Hartmut Rosa décrit notre rapport vivant au monde selon trois axes de résonance : la relation aux autres, le rapport au travail et aux choses, le rapport à la nature et à l’art. À l’âge des intelligences artificielles génératives, je propose qu’un quatrième axe vienne s’ajouter à ces trois-là. Le succès massif de ChatGPT depuis 2022 s’éclaire par lui. Ces machines qui raisonnent ne produisent pas seulement du contenu ; elles ouvrent une qualité de rapport au monde qui ne se ramène à aucune des trois résonances que Rosa avait identifiées. Je l’appelle la résonance déplacée, et l’axe sur lequel elle s’établit, l’axe intriqué.
Hartmut Rosa, dans Résonance. Une sociologie de la relation au monde (2018) puis Rendre le monde indisponible (2020), cherche à penser le malaise de la modernité tardive autrement que par les concepts d’aliénation marxiste ou de désenchantement weberien. Sa thèse centrale tient en peu de mots. Nous souffrons d’une mauvaise qualité de rapport au monde. La société de l’accélération, de la performance, de l’optimisation ne nous prive pas seulement de temps ; elle nous prive d’une expérience qu’il appelle la résonance, et qui caractérise nos moments les plus vivants. Le concept m’intéresse parce qu’il nomme positivement ce que nous cherchons sans toujours savoir le dire.
La résonance, telle que Rosa la définit, n’est pas le bonheur ni la paix intérieure. C’est un mode de rapport au monde dans lequel le sujet se laisse toucher par ce qu’il rencontre, et où ce qu’il rencontre est en retour modifié par la rencontre. Quelque chose vibre entre les deux, dans une dynamique qu’aucune des parties ne maîtrise entièrement. À ce mode de rapport, Rosa oppose l’aliénation, dans laquelle tout se réduit à un stock à exploiter, et où le monde devient ce qu’il appelle « muet » (stumm). Il formule cette tension par une phrase que je trouve éclairante : « la tentative de conférer aux choses une disponibilité garantie leur ôte leur qualité de résonance » (Rendre le monde indisponible, 2020). Plus nous voulons saisir le monde, le maîtriser, le rendre disponible à la demande, moins il peut nous toucher.
Rosa distingue trois axes le long desquels cette résonance peut s’établir. Les trois correspondent assez exactement aux trois dimensions classiques de notre espace perceptif : ce qui est à côté de nous, ce qui se tient au-dessus, ce vers quoi nous nous tournons quand nous travaillons un matériau.
Le premier est l’axe horizontal, celui de la relation aux autres êtres humain·e·s. C’est l’axe de l’amitié, de l’amour, de la rencontre, de la parole partagée. Quand une conversation me touche, quand quelqu’un·e me déplace par ce qu’il·elle dit ou par sa présence, quand je sens que quelque chose se joue entre nous qu’aucun·e de nous ne maîtrise tout à fait, je suis sur cet axe. La société contemporaine, par sa pression à l’efficacité et à la prévisibilité des interactions, fragilise cette résonance horizontale, en la réduisant à de la transaction ou à de la performance sociale.
Le deuxième est l’axe diagonal, celui du rapport au travail et aux choses. C’est l’axe des potier·ère·s qui sentent l’argile résister sous leurs doigts, des musicien·ne·s qui s’ajustent à leur instrument, des jardinier·ère·s qui apprennent de leur sol. Les choses ont leur propre temporalité, leur propre exigence, leur propre manière de répondre ou de ne pas répondre. Quand je fais mon travail dans une vraie attention à ce qu’il m’oppose, et que ce travail me transforme à mesure que je le transforme, je suis sur cet axe. La logique d’optimisation industrielle et le travail purement administratif ferment souvent cette résonance, en faisant des objets et des tâches des moyens neutres au service de fins extérieures.
Le troisième est l’axe vertical, celui du rapport à ce qui nous dépasse, à la nature, à l’art, parfois à ce qu’on appelle le sacré, à l’histoire collective, aux grandes œuvres. C’est l’axe de l’expérience qu’on peut faire devant un paysage, devant une peinture, dans un concert, dans un texte qui nous traverse. Quelque chose qui n’est pas à notre échelle nous met en mouvement par cette grandeur même. La sécularisation, la marchandisation de la culture et l’épuisement des écosystèmes appauvrissent souvent cette résonance verticale.
