Le discours ambiant déplore une « crise de l’attention » causée par le numérique. Et si cette lecture occultait une transformation plus profonde : l’émergence d’une exigence nouvelle chez des citoyen·nes devenu·es créateur·rices ?
Avant de diagnostiquer une crise, encore faut-il définir ce dont on parle. L’attention n’est pas une substance quantifiable dont nous disposerions en stock limité. Les sciences cognitives en distinguent plusieurs formes :
Ces distinctions, loin d’être de simples catégories académiques, révèlent que l’attention est moins une capacité unitaire qu’un ensemble dynamique de compétences adaptatives.
Le philosophe Yves Citton, dans Pour une écologie de l’attention (2014), propose une approche radicalement différente. Plutôt que de considérer l’attention comme une ressource individuelle à préserver, il invite à la penser comme un phénomène collectif, relationnel et politique. Notre attention ne s’use pas, elle se construit, se partage, se négocie. Elle est le fruit d’un environnement culturel, médiatique et social qui la façonne autant qu’elle le façonne en retour. Cette perspective écologique déplace le problème : ce n’est pas l’attention des individus qui serait défaillante, mais plutôt certains dispositifs institutionnels qui peinent à s’adapter aux nouvelles formes de disponibilité.
Car l’attention est fondamentalement relationnelle. Elle ne se déploie pas dans le vide, elle répond à une sollicitation, elle s’oriente vers un objet, elle s’inscrit dans un contexte. L’attention portée à une œuvre d’art, à une conversation, à un paysage, dépend de la qualité de la rencontre vécue. C’est là que le discours dominant sur le déficit attentionnel révèle son impensé : en accusant les individus de ne plus savoir se concentrer, il évite soigneusement de questionner la pertinence de ce qu’on leur propose.
Le discours sur la crise de l’attention suit un schéma désormais rodé. Les écrans et les réseaux sociaux auraient créé une génération incapable de se concentrer plus de quelques secondes. Les algorithmes, conçus pour maximiser le temps d’engagement, auraient transformé les utilisateurs·rices en consommateur·rices compulsif·ves, prisonnier·ères de mécanismes dopaminergiques comparables à ceux de l’addiction. Face à ce tableau apocalyptique, les institutions culturelles (musées, théâtres, cinémas, bibliothèques…) seraient les derniers remparts d’une attention « authentique », contemplative et désintéressée.
Ce récit n’est pas entièrement faux, mais il est profondément incomplet. Oui, l’économie de l’attention a créé des dispositifs de captation sophistiqués. Oui, les notifications, les fils d’actualité infinis, les mécanismes de récompense variable sollicitent nos circuits neuronaux de manière intense. Mais réduire les pratiques numériques à ces seuls mécanismes relève de la caricature. Les mêmes plateformes qui sont accusées de détruire l’attention permettent à des millions de personnes d’apprendre de nouvelles compétences, de découvrir des univers culturels insoupçonnés, de créer des communautés d’entraide et de partage.
Michel Serres, dans Petite Poucette (2012), avait saisi avec acuité cette transformation. La jeune génération qu’il décrit n’est pas diminuée, elle est différente. Elle a développé de nouvelles compétences cognitives, de nouvelles formes de navigation dans l’information, de nouvelles manières de faire société. L’accusation de déficit attentionnel masque souvent une incompréhension générationnelle doublée d’un refus de reconnaître que les formes légitimes de la culture pourraient ne plus être les seules valables.
Car il faut dire clairement que le discours sur la crise de l’attention émane principalement des institutions qui voient leur autorité culturelle contestée. Les responsables de musées qui déplorent l’incapacité des visiteur·euses à contempler un tableau plus de quelques secondes oublient peut-être de questionner la qualité de la médiation proposée, ou le choix des œuvres (dont seulement 5% sont visibles parmi les réserves) ou même le choix de ce qui fait œuvre (ce qui est pourtant de longue date questionné par l’art contemporain). Les programmateur·rices de théâtre qui s’inquiètent de la désaffection des jeunes publics pourraient s’interroger sur la pertinence de propositions conçues sans eux et pour un monde qui n’existe plus pour elles et eux.
