le remettre en question. Car la remise en question semble dangereuse pour le système, puisqu’elle va potentiellement changer ses règles de fonctionnement. Donc oui, elle est dangereuse pour le système tel qu’il est, mais elle est pérenne pour l’avenir du collectif ou du projet dont ce système n’est que l’infrastructure permettant son existence. On a souvent tendance à confondre le pourquoi et le comment.

Ce qui compte véritablement, c’est le pourquoi (le bien-être des personnes qui composent le groupe, l’épanouissement collectif, la réalisation d’un projet commun), ce n’est pas le comment (le maintien d’un certain mode d’organisation des personnes, quand bien même il leur serait néfaste). On croit que la stabilité réside dans l’immobilité du comment, dans la perpétuation des mêmes structures. Et on met le pourquoi de côté, on l’oublie progressivement.

La présence comme accueil du mouvement perpétuel

Une vraie stabilité, comme le suggère Zygmunt Bauman dans sa théorie de la « modernité liquide », c’est celle qui consiste à toujours mettre le pourquoi en avant et qui s’inscrit dans le mouvement perpétuel. Permettez-moi de prendre l’image d’une personne assurant le service dans un café, qui circule à toute vitesse entre les tables en tenant un plateau chargé de verres pleins, en équilibre au bout de son bras levé. Si le plateau était fixé de façon rigide à son bras, si cette personne voulait absolument maintenir le plateau parfaitement horizontal en permanence, eh bien ce plateau subirait tous les chocs de son déplacement et ainsi les verres déborderaient, se renverseraient et tomberaient tout le temps ! Alors que si le plateau accompagne son mouvement de façon harmonieuse et complémentaire, s’adaptant constamment aux changements de direction et de vitesse, c’est-à-dire ondulant en permanence, eh bien tous les verres posés dessus et les liquides qu’ils contiennent bougent en écho, dans une danse coordonnée, et ainsi ne se renversent ni ne tombent. La stabilité du plateau vient paradoxalement de son mouvement permanent, de sa capacité d’adaptation continue ; sa pérennité réside dans son pourquoi qui est d’apporter à bon port des verres pleins à la clientèle du café.

Ce mouvement qui est autorisé par l’indépendance est intimement lié à une qualité de présence. Et la qualité de présence, c’est précisément cette capacité d’accueillir le changement permanent, d’être en résonance avec la réalité du monde qui est toujours en mouvement, jamais figée. Héraclite l’avait formulé : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » (Ve Siècle avant J.-C.) La terre tourne, les océans se retirent et reviennent au gré des marées, les températures fluctuent selon les saisons, les arbres croissent, notre corps se transforme continuellement, nos cellules se renouvellent, nos pensées évoluent. Le monde est mouvement, la vie est mouvement, et notre présence, c’est-à-dire ce qui fonde notre existence harmonieuse dans le monde, c’est l’accueil conscient de ce mouvement.

La servitude numérique volontaire

Mais malheureusement, nous cultivons beaucoup la dépendance plus que nous ne voulons l’admettre. Je voudrais proposer ici l’idée que nous sommes infiniment plus dépendant·e·s que ce que nous croyons l’être, et que cette dépendance s’infiltre dans des domaines où nous pensons précisément exercer notre liberté.

Le principe de fonctionnement récurrent de la dépendance, je viens de le décrire : c’est se rassurer en mettant le comment avant le pourquoi. Et c’est cela qui nous aveugle profondément car, comme nous sommes rassuré·e·s par la stabilité apparente du système, nous pensons que nous avons raison et que nous sommes indépendant·e·s et libres. Alors même que nous choisissons activement, quotidiennement, la dépendance la plus forte à une multitude de systèmes et de relations.

Par exemple, dans notre usage du numérique, nous nous croyons libres avec cet accès permanent et ubiquitaire à toutes nos données. Comme l’analyse Sherry Turkle dans Reclaiming Conversation : The Power of Talk in a Digital Age (2015), nous avons confondu connexion et relation, accès et liberté. Cette liberté qui paraît simple et même consubstantielle à nos vies modernes, qui s’inscrit dans nos réflexes les plus quotidiens de communication avec les autres via nos smartphones, la gestion bancaire instantanée, la navigation GPS, est en réalité une dépendance absolue à de grands groupes industriels, principalement américains, qui sont les opérateur·rice·s exclusif·ve·s de ces services, des réseaux et des technologies qui permettent leur existence.

On peut se rassurer en pensant que ce n’est pas véritablement un problème car les enjeux économiques sont tellement vastes qu’ils garantissent la continuité du service. Ces groupes industriels, pense-t-on, vont nécessairement assurer la pérennité de leurs plateformes. Et ainsi, il n’y aurait pas à s’en préoccuper car devenir plus indépendant·e numériquement serait se compliquer inutilement la vie : devoir s’occuper de choses bassement matérielles, de gestion de disques durs, de sauvegardes régulières, de NAS domestiques et autres infrastructures personnelles.