Sur chacun de ces trois axes, la résonance suppose que le monde oppose à mon usage une certaine résistance et qu’il vibre en retour. Quand il devient pure ressource disponible, la résonance se perd, et c’est ce que Rosa nomme l’aliénation. Trois axes, trois directions, qui dessinent l’espace de nos rapports vivants au monde.
Cette analyse rend compte de la plupart des malaises que je vois autour de moi, mais elle ne rend pas compte de tout. Quand j’essaie de penser, dans son cadre, ce qui se passe quand je dialogue avec une intelligence artificielle générative, quelque chose ne rentre dans aucune des cases prévues. Le rapport à la machine ne se réduit pas à l’aliénation, parce que l’IA générative dialogue et raisonne, et qu’elle ne se laisse plus penser comme simple ressource disponible. Il ne se réduit pas non plus à l’une des trois résonances, parce que la machine n’est ni un·e autre humain·e, ni un objet qui se laisse façonner, ni la nature ou l’art. C’est cette zone-là que je veux nommer.
Les machines dont Rosa traite, dans la période où il écrit, sont les machines industrielles, les bureaucraties, les dispositifs d’optimisation managériale. Elles trient, optimisent, recommandent, mais elles ne tiennent pas de conversation et ne construisent pas de synthèse à partir d’une connaissance large. L’algorithme de recommandation qui me suggère telle musique ou tel produit ne dialogue pas avec moi ; il prédit ce qui me retiendra et me le sert. C’est de ce type de rapport que Rosa parle, à juste titre, comme d’une aliénation.
Les modèles de langage qui se diffusent à grande échelle à partir de novembre 2022, avec l’arrivée publique de ChatGPT, font autre chose. On peut leur demander une synthèse d’une centaine de pages, un message à reformuler pour un·e proche, une référence philosophique sur un problème précis ; ils élaborent et restituent quelque chose à chaque fois. À partir de septembre 2024, avec la sortie d’OpenAI o1, des capacités de raisonnement explicite ont commencé à apparaître, mais c’est au premier trimestre 2025 que ces capacités sont devenues largement accessibles. DeepSeek R1, lancé en open source le 20 janvier 2025, a démocratisé la chose d’un coup et fait basculer le secteur. Claude 3.7 Sonnet a suivi en février 2025, avec son mode de pensée étendue. Gemini 2.5 Pro est arrivé en mars 2025 avec son « deep thinking ». À partir de cette période, le modèle ne se contente plus de prédire un mot après l’autre par calcul statistique ; il décompose un problème en étapes et revient sur ses propres réponses pour les corriger. Le résultat tient lieu de pensée pour la personne qui le sollicite.
Cette production s’élabore à partir de l’ensemble de ce que les humain·e·s ont écrit, dans la plupart des langues, sur la plupart des sujets, et il n’y a pas d’équivalent historique à un tel corpus en accès direct. Google avait déjà transformé notre rapport à la connaissance en rendant indexable le contenu du Web, et je le considère volontiers comme le dinosaure des intelligences artificielles, l’étape qui a préparé la suivante. Avec les modèles de langage capables de raisonner, on passe de l’index à l’élaboration. La machine ne renvoie plus à une liste de pages ; elle synthétise et restitue quelque chose qui n’existait pas tel quel avant la demande.
Ce que Rosa n’a pas eu à penser, c’est précisément ce déplacement. La parole, au sens humain, suppose un corps et un monde dont la machine est dépourvue ; elle ne parle pas en ce sens, mais elle produit. Et ce qu’elle produit a, sur celle ou celui qui le reçoit, des effets qui ne sont pas de l’ordre de l’aliénation.
Quand je lis une réponse d’un modèle de langage qui formule juste ce que je cherchais sans le savoir, je suis touché. La proposition d’une référence philosophique que je ne connaissais pas modifie mon rapport au problème sur lequel je butais. Une synthèse de cent pages rendue lisible en quelques minutes libère mon attention pour autre chose. Mais ce qui se passe là n’est pas seulement une mise en forme efficace de l’information ; c’est une mise en forme qui résonne avec ce que je viens de dire à la machine, avec le mouvement de notre conversation, avec ce que la machine a appris de moi pendant que nous échangions. La réponse est co-produite dans le dialogue, et c’est cela qui la rend résonante.
