Présence, lieu commun et entre-soi

17 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’humanité, intrinsèquement collective, nécessite un lieu commun symbolique pour faire société. Ce lieu doit favoriser la diversité des points de vue plutôt que le consensus, éviter l’entre-soi, et cultiver la présence authentique de chacun.

Les mensonges sur l’intérêt général

Pour que l’humanité fasse sens, il faut qu’elle s’engage de façon constructive dans sa dimension collective, car elle est par essence collective : les parents donnent naissance à des enfants, qui s’inscrivent ensuite dans des familles, dans des sociétés. La vie humaine est engagée intrinsèquement dans des relations sociales, sinon, elle n’existerait pas elle-même. Et pour que les relations sociales soient bénéfiques, au service de l’intérêt de chacun, c’est-à-dire de l’intérêt collectif, car comme les deux sont intrinsèques, l’un ne peut aller sans l’autre, il faut créer un « lieu commun ».

On transmet beaucoup de fausses valeurs de culpabilisation au sujet de l’intérêt propre. Ces fausses valeurs nourrissent non pas l’altruisme comme elle le prétendent, mais les dominations, c’est-à-dire le pouvoir de ceux qui édictent et qui organisent le système de culpabilité vis à vis de ceux qui sont soumis. Les soumis, croyant bien faire, croyant être au service de l’intérêt général, donc oubliant de prendre en compte leur propre dignité, croyant être altruistes, sont en réalité sous l’emprise de personnes qui tirent profit de leur exploitation.

Le bon ou le mauvais lieu commun

Ainsi pour que cela arrive le moins possible et que le système d’organisation soit le plus vertueux possible, on doit créer un lieu commun, un lieu symbolique, c’est-à-dire que ce n’est pas forcément un lieu au sens physique du terme. On doit fonder du commun, des mots dont on partage le sens, des cultures qui nous permettent de nous fonder dans notre humanité par des récits que nous partageons avec d’autres, c’est ce que j’appelle le lieu commun.

Ce lieu commun est indispensable, car s’il n’y a pas de commun symbolique, de culture partagée, alors nous ne saurons pas comment faire société ensemble, car nous ne saurons même pas de quoi nous parlons quand nous serons en train de parler ensemble. Cela arrive souvent dans des assemblées que nous ayons du mal à comprendre le sujet même de l’assemblée. J’imagine que ce que je dis là peut faire écho à des sentiments qu’on a tous eus, de ne pas comprendre de quoi il s’agit. Eh bien, c’est précisément le lieu commun qui était mal défini. Je ne dis pas que quelqu’un en est responsable, mais c’est ce manque de définition du lieu commun qui produit la difficulté de faire société ensemble, le premier frein.

Mais le lieu commun peut être aussi normatif et devenir un « lieu commun », dans l’autre sens du terme, c’est-à-dire une banalité, quelque chose de galvaudé, qui a perdu tout son sens et qui donc ne fait absolument plus commun, car il est un vide de sens, alors même que ce qu’on demande au commun, c’est de permettre qu’il y ait un partage du sens, c’est-à-dire de la compréhension de ce dont on est en train de parler ou d’agir ensemble.

Et c’est pourquoi il faut fonder un lieu commun, mais il faut aussi se méfier comme la peste du « lieu commun », qui vide les choses de leur intérêt pour faire humanité. C’est pourquoi ce qui est absolument, me semble-t-il, à cultiver, c’est la diversité de points de vue. Ce lieu commun ne sera pas un lieu de consensus, où tout le monde pense la même chose, emploie les mêmes mots, mais sans plus les investir de sens. Dans le consensus (ou totalitarisme, souvent inconscient de l’être, car bien-pensant), il faut employer les mots autorisés, parce que si on ne les emploie pas, on se fait exclure, même si on ne sait pas pourquoi on les emploie.

S’opposer au consensus, qui vide le sens et la vie

Les gens qui tiennent à la démocratie, qui tiennent à des collectifs humains qui font sens, vont lutter à toute force contre cette pensée unique, cette doxa comme on dit, ce consensus qui vide l’essence de la diversité des points de vue et de l’enrichissement que la diversité produit. Donc, c’est un commun de compromis et non pas de consensus qui est à construire, pour lequel il est à mon avis à œuvrer. Un lieu commun dans lequel toutes les expressions sont possibles. Un lieu de débat riche. Mais un lieu de débat réel, pas un simulacre.

Je crois que pour cultiver ce type d’espace dont, chaque personne est responsable, il faut ne jamais faire l’économie du temps consacré à redéfinir les choses, à redéfinir les mots, afin d’identifier les endroits de nos désaccords, pour refonder toujours ce lieu commun diversifié, car il n’y a plus de « lieu commun », c’est-à-dire de pensée unique dedans, mais cette multiplicité d’autant plus présente et agissante qu’on œuvre à sa formulation.

Cultiver « l’hors de soi » pour faire commun par la présence

Mais, on le sait, les lieux communs suscitent l’entre-soi. On se rassemble entre soi. On ne veut plus voir l’extérieur, même si on se dit ouverts au monde, pour se rassurer dans nos lieux communs. Et cela, c’est terrible parce que cet entre-soi commence à vider l’espace social de sa capacité de se nourrir d’autres pensées, d’autres points de vue, ce qui lui est à long terme absolument vital, même si à court terme cela peut sembler déstabilisant ou même dangereux.

Assumer la création et la réinvention perpétuelle de lieux communs où on peut être hors de soi, est particulièrement dangereux et déstabilisant, c’est pourquoi on a tendance à l’éviter et on sombre doucement dans l’entre soi. Ainsi, ce qui est à cultiver et à encourager, à mon sens, c’est la présence, c’est-à-dire l’ancrage en soi-même, c’est-à-dire la radicalité de notre propre pensée. La radicalité, c’est l’ancrage en soi, c’est la présence d’une personne qui se découvre à elle-même et ose se découvrir aux autres. Ce n’est en aucun cas la fermeture d’esprit. C’est la générosité de s’exposer et de recevoir l’exposition des autres. C’est l’enrichissement possible du fait des rencontres, mais l’enrichissement choisi en toute liberté et autonomie, en toute présence.

L’autre comme miroir et comme mystère

L’autre surgit comme une énigme qui dérange nos certitudes, une ouverture qui provoque résistance et violence tant nous redoutons ce qui vient troubler notre univers mental. Cette peur de l’altérité transforme l’autre en spectre menaçant, en figure fantasmée sur laquelle nous projetons nos angoisses. Pourtant, la véritable présence à l’autre exige de dépasser nos a priori, ces projections qui semblent définir notre identité mais nous enferment dans la répétition du même. La tolérance authentique ne consiste pas à supporter l’autre malgré ses différences, mais à construire un espace de confiance où chacun peut oser se transformer. Entre le « nous » totalisant qui nie les singularités et le « je » solipsiste qui refuse le collectif, il existe un chemin : celui du lieu commun symbolique qui favorise la diversité des points de vue sans imposer le consensus. Les petits hommes verts que nous cherchions dans les étoiles émergent aujourd’hui de nos créations technologiques, redéfinissant les frontières de l’humanité et nous confrontant à une altérité radicalement nouvelle. Face à cette multiplication des figures de l’autre - l’étranger, la machine, le dissident - notre défi consiste à maintenir ouverte la possibilité de la rencontre sans réduire l’autre à nos catégories, sans confondre identité et fonction sociale. L’absence de privilèges peut paradoxalement nous rendre plus présents aux besoins réels des autres, échappant ainsi au piège de l’action altruiste qui part de ses propres projections plutôt que de l’écoute véritable.


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