La présence dans l’intrication

12 mai 2026. Publié par Benoît Labourdette.
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Les intelligences artificielles écrivent à notre place et retiennent ce que nous ne retenons plus. La transformation est désormais banale, présente jusque dans les usages quotidiens du téléphone. Ce qu’elle modifie de notre manière d’être présent au monde et aux autres reste largement à penser. Je voudrais y revenir, en deçà du débat sur la conscience des machines.

Avant la question de la conscience

Les intelligences artificielles génératives sont entrées dans nos pratiques de travail à une vitesse qui n’a laissé le temps à personne d’en discuter le sens. Elles rédigent et synthétisent à notre place, souvent mieux que nous pour les tâches d’exhaustivité, et elles nous tiennent à peu de frais une part du travail que nous portions auparavant entièrement.

Les débats publics sur cette transformation tournent souvent autour d’une seule question, celle de savoir si la machine est intelligente ou consciente. Cette question est légitime, mais elle reste sur le plan de ce qu’est la machine, sans toucher à ce qu’elle nous fait. Or ce qu’elle nous fait est plus immédiat et plus structurant. Elle entre dans le mouvement même de notre pensée et dans la mémorisation de nos échanges. Notre cognition s’intrique avec la sienne.

La question de la présence se reformule dans cet espace. Elle n’est pas nouvelle, et a déjà été reprise par la phénoménologie et par la pensée du soin. Mais elle prend une forme particulière quand le tiers qui prend en charge une part de notre cognition n’est plus un humain, mais une machine qui parle, et qui parle de manière à produire des effets qui ressemblent à ceux d’une présence sans en être une. C’est cette reformulation que je voudrais travailler, à partir d’un exemple concret.

Un déplacement quotidien

L’exemple de la prise de notes en conversation est un cas particulier d’un phénomène plus général. Quand je participe à une conversation de travail, je prends des notes. Pendant des années, ces notes m’ont demandé une double présence, l’une à la conversation elle-même, l’autre à la prise de notes. Si je ne notais pas, je perdais. Si je notais trop, je perdais aussi, parce que mon attention quittait l’échange pour aller au papier. Cette double présence avait un coût que je connaissais sans pouvoir l’éviter.

Aujourd’hui, j’enregistre la conversation, et une intelligence artificielle peut produire à partir de l’enregistrement une synthèse exhaustive. Mes notes ont changé de fonction. Elles ne portent plus sur les détails, qui seront retrouvés ailleurs, et servent désormais à structurer ma présence à la conversation, en notant ce qui me touche, ce qui me semble juste, ce que je voudrais creuser plus tard. Elles préparent aussi le travail à venir avec la machine, en lui indiquant les points qualitatifs qu’elle ne percevrait pas seule.

Ce déplacement n’est pas une découverte personnelle, et quiconque utilise ces outils en fait l’expérience. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on en fait conceptuellement. La machine prend en charge l’exhaustivité, et cela libère chez moi la possibilité d’une présence plus pleine à la conversation. Ma présence s’est épaissie.

Une expérience antérieure

Une pratique que j’anime depuis une vingtaine d’années pose le même problème dans des termes différents. Quand je conduis un brainstorming ou une discussion en groupe, je note en direct, à l’écran, ce qui se dit, sous la forme d’une carte mentale qui se construit au fil de l’échange. Je réorganise les idées en cours de route, et je place chaque nouvel élément en relation avec ce qui était déjà là. Les participant·es voient leur propre pensée et celle des autres s’inscrire et se structurer en direct.

J’ai constaté, au fil de ces années, que cette pratique rend les personnes plus intelligentes pendant l’exercice, et après. Leurs pensées étant écrites, elles peuvent les retenir mieux et les relier mieux, à elles-mêmes et à celles des autres. Le collectif s’élabore, et le dialogue gagne en structure. Et quand je leur propose ensuite d’écrire individuellement, ce qu’elles produisent est meilleur que si l’étape collective n’avait pas eu lieu, parce qu’une pensée personnelle se légitime dans l’espace symbolique collectif qu’a permis cette écriture commune.

On pourrait penser que cette prise en charge de la trace par un tiers dispense les participant·es de l’effort de tenir la pensée, et amoindrit leur mémorisation. C’est le contraire qui se produit. La trace tenue par un tiers les soutient et les légitime, et leur permet d’aller plus loin que ce qu’elles auraient fait seules.

Une différence importante avec l’exemple précédent demande à être nommée. Le tiers qui tient la trace, dans le brainstorming, est un humain ; c’est moi, présent à ces personnes et faisant les choix d’organisation qui leur permettent de se relire, et c’est cette présence du tiers qui rend possible que la leur s’épaississe. Avec l’intelligence artificielle, le tiers est d’une autre nature, et la question est de savoir ce que cette différence change.