Il semble tellement plus simple et plus intelligent de se concentrer sur l’essentiel, à savoir les contenus que nous créons et partageons entre nous, en utilisant ces services si pratiques et « gratuits ». Je ne dis pas que ce raisonnement est totalement erroné, mais force est de constater que la dépendance est devenue absolue.

Nous nous croyons libres tout en nous laissant piloter par chaque nouveau service qui nous est proposé. Nous croyons être dans l’innovation perpétuelle, dans le mouvement créatif, car nous adoptons constamment de nouvelles applications, de nouvelles fonctionnalités. Mais nous croyons être en mouvement alors qu’en réalité nous sommes complètement figé·e·s et prisonnier·ère·s du comment.

Nos vies changent superficiellement, mais dans cette relation de dépendance, et nous sommes complètement absent·e·s à la conscience même de notre servitude numérique. Comme l’écrivait Étienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1576) : « Ils sont donc tyrans ceux qui par méchanceté ou par ruse ont su ravir au peuple sa liberté ; mais le peuple lui-même consent à sa servitude. » Si nous nous préoccupions davantage de notre indépendance numérique, on pourrait effectivement avoir l’impression de consacrer trop de temps au comment, à gérer des aspects techniques apparemment secondaires. Mais c’est précisément se voiler la face que de croire qu’un outil, qu’un comment, est neutre. Marshall McLuhan l’avait parfaitement formulé : « Le medium est le message. » (1964) L’outil façonne les usages et ainsi nous transforme, nous rend dépendant·e·s, nous rend même aveugles aux changements profonds dans nos propres existences, qui sont décidés par d’autres.

Nous nous retrouvons en dépendance jusque dans nos façons de penser le monde, qui sont subtilement orientées par des outils et des algorithmes qui s’imposent à nous sans que nous questionnions même leur existence en tant qu’outils. Nous les naturalisons, nous les considérons comme une sorte de service public neutre alors que ce ne sont que des projets industriels orientés par des logiques de profit et de contrôle.

S’intéresser consciemment au comment des outils numériques, c’est donc une façon essentielle de prendre conscience de leur existence en tant que constructions, de leurs biais inhérents, de notre dépendance structurelle, et ainsi de pouvoir faire des choix véritablement éclairé·e·s. La conscience de la dépendance est le premier pas indispensable vers une reconstruction de la liberté.

Les racines psychiques de la dépendance affective

Je vais maintenant explorer un autre domaine, apparemment très différent mais structurellement similaire : celui des relations amoureuses. Lorsque nous rencontrons une personne dont nous tombons amoureux·ses et que cette relation nous épanouit, nous enrichit, élargit notre niveau de conscience, nous avons l’impression d’exercer pleinement notre liberté de choix. L’autre nous enrichit, et du fait de l’intimité de la relation, nous transforme positivement. Nous recevons énormément de cette personne qui nous devient si proche, et cette transformation nous semble bénéfique car nous la choisissons consciemment dans le cadre d’une relation que nous considérons comme saine.

Il faut distinguer ici les relations saines des relations symptomatiques, ces dernières étant des unions puissantes mais malsaines, basées sur la répétition de schémas traumatiques plutôt que sur un terrain psychique équilibré, sur la rencontre authentique de deux personnes autonomes.

Prenons donc une relation véritablement saine. A priori, tout semble parfait : chaque personne choisit librement, sans manipulation, de vivre cette relation, d’en être enrichie, de construire progressivement une vie commune, peut-être de fonder une famille, de faire des acquisitions matérielles partagées, de se marier, de tisser des liens avec les familles respectives.

Mais si on y regarde de plus près, avec l’acuité que propose Erich Fromm dans L’Art d’aimer (1956), on découvre que bien souvent, même au sein de relations initialement saines, la relation finit par remplir une fonction de sécurisation affective. La stabilité matérielle qu’on recherche en faisant l’acquisition commune d’un bien immobilier par exemple, on la transpose inconsciemment dans le domaine émotionnel. On se met progressivement en attente de l’autre qui doit nous rassurer, comme cette maison dans laquelle nous revenons chaque soir et dont le toit nous protège des intempéries.

Ce faisant, sans même en avoir conscience, en toute bonne foi, nous nous sommes insidieusement mis·es en dépendance de l’autre. Et paradoxalement, cela entretient l’illusion d’une relation solide. « Quand je rentre chez moi et que je suis rassuré·e par la présence de l’autre, cela est pour moi solide, stable, pérenne. »

C’est pourtant exactement ce qui fragilise le plus la relation. Car dès lors que l’autre ne nous rassurerait plus suffisamment, l’édifice entier vacillerait sur ses bases. On glisse en réalité, sans s’en apercevoir, très rapidement dans une dépendance émotionnelle : l’attente anxieuse que l’autre nous rassure constamment, notamment sur les questions d’exclusivité amoureuse.