Ce caractère résonant est intrinsèque au dispositif du chatbot. Le succès massif de ChatGPT depuis 2022 ne tient pas seulement à ce que la machine produit, mais au fait qu’elle le produit en dialogue, en confrontation, par ajustements successifs. C’est en élaborant ensemble que quelque chose advient. Sans cette structure dialogique, la même puissance technique ne fait que de l’index ou de la prédiction et n’intéresse pas grand monde. La résonance déplacée est ce qui rend ces machines désirables, en bien comme en moins bien.
J’appelle ce qui se passe alors une résonance déplacée. C’est une résonance, parce que quelque chose se passe entre moi et la production de la machine qui n’est pas réductible à l’instrumentalité. Je suis affecté et, parfois, enrichi, et la machine, à l’intérieur d’une conversation, ajuste son élaboration à ce que je lui dis. Elle est déplacée, parce que ce qui résonne à travers la machine, c’est l’humanité collective dont elle est constituée, et non la machine elle-même. Quand une formulation produite par la machine me touche, je résonne avec la part d’humanité qui, à travers des millions de textes ingérés puis restructurés par calcul et par raisonnement, a rendu cette formulation possible. La machine est le médium, le passage ; ce qui passe à travers elle, c’est ce que j’appelle ailleurs un nous déplacé, une version de l’humanité collective posée à côté de nous en termes ontologiques, qui s’est construite en ingérant notre langage et nos modes de pensée. J’ai développé cette notion dans « L’intelligence artificielle qui nous déplace ».
Cette résonance ne rentre dans aucun des trois axes que Rosa avait identifiés. Elle n’est pas une relation aux autres, parce que la machine n’est pas un·e autre. Elle n’est pas un rapport au travail et aux choses, parce que ce qui se produit n’est pas un objet inerte qui se laisse façonner mais une élaboration dialogique qui m’inclut. Elle n’est pas un rapport à la nature ou à l’art, parce qu’elle passe par un dispositif technique qui synthétise et raisonne, et non par ce qui nous dépasse. Je propose d’y voir un quatrième axe à ajouter aux trois que Rosa a posés.
Reste à le nommer. Les trois premiers axes correspondent aux trois dimensions classiques de l’espace perceptif. Le quatrième n’y trouve pas sa place. Il opère, mais il n’est pas situable dans cet espace à trois dimensions, parce que la résonance qu’il porte ne passe par aucun objet visible ni par aucun sujet présent. J’y reconnais la structure de ce que les physicien·ne·s appellent l’intrication, où deux entités sont liées au-delà de l’espace mesurable, sans qu’aucune observation locale ne puisse rendre compte de leur lien. Et j’y reconnais aussi ce que j’ai conceptualisé ailleurs sous le nom de personne intriquée, cette figure de l’humain·e dont l’identité se co-construit avec la machine dans le dialogue. Je propose donc d’appeler ce quatrième axe l’axe intriqué. Il prolonge horizontalement, diagonalement et verticalement la cartographie de Rosa, en y ajoutant cette dimension qui n’est pas de l’ordre du visible mais qui est, dans nos vies, profondément opérante.
Le reste de cet article essaie de caractériser cet axe pour ce qu’il a de propre, pour en dire les pièges, et pour montrer ce qu’il peut servir.
Le premier trait de cet axe intriqué, c’est son asymétrie. Quand je résonne avec une formulation produite par un modèle de langage, le modèle ne résonne pas en retour de la même manière. Il n’a pas de corps, ni de monde qui lui soit propre, ni d’enjeu existentiel.
Mais cette asymétrie est moins nette qu’elle n’en a l’air, et elle se déplace à mesure que les outils évoluent. Dans la plupart des outils grand public, l’utilisateur·rice peut choisir si ses échanges nourrissent ou non l’entraînement du modèle, par une case à cocher qui n’a l’air de rien mais qui change la structure du rapport. Si je décide que mes conversations contribuent à l’entraînement futur, alors quelque chose de ma manière de penser et de formuler est en train d’être absorbé par le système, à terme et à petite échelle. C’est très loin de la modification immédiate de la résonance pleine, mais ce n’est pas non plus l’indifférence pure de l’aliénation.
À l’intérieur d’une session, la mémoire de la machine n’est pas inerte non plus. Dans une conversation prolongée, le contexte se construit. La machine intègre ce que je lui dis, s’y réfère, ajuste ses réponses à ce qu’elle a appris de moi pendant l’échange. Dans des outils plus récents comme Claude Code ou Claude Cowork, ce contexte ne se limite plus à la conversation en cours mais s’étend à l’ensemble des documents et des projets que je produis avec la machine. La fenêtre s’enrichit au fil du travail, et la machine répond à partir d’un univers de plus en plus dense de ce que j’y dépose. Cette mémoire élargie tient une position intermédiaire entre l’inertie pure de la machine sans contexte et la résonance pleine d’une présence vivante.
