La nature est-elle une informatique ?

10 janvier 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Le philosophe Mark Alizart, dans « Informatique céleste » (2017), explore l’idée que la nature est une informatique, rapprochant le vivant (ADN, code génétique) et le mécanique (machines, IA). En retraçant l’histoire de l’informatique, de Pascal à Lovelace, il montre que les machines imitent les principes du vivant. Cette hypothèse rejoint celle de Yuval Noah Harari (« Sapiens », 2016), qui envisage un futur où le vivant serait à la fois biologique et mécanique, redéfinissant notre rapport à la technologie et à notre humanité.

Informatique céleste

Le philosophe Mark Alizart développe dans son ouvrage Informatique céleste (2017) une hypothèse assez passionnante à propos de l’opposition traditionnelle entre le vivant et le non-vivant, entre le biologique et le mécanique. Ces hypothèses peuvent rejoindre celle développée à la fin du livre Sapiens par Yuval Noah Harari en 2016.

Alizart commence par retracer l’histoire de l’informatique à partir de la machine à calculer de Blaise Pascal en 1642. Celle-ci était un objet mécanique, sans rapport avec le boulier chinois, car elle calculait elle-même des additions ou des soustractions grâce à un système d’engrenages et de sauts pour les retenues. C’était une mécanique assez précise, et Pascal, qui l’a construite entre l’âge de 14 et 19 ans, n’était pas le plus habile de ses mains, cela lui a donc pris beaucoup de temps. On entre un nombre, puis un deuxième nombre, et on fait l’opération. La machine a du « plein » à l’intérieur.

Deux siècles plus tard, Charles Babbage, en Angleterre, construit la machine à différences, qui peut ressembler à une grosse Pascaline, mais qui présente une différence essentielle avec la Pascaline, c’est qu’elle est associée à des cartes perforées de mémoire, qui proviennent des métiers à tisser Jacquard, utilisées pour programmer le tissage multicolore des tissus. Dans la machine, ces cartes perforées permettaient à la fois d’entrer des données, mais aussi d’en recevoir de nouvelles, puis de remettre ces nouvelles données à l’entrée. Ainsi, conceptuellement, la machine de Babbage a une différence essentielle avec celle de Pascal : dans sa mécanique, il y a un « vide » au centre, qui peut être rempli et renouvelé. La nature aussi a un « vide » au centre, ce qu’on a compris grâce à la découverte de l’atome ; la matière n’est qu’énergie. C’est Ada Lovelace, l’« assistante » de Charles Babbage, qui a inventé les principes de base de l’informatique moderne à partir de cette machine.

En 1703, un manuscrit de Leibniz présente le code binaire, c’est-à-dire une façon de compter en base 2, ainsi que ses principes de calcul (addition, soustraction, multiplication, division). Ce code binaire est une solution très pratique pour que des calculs puissent être faits par des machines avec une immense fiabilité, avec une quasi-impossibilité d’erreur de calcul, l’erreur étant beaucoup plus probable lorsqu’on utilise le code décimal, comme le faisait Blaise Pascal dans sa Pascaline.

La nature est une informatique

Avec la génétique, on a découvert que le vivant était lui aussi programmé avec les quatre bases A, C, T, et G de l’ADN, dont l’enchaînement forme un code, qui programme la multiplication des cellules, la division du travail, et qui, à partir de la première division cellulaire, programme la fabrication d’un être vivant dans tous ses détails. Conceptuellement, il y a quelque chose qui se relie : un code source présent dans les cellules, qui se réplique, qui est opérant, et qui, évidemment, est en relation avec le monde extérieur.

Ainsi, Mark Alizart en arrive à l’hypothèse philosophique suivante : la nature est une informatique. Et finalement, toutes ces inventions, à partir de Blaise Pascal, puis Charles Babbage, Leibniz, Ada Lovelace, et jusqu’au monde contemporain, ne sont pas des machines qui n’auraient rien à voir avec le vivant. Au contraire, ce sont des machines qui sont mimétiques des principes mêmes du vivant. Ainsi, l’informatique, toutes les machines, les robots et autres intelligences artificielles relèvent, philosophiquement pour lui, peut-être du régime naturel, beaucoup plus que ce que nous percevons de manière extérieure.

Je trouve cette hypothèse très intéressante, car elle nous permet de voir autrement tous les projets liés au numérique et peut-être de mieux faire lien avec cette nouvelle réalité, de la même manière qu’il est nécessaire de faire lien entre l’humain et le non-humain dans le monde « réel », c’est-à-dire les animaux et la nature. Il est sans doute aussi très important de faire lien entre l’humain et les machines. Pas tant dans le projet transhumaniste de fusion homme-machine pour atteindre l’immortalité, mais dans une meilleure anticipation et compréhension des choix personnels, politiques et éthiques que nous avons à faire au quotidien.

Où est notre humanité ?

Le respect pour l’humain et pour notre humanité passe par les modalités de relations entre humains, mais aussi par les modalités de relations entre l’humain et le monde qui l’entoure, y compris le monde des machines qu’il fabrique.

Yuval Noah Harari développe à la fin de Sapiens l’idée que le vivant, dans l’avenir, ne serait plus uniquement biologique, mais qu’il deviendrait aussi mécanique. Le futur du vivant ne serait donc pas que biologique. C’est d’ailleurs déjà le cas, par exemple, pour les prothèses qui nous permettent de rester en vie, comme le pacemaker qui permet au cœur de fonctionner et sans lequel nous serions morts. Pour ceux qui ont un pacemaker, leur corps est déjà bionique, c’est-à-dire qu’il mixe le biologique et le mécanique pour pouvoir être en vie. Il n’est donc pas exclu d’imaginer que des êtres mécaniques puissent être considérés comme faisant partie du régime du vivant.

Et d’ailleurs, quel que soit le regard philosophique que nous avons sur le mécanique, la relation que nous entretenons et que nous entretiendrons avec les machines définit notre humanité.

Penser notre humanité face aux mutations technologiques

L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.


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