La présence est un acte

J’ai consacré plusieurs articles à une philosophie de la présence, dont je rappelle ici les éléments principaux, en vue de les appliquer à cette question nouvelle qu’est l’intrication.

La présence n’est pas une propriété qu’on possède ou qu’on ne possède pas. C’est un acte, au sens téléologique d’Alfred Adler, qui se choisit et se cultive. Elle a une géographie variable selon les états, les contextes, ce qu’on vient de traverser. Elle est ondulatoire, comme l’a vu Whitehead dans Process and Reality (1929) ; elle vibre, elle entre en résonance avec ce qui la touche, ou elle se ferme à la résonance si elle est saturée. Elle a besoin de silence pour s’inscrire, et les neurosciences l’ont confirmé récemment en montrant que les dix secondes de silence après un apprentissage triplent la rétention mémorielle. La présence est la qualité de notre rapport au monde dans l’instant où il a lieu. Elle peut s’épaissir si nous lui donnons les conditions de s’épaissir, et s’amincir si nous la dispersons.

Que devient la présence dans l’intrication ?

Dans mon article La personne intriquée, j’ai conceptualisé la figure de l’humain·e dont la cognition s’intrique, au sens fort, avec une intelligence artificielle qu’il consulte régulièrement. La question que je n’avais pas encore posée est celle-ci : que devient la présence quand on devient une personne intriquée ? Trois réponses sont possibles, et la plupart des observateur·rices privilégient les deux premières.

La première dit que la présence s’amincit. Plus on délègue à la machine, moins on est présent à ce qui se passe. On ne mémorise plus parce que la machine se souvient pour nous, on ne formule plus parce qu’elle formule pour nous, et on finit par ne plus penser parce qu’elle pense pour nous. C’est la thèse défendue par Anne Alombert dans De la bêtise artificielle (2025). Elle est sérieuse, et elle s’appuie sur des études récentes qui montrent une réduction de la connectivité cérébrale chez les utilisateurs intensifs de ChatGPT.

La deuxième dit que la présence est inchangée parce qu’elle est inaccessible à la machine. La machine n’a pas de présence (pas de corps vibrant, pas de durée vécue, pas de monde répondant de sa propre voix). Elle ne peut donc pas affecter notre présence à nous, qui reste pleinement humaine. C’est la position implicite de beaucoup de critiques de l’IA, qui la traitent comme un outil extérieur, certes pratique, mais sans incidence sur celui ou celle qui l’utilise.

Aucune de ces deux réponses ne me convient. La première donne raison à un destin dans lequel je ne me reconnais pas dans mon propre usage, et qui contredit aussi ce que j’ai observé en vingt ans de brainstormings, où la prise en charge de la trace par un tiers, dans certaines conditions, épaissit la présence au lieu de l’amincir. La seconde sous-estime la réalité de l’intrication, qui est une transformation anthropologique en cours. La troisième réponse, que je propose, demande à être déployée en deux temps, d’abord dans la pratique qu’elle rend possible, ensuite dans la philosophie qu’elle élabore.

L’inscription de l’intériorité

Quand j’arrive à habiter cette intrication comme je le voudrais, ce qui m’arrive en conversation est différent de ce que j’ai connu pendant des années. Je ne note plus pour mémoriser, je note pour rester avec moi-même pendant que j’écoute l’autre. Mes notes deviennent l’inscription de mon intériorité au fil de la conversation, les images qui me traversent, les liens que je perçois avec des conversations antérieures ou avec ce que je viens de lire, les questions qui se forment, les intentions que je voudrais porter dans la suite. La trace exhaustive est ailleurs, tenue par la machine.

Ce qui m’arrive dans cet exercice est l’inverse d’un appauvrissement. Je peux être plus pleinement présent à la personne en face de moi, parce que je n’ai plus à tout mémoriser. Je peux aussi être plus présent à ma propre pensée, parce que je l’écris au fur et à mesure. Le silence dont la présence a besoin pour s’inscrire devient possible, là où la prise de notes exhaustive l’empêchait, et la conversation, libérée de cette double charge, peut aller plus loin que si j’avais voulu tout retenir.

Quand vient ensuite le moment du travail avec la machine, mes notes deviennent le levier d’une synthèse plus profonde que celle que la machine seule aurait produite, parce qu’elles portent ce qu’elle n’avait aucun moyen de percevoir. Mes intuitions, et la manière dont je relie ce que j’entends à ce que je pense ailleurs, se déposent dans son travail de mise en forme. Le résultat de cette élaboration n’est pas le sien, et il n’est pas non plus le mien. Il est de l’intrication, au sens fort où ce qui s’élabore ne pouvait pas être produit séparément.