Et si nous avions tout simplement affaire, non pas à un déficit d’attention, mais à une augmentation des exigences ? Je propose de considérer sérieusement cette hypothèse. Lorsque l’accès aux contenus culturels était rare et coûteux, lorsque les choix se limitaient à quelques chaînes de télévision, quelques salles de cinéma, quelques théâtres, quelques librairies et quelques disquaires, l’attention se déployait par défaut sur ce qui était disponible. L’abondance contemporaine a changé la donne : face à une offre quasi illimitée, les individus sont devenu·es sélectif·ves. Ils et elles ne tolèrent plus de perdre leur temps avec des contenus qui ne les concernent pas, dont ils et elles peuvent très vite décoder qu’ils ne les enrichiront pas.
Cette exigence nouvelle n’est pas un appauvrissement, c’est plutôt une forme de maturité culturelle. Les utilisateur·rices des plateformes numériques ont appris à naviguer dans la profusion, à identifier rapidement ce qui leur correspond, à construire des parcours culturels personnalisés. Loin d’être passif·ves face aux algorithmes, ils et elles développent des stratégies sophistiquées d’appropriation et de contournement. L’algorithme de TikTok, tant décrié, est aussi un outil de découverte remarquable qui permet à des créateur·rices inconnu·es d’atteindre des publics considérables, court-circuitant les médiateur·rices traditionnels de la légitimité culturelle.
Je propose donc de renverser la perspective : ce qu’on diagnostique comme une incapacité pourrait être une compétence émergente : celle de refuser ce qui ne nous convient pas, d’exercer un jugement rapide sur la pertinence d’un contenu, de zapper non par incapacité de concentration mais par discernement. Pierre Bourdieu, dans La Distinction (1979), avait montré comment les goûts culturels sont socialement construits et servent à maintenir des hiérarchies. Le discours sur le déficit attentionnel pourrait bien être une forme actualisée de cette distinction : celles et ceux qui ne s’attardent pas devant les formes culturelles légitimes sont disqualifié·es comme déficient·es, alors qu’ils et elles exercent simplement d’autres choix.
Deux exemples tirés de la vie ordinaire permettent d’éclairer cette réflexion. Le premier concerne les rencontres amoureuses. Une part considérable des couples se forment aujourd’hui via des applications numériques. Ces relations aboutissent à des engagements durables, des mariages, des naissances. Si les utilisateur·rices de ces applications souffraient réellement d’un déficit d’attention pathologique, comment pourraient-ils et elles construire des liens aussi exigeants, aussi chronophages, aussi impliquants qu’une relation amoureuse ? L’attention portée à leur téléphone n’est pas une attention vide : c’est une attention orientée vers la rencontre avec l’autre.
Le second exemple, plus délicat, concerne l’obésité. Notre société a progressivement appris à ne plus stigmatiser les personnes en surpoids, reconnaissant la complexité des déterminants de cette condition et le droit de chacun·e à disposer de son propre corps. Face à une même situation, deux personnes obèses peuvent avoir des vécus radicalement différents : l’une peut considérer son rapport à la nourriture comme une souffrance à traiter, l’autre peut l’assumer comme un choix de vie. Cette nuance essentielle, qui relève du respect de la dignité et du libre-arbitre, est totalement absente du discours sur l’attention numérique.
Car qui décide que passer du temps sur les réseaux sociaux est un problème ? Cette activité peut effectivement être vécue comme une addiction par certains et certaines, qui cherchent légitimement de l’aide pour modifier leur comportement. Mais elle peut aussi être assumée comme un choix, comme une source de plaisir, de lien social, d’apprentissage. La stigmatisation systématique des pratiques numériques reproduit exactement l’erreur que nous avons appris à éviter concernant d’autres comportements : elle confond le jugement moral avec l’analyse objective, elle présuppose ce qu’il faudrait démontrer, elle pathologise des pratiques majoritaires.
D’ailleurs, la comparaison avec les pratiques à risque physique éclaire utilement le débat. Une personne en excellente forme physique qui pratique le ski alpin chaque week-end s’expose à des dangers objectifs considérables (accidents, traumatismes, voire décès) ; alors qu’elle est en « pleine forme », elle met peut-être sa vie bien plus en danger que celle qui mange de grandes quantités de nourriture. Pourtant, nous ne pathologisons pas cette pratique, nous la célébrons même comme signe d’une vie active et épanouie. Le ou la skieur·euse passionné·e n’est pas sommé·e de justifier son « addiction » à la montagne. Pourquoi le ou la lecteur·rice assidu·e de réseaux sociaux devrait-il ou elle, rendre des comptes sur son usage du temps ?
Pour sortir de l’impasse du discours déficitaire, il faut repenser ce que nous attendons de l’attention. La contemplation muséale, souvent érigée en modèle de l’attention « vraie », n’est pas une fin en soi. Elle n’a de sens que par ce qu’elle produit : une rencontre avec une œuvre, c’est-à-dire avec la sensibilité d’un autre être humain cristallisée dans un objet. L’attention portée à l’art n’est pas une performance de concentration : c’est un acte relationnel.
Les objets culturels fonctionnent comme ce que les psychanalystes appellent des « tiers symboliques » : des médiateurs qui permettent la rencontre entre les êtres humains. Un tableau, un film, un morceau de musique n’ont pas de valeur en eux-mêmes détachés de tout contexte, ils sont des occasions de partage, de transmission, de dialogue entre sensibilités. Ce que nous cherchons dans l’expérience culturelle, c’est la rencontre avec l’autre, qu’il s’agisse de l’artiste qui a créé l’œuvre, des spectateur·rices qui la contemplent avec nous, ou des personnes avec qui nous en parlerons ensuite.
Cette dimension relationnelle de l’attention s’étend bien au-delà de la sphère artistique. L’émerveillement devant un paysage naturel, l’intérêt porté à une conversation, l’absorption dans un jeu vidéo… Toutes ces formes d’attention nous relient au monde, aux autres, à nous-mêmes. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), parlait de l’aura comme de cette « singulière trame d’espace et de temps » qui nous relie à l’œuvre. Cette aura ne disparaît pas avec le numérique, elle se déplace, se transforme, trouve de nouvelles modalités d’existence.
Vue sous cet angle, l’attention portée aux réseaux sociaux et au numérique en général n’est pas une attention « dégradée » par rapport à l’attention muséale. Elle est une attention orientée vers le lien, vers la connexion avec d’autres humains, vers la participation à des communautés d’intérêt. Que ce lien soit médiatisé par des algorithmes et des interfaces ne le rend pas moins réel. Les amitiés qui naissent en ligne, les savoirs qui s’échangent sur TikTok et dans les forums, les créations qui circulent sur les plateformes sont des manifestations authentiques de la vie culturelle contemporaine.
Il est temps de nommer ce que le discours sur le déficit attentionnel cache soigneusement : une question de pouvoir. Qui a le pouvoir de définir ce qui mérite l’attention ? Qui décrète que certaines formes culturelles exigent une concentration soutenue tandis que d’autres seraient de simples divertissements ? Qui établit la hiérarchie entre l’attention contemplative au musée et l’attention participative sur les réseaux ?
Les institutions culturelles traditionnelles ont longtemps bénéficié d’un monopole de la légitimité. Elles définissaient ce qui était digne d’intérêt, formaient les goûts, organisaient la transmission. L’irruption du numérique a bousculé cet ordonnancement. N’importe qui peut désormais produire et diffuser des contenus culturels. Les recommandations entre pairs concurrencent l’expertise des programmateur·rices. Les pratiques culturelles des jeunes générations échappent largement aux institutions qui prétendaient les former.
Face à cette perte de centralité, deux réponses sont possibles :
Cette seconde voie suppose d’accepter un changement anthropologique majeur. Depuis 2005 environ, avec l’avènement du web participatif et des smartphones, les citoyen·nes vivent une partie considérable de leur existence à travers des images qu’ils et elles produisent et partagent. Ce ne sont plus des spectateur·rices passif·ves mais des contributeur·rices actif·ves. Cette transformation, qu’on peut qualifier d’anthropologique, modifie en profondeur le rapport aux contenus culturels. On ne peut plus leur demander de simplement recevoir : ils et elles veulent participer, créer, dialoguer.
Au terme de ce parcours, je propose de substituer au concept déficitaire d’attention une notion plus féconde : celle d’attention-lien. Cette notion repose sur plusieurs principes :
Le discours sur la crise de l’attention fonctionne comme un symptôme. Il révèle moins une pathologie des individus qu’une difficulté des institutions à accepter leur décentrement. Face aux mutations culturelles contemporaines, deux postures s’offrent à nous :
L’attention-lien n’est pas une concession au relativisme ou un renoncement à l’exigence culturelle. C’est au contraire une élévation de cette exigence. Plutôt que de demander passivement l’attention des publics, il s’agit de créer les conditions d’une véritable rencontre, d’un authentique dialogue, d’une transformation réciproque. Les institutions qui s’engageront dans cette voie ne se plaindront plus du manque d’attention, car elles seront trop occupées à cultiver les liens que leurs propositions feront naître !
Penser notre humanité face aux mutations technologiques
L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.