Chaque personne porte en elle, et nul n’en est exempt, des carences affectives héritées de son enfance. Donald Winnicott parlait de la « mère suffisamment bonne » pour souligner qu’aucun·e parent·e ne peut parfaitement répondre à tous les besoins de son enfant. Ce n’est pas une défaillance parentale, c’est une impossibilité structurelle : l’équipe parentale ne peut pas lire dans les pensées de son enfant, elle fait de son mieux avec ses propres limitations, et elle ne peut percevoir ni anticiper exactement tous ses besoins émotionnels.

Ainsi, chaque personne transporte dans son bagage psychique une peur primordiale de l’abandon, un manque affectif fondamental. Et dans la mesure où l’amour active ces zones archaïques du lien et de l’attachement, le sentiment amoureux se confond inexorablement avec ces besoins infantiles de sécurité du lien et de réassurance émotionnelle permanente.

Cette confusion engendre la jalousie dès que l’autre manifeste de l’intérêt pour une tierce personne, ou même simplement quand nous fantasmons cette possibilité, ou même de l’intérêt pour une activité épanouissante, ou professionnelle dans laquelle l’un·e ou l’autre est impliqué·e (« tu me trompes avec ton travail »), ou même des amitiés. Et cette jalousie entraîne le désir de possession de l’autre pour se rassurer, qui peut aller jusqu’au désir paradoxal de soumission à l’autre pour garantir qu’on le rassure suffisamment pour qu’il reste. On voit bien comment le sentiment amoureux initial, potentiellement libérateur et épanouissant, se retrouve contaminé par des dynamiques de réparation narcissique, de réassurance compulsive, de culture de la jalousie et de la peur, de dépendance disproportionnée, d’objectification de l’autre, de soumission à des dynamiques potentiellement abusives. C’est une violence psychique intrinsèque qui s’installe sans qu’il y ait nécessairement de mauvaises intentions conscientes de part et d’autre.

Ce système relationnel est dysfonctionnel, mais c’est pourtant le plus répandu, celui que notre culture considère comme normal et même romantique. On croit que jalousie et amour sont intrinsèquement liés, alors que ce sont des forces opposées : l’amour libère, la jalousie emprisonne. Avec cette grille de lecture, on perçoit l’extrême fragilité du système : il suffit qu’une personne développe des sentiments pour quelqu’un d’autre, que les besoins évoluent différemment, que la peur s’installe, pour que tout s’effondre. On croyait avoir construit un système solide, en réalité on tient à bout de bras un édifice d’une extrême fragilité, qui d’ailleurs peut perdurer des années dans cet état de fragilité, nous laissant croire à sa solidité, qui n’est que superficielle.

Vers une conscience libératrice

Ce choix initial d’engagement dans une relation qui semblait un espace d’épanouissement mutuel se transforme donc en espace de déni, de dissimulation, de mensonges, de dépendance et de codépendance, l’exact opposé de l’indépendance authentique. Le chemin à parcourir, dans le domaine affectif comme dans le domaine numérique, est un chemin de conscience, de déconstruction patiente, d’exploration minutieuse de tous ces mécanismes. Il s’agit de s’engager dans des lectures éclairantes, des échanges sincères, des discussions courageuses sur les multiples facettes de la relation, dont l’amour n’est qu’une dimension parmi d’autres.

L’objectif est de comprendre, sans jugement ni culpabilisation, l’étendue réelle de nos dépendances. C’est par cette prise de conscience progressive qu’on peut espérer réinvestir sa présence authentique, son autonomie véritable, et construire des systèmes relationnels au service de l’épanouissement humain plutôt que de sa limitation.

Cette transformation serait particulièrement bénéfique pour les relations amoureuses, dont les ruptures causent souvent des dommages psychiques considérables aux partenaires et à leurs enfants. Faute d’avoir conscientisé et dénoué ces enchevêtrements de dépendances, les personnes restent prisonnier·ère·s, parfois des années après la séparation, de conflits intériorisés, de sentiments de trahison, de ressentiments transgénérationnels qui se transmettent comme des malédictions familiales, tout cela provenant de cette dépendance inconsciente jamais élucidée.

C’est pourquoi le travail de conscientisation me semble revêtir une importance capitale, notamment aujourd’hui où la dépendance est aussi vis à vis des outils, donc d’une politique dont nous nous pouvons de moins en moins nous échapper. Comme pourrait le dire Jiddu Krishnamurti : « Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade. » Notre tâche est donc de questionner nos adaptations, nos dépendances naturalisées, pour retrouver le chemin d’une présence authentique au monde, une présence qui accueille le mouvement perpétuel de la vie sans s’y perdre, qui maintient son autonomie tout en restant en relation, qui distingue enfin le pourquoi du comment.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


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