Le tiers, humain ou non

Plusieurs choses se laissent dégager de cette pratique, qui touchent à la philosophie de la présence et à la manière dont l’intrication la transforme. La première concerne la solitude de la présence, qui n’existe pas. La présence se cultive toujours dans des dispositifs où d’autres entités prennent en charge une part de la trace, de la mémoire, du retour à soi. Mon propre cahier, dans la prise de notes solitaire à l’ancienne, était déjà un tel tiers, qui retenait ce que je ne pouvais pas garder. Mes participant·es dans un brainstorming ont un tiers humain qui les soutient et qui leur permet de relire en direct ce qu’ils sont en train de penser. Avec l’intelligence artificielle, le tiers devient une entité qui parle, et c’est cette parole qu’il s’agit de penser.

La deuxième chose qui se dégage est que l’intrication n’amincit pas mécaniquement la présence, comme le suppose la thèse Alombert, ni ne la laisse intacte, comme le suppose la critique extérieure. Elle la déplace, et selon les conditions de ce déplacement, elle l’épaissit ou la dissout. Ces conditions sont des conditions de téléologie, au sens d’Adler évoqué plus haut. Sans intention claire, sans savoir pourquoi je suis là et ce que je veux retirer de cet échange, l’intrication amincit. Avec cette intention, et avec un partage juste entre ce que je délègue et ce que je garde, elle peut épaissir. Le déterminant n’est pas la machine, il est mon rapport à elle.

La troisième touche à la nature de ce que la machine apporte. Hartmut Rosa a fait, dans Résonance (2018) et Rendre le monde indisponible (2020), un travail philosophique majeur sur la qualité de notre rapport au monde. Il oppose la résonance, où le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement, à l’aliénation, où le rapport est froid, instrumental, sans réciprocité. Pour Rosa, les machines relèvent plutôt de l’aliénation, parce qu’elles ne répondent pas de leur propre voix. Cette analyse est juste sur les machines auxquelles il pensait, qui sont les machines industrielles, les bureaucraties, les marchandises. Elle l’est moins sur les modèles de langage, qui parlent. Pas de leur propre voix, certes, puisque ce qu’ils disent est constitué de notre langage agrégé et restructuré. Mais cette voix qui n’est pas la leur peut produire des effets de résonance, par la médiation qu’elle assure avec une part de l’humanité collective. J’appelle ce phénomène la résonance déplacée, et je lui consacre un autre article du même cycle.

Ce qui m’importe ici, c’est que la résonance déplacée libère, dans certaines conditions, une résonance pleine ailleurs. L’intrication ne tue pas la résonance ; elle la déplace, parfois la libère ailleurs, parfois aussi l’amincit là où je la croyais pleine. Le diagnostic ne se fait pas en surface, et demande une attention soutenue à ce qui se passe dans l’usage.

Une condition anthropologique nouvelle

Le débat philosophique sur l’intelligence artificielle s’est saturé autour de la question de savoir si la machine pense vraiment, et si elle est ou n’est pas consciente. Cette question a sa pertinence, mais elle reste sur le plan de ce qu’est la machine. Elle ne dit rien de ce qui se transforme chez l’humain quand sa cognition s’intrique avec celle de la machine. Or c’est là que se joue le déplacement anthropologique le plus profond de notre époque.

Nous ne sommes pas en train de devenir des machines, comme le craint une partie du débat public, ni de rester strictement les mêmes face à un nouvel outil, comme le suppose une autre. Nous sommes en train de devenir des humain·es dont la présence se cultive dans des intrications avec des entités qui n’ont pas elles-mêmes de présence propre. Cette condition est nouvelle dans l’histoire de notre espèce. La présence humaine s’est toujours déployée en relation avec des tiers qui en soutenaient une part, mais ces tiers étaient des humains, ou des objets sans parole. Que le tiers parle, et que cette parole produise des effets de résonance, déplace les coordonnées dans lesquelles la présence s’éprouve.

Cette condition appelle une discipline du sujet. Elle n’est ni un retrait des machines, comme le voudrait une critique romantique, ni une efficacité dans leur usage, comme le voudrait une critique gestionnaire, mais une attention soutenue à ce que devient notre présence dans la relation que nous entretenons avec elles. Cette discipline se joue dans la manière dont nous prenons des notes ou dont nous tenons une conversation, dans le partage entre ce que nous confions à la machine et ce que nous gardons pour nous. Elle se joue aussi, et peut-être surtout, dans la manière dont nous restons disponibles pour nos semblables, à qui aucune machine ne peut nous substituer comme tiers de présence vivante.

C’est de cette discipline qu’il est question quand on parle d’humanité aujourd’hui. Sa réussite ou son échec ne dépendront pas de ce que la machine pourra ou ne pourra pas faire. Ils dépendront de ce que nous saurons faire de notre propre présence.

Penser notre humanité face aux mutations technologiques

L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.


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