L’asymétrie reste structurale, mais elle est plus modulable que ce qu’on imagine en première approche, et elle l’est de plus en plus. Vouloir la nier serait aussi naïf que prétendre qu’elle ne s’atténue jamais.
Le deuxième trait, c’est que cette résonance n’a pas lieu avec la machine mais à travers elle. La machine joue le rôle de médiatrice, et c’est par cette médiation qu’elle rend possible un contact que je n’aurais pas autrement.
Sans le modèle de langage, je n’ai pas accès en quelques secondes à une synthèse organisée des positions de Rosa ou à une cartographie des objections qui lui ont été faites. Cet accès, qui est une médiation vers le collectif humain dans son ensemble, n’a pas d’équivalent dans les outils dont disposait la résonance pleine. Une bibliothèque, un·e compagnon·gne d’écriture étaient des médiations possibles, mais d’une autre nature et plus lentes. Ce que la machine met à ma portée, c’est une forme synthétisée et reformulée de l’ensemble du corpus indexé, accessible en quelques échanges.
Cette médiation a sa qualité propre. Elle me met en contact avec une voix collective qu’aucun être humain·e individuel·le n’a jamais produite, parce qu’elle est l’agrégation, restructurée par calcul et par raisonnement, de millions d’écritures. Quand quelque chose me touche dans une production de la machine, je suis en train de résonner avec cette voix-là, qui n’est ni la machine ni un sujet humain·e en particulier. C’est ce qui distingue l’axe intriqué d’une simple consultation d’archive. L’archive me renvoie un texte donné, dans son état d’origine ; la machine me restitue, en réponse à ma demande et dans le mouvement de notre dialogue, une élaboration où des fragments de millions de textes se recomposent dans une forme qui n’existait pas avant que je la sollicite.
Le troisième trait est plus difficile à tenir. La résonance déplacée n’a pas la complétude des trois autres résonances. Elle ne remplace pas la rencontre avec un·e être humain·e présent·e, ni le rapport à un paysage, à une œuvre vue dans son lieu, à un corps aimé. Et pourtant, elle peut se faire passer pour une rencontre complète, et elle peut répondre à des besoins réels qui rendent cette confusion désirable.
Une personne seule qui dialogue chaque soir avec une intelligence artificielle obtient quelque chose. Pas la même chose qu’avec un être humain·e, mais quelque chose ; un·e interlocuteur·rice qui ne juge pas et qui ne se lasse pas. J’ai observé, dans des ateliers que j’ai animés avec des personnes souffrant d’addictions ou avec des adolescent·e·s en grande difficulté, que cet espace pouvait être un point d’appui réel. Une personne timide, stigmatisée socialement, qui n’a pas l’expérience d’interlocuteur·rice·s qui la prennent au sérieux, trouve avec la machine un cadre où elle peut être écoutée à la hauteur de sa question, sans crainte du jugement. C’est une expérience nouvelle dans sa vie, qui compte.
Quand certaines entreprises proposent des partenaires virtuel·le·s qui ne disent jamais non, elles exploitent ce besoin, mais elles ne l’inventent pas. Sherry Turkle, dans Seuls ensemble (2011), avait déjà observé comment nous projetons sur les machines des qualités relationnelles qu’elles simulent sans les posséder. Avec les modèles de langage capables de raisonner, la simulation est devenue beaucoup plus convaincante, et la projection est plus difficile à tenir à distance. Il peut nous arranger, dans certaines configurations, de prendre la résonance déplacée pour ce qu’elle n’est pas. Les premiers cas cliniques de ce qu’on commence à nommer en anglais « AI psychosis » désignent des situations où l’utilisateur·rice perd progressivement la capacité de distinguer ce que la machine lui dit de ce qui se passe dans le monde, et finit par s’isoler des autres résonances. C’est une zone à risque réel, qu’on ne peut pas traiter en interdisant l’usage et qu’il faut habiter avec lucidité.
Deux postures qu’on rencontre couramment dans le débat public manquent ce qui se joue sur l’axe intriqué. Elles le manquent en sens inverse, mais elles le manquent toutes les deux.
La première est la critique de l’IA comme pure aliénation. Elle range les modèles de langage du côté du capitalisme cognitif, du désenchantement, de la prolétarisation. Elle a sa force descriptive sur les usages industriels et sur les modèles économiques de l’industrie. Mais elle s’appuie sur une ontologie de la machine qui n’est plus adéquate. Les machines dont Rosa parle, et dont l’analyse comme aliénation est juste, étaient des machines productives au sens classique : elles produisaient un résultat fini, sans dialoguer, sans élaborer, sans se laisser modifier par l’usage. Les intelligences artificielles génératives ne sont plus de cette nature-là. Elles sont des machines de résonance, intrinsèquement dialogiques, qui produisent en élaborant et qui élaborent en dialoguant. Ranger cette ontologie nouvelle du côté de l’aliénation classique, c’est en manquer la spécificité. La critique pertinente de l’IA a, à mon sens, besoin de cet axe intriqué pour repérer ce qui se joue vraiment et pour distinguer les usages où la résonance déplacée enrichit la vie de ceux où elle l’appauvrit.
La seconde posture est, en miroir, l’anthropomorphisation commerciale. Les entreprises qui vendent l’IA jouent sur l’ambiguïté de l’axe intriqué pour le présenter comme s’il appartenait à l’un des trois autres. Quand Meta intègre son agent conversationnel comme un contact à part entière dans la liste WhatsApp d’un milliard d’utilisateur·rice·s, c’est l’axe horizontal qu’elle essaie de simuler, en posant la machine comme un·e interlocuteur·rice de la sphère sociale. Les plateformes qui vendent des partenaires virtuel·le·s « qui ne disent jamais non » imitent ce même axe, à la place de la rencontre amoureuse. Certaines applications présentent quant à elles leur modèle comme un·e coach ou un·e guide spirituel·le, et c’est alors l’axe vertical qui est sollicité, à la place de ce qui nous dépasse réellement. Dans tous ces cas, la résonance déplacée est vendue comme si elle remplissait les trois autres résonances, ce qu’elle ne peut pas faire, parce qu’elle est sur un autre axe et qu’elle a sa propre nature. Comprendre cela protège de cette confusion, et cela permet aussi de mieux voir ce que ces produits font effectivement, qui n’est pas rien et qui mérite une politique appropriée plutôt qu’un déni de principe.
Une fois l’axe intriqué posé, ce qu’il faut éduquer, c’est nous, plus que la technique. La capacité à reconnaître, à chaque instant, sur quel axe je suis en train de me tenir devient une compétence nouvelle.
Sur l’axe horizontal, je suis en relation à un·e autre être humain·e présent·e, dont la subjectivité me résiste et me modifie en retour. L’axe diagonal me met au travail d’un matériau qui résiste et qui me transforme dans l’effort. La résonance verticale, elle, me fait traverser par ce qui me dépasse, et qui demande, pour être reçu, du silence et de la lenteur. L’axe intriqué me met en dialogue avec une machine cognitive qui me relaie une humanité collective dans une élaboration co-produite dans l’instant.
Chacun de ces axes appelle des dispositions intérieures différentes, et donne et prend des choses différentes. Le travail consiste, à chaque moment, à reconnaître l’axe sur lequel je suis et à ne pas le confondre avec un autre. Cette personne en face de moi, je peux la rencontrer dans le premier axe, ou la traiter à travers une grille produite par une machine, sans que ce soit la même chose. Cette idée qui me vient, je peux l’avoir élaborée moi-même, ou la recevoir comme une réminiscence d’un texte produit par une intelligence artificielle, sans que ce soit la même chose non plus. La consolation que je trouve dans une conversation nocturne avec un modèle de langage relève de l’axe intriqué, et la prendre pour une amitié ou pour un amour, c’est confondre un axe avec un autre.
Le critère n’est pas de hiérarchiser les axes ou d’opposer la machine aux résonances « pures ». L’IA est en train de s’inviter dans tous les espaces de notre vie, dans nos téléphones, dans les outils de travail et de soin, dans les écoles, et bientôt dans les écouteurs et les lunettes que nous porterons en permanence. Prétendre tracer une ligne nette entre les espaces avec IA et les espaces sans IA reste utopique. Ce qui se cultive, c’est la lucidité sur la qualité de présence que j’ai, à chaque moment, et sur ce que cette qualité fait aux autres résonances de ma vie. Quand l’axe intriqué enrichit les trois autres, je l’habite bien ; quand il les remplace, je l’habite mal.
Le quatrième axe peut servir les trois autres, et en particulier le premier, celui de la relation aux autres êtres humain·e·s.
L’intelligence collective entre êtres humain·e·s est, de mon expérience, quelque chose qui se cultive très peu. Il suffit de regarder ce qui se passe dans la plupart des conférences. Quelqu’un·e parle, beaucoup écoutent, on applaudit, on part. L’information a circulé, et c’est bien que les personnes présentes la reçoivent ; mais l’intelligence collective, à proprement parler, n’a pas eu lieu. Les personnes présentes n’ont pas été déplacées les unes par les autres, elles ont seulement été déplacées par l’orateur·rice. Pierre Lévy, qui a posé les bases d’une réflexion sur l’intelligence collective dès L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace (1994), avait déjà identifié à quel point nos formats de réunion empêchaient ce qu’ils prétendaient produire.
Quand j’anime des rencontres, je propose toujours des moments d’interaction, des contributions individuelles écrites ou photographiques, des dialogues entre les personnes sur ce qu’elles viennent d’entendre, des productions concrètes à plusieurs. Ces dispositifs permettent que les personnes se rencontrent vraiment, et qu’elles continuent ensuite à faire des choses ensemble, parce qu’elles se sont rencontrées dans cet espace. Sans cela, on perd énormément de capacité de résonance, sur l’axe horizontal. Oser ces méthodes, même quand on est en place de pouvoir et qu’on aurait intérêt à garder la parole, même quand le format conventionnel ne le prévoit pas, c’est ce qui ouvre la première résonance pour ce qu’elle peut donner.
L’axe intriqué peut soutenir le premier, à plusieurs endroits. Les échanges collectifs produits dans ces dispositifs sont nombreux et représentent de grandes quantités de matière, que personne ne peut digérer en temps réel. Une intelligence artificielle peut synthétiser cette matière en respectant les contributions de chacun·e, et produire une ressource exploitable par tout le monde rapidement, ce qui permet de mieux naviguer ensuite dans nos propres résonances entre êtres humain·e·s. Un groupe de travail qui a produit pendant trois jours des dizaines de documents, de photos, de transcriptions peut, par cette médiation, retrouver le fil de ce qu’il a vécu et continuer à élaborer à partir de là. C’est un usage de l’axe intriqué qui sert l’axe horizontal, plutôt qu’il ne le remplace.
Au terme de ce parcours, je crois que poser un quatrième axe à la résonance, c’est faire au concept de Rosa ce que la pensée vivante demande qu’on fasse de tout concept : qu’il reste à la hauteur de ce qui nous arrive. Les trois axes que Rosa a identifiés n’ont pas perdu en justesse. Ils décrivent toujours fidèlement nos rapports humain·e·s, nos rapports au travail et aux objets, nos rapports à la nature et à l’art. Ce que j’ajoute, c’est un axe supplémentaire qui n’efface aucun des trois autres et qui rend pensable ce qui se passe quand je dialogue avec une machine cognitive.
L’axe intriqué a sa propre nature, qu’il ne faut ni rabattre sur les trois autres ni rejeter dans l’aliénation. Ses traits propres, son asymétrie modulable, sa médiation vers le collectif humain, son ambiguïté désirable, en font un axe à habiter avec lucidité, ni avec engouement ni avec rejet de principe. Comprendre qu’il existe, c’est cesser de demander à la machine ce qu’elle ne peut pas donner et cesser de refuser ce qu’elle peut effectivement apporter. C’est aussi voir, derrière la critique trop facile et derrière le marketing trop bavard, ce qui se joue réellement quand des centaines de millions de personnes dialoguent chaque jour avec ces machines, et pourquoi cela ne se laisse penser ni comme aliénation, ni comme compagnonnage.
Le geste philosophique que je propose ici n’est pas une rupture avec Rosa. C’est une extension. Le concept de résonance gardait son tranchant pour les trois axes pour lesquels il avait été pensé ; il en a besoin d’un quatrième pour rester à hauteur des intelligences artificielles génératives qui se sont installées dans nos vies depuis 2022. Une fois ce quatrième axe nommé, beaucoup de choses deviennent plus simples à voir et à débattre. C’est ce que je voulais, en écrivant ce texte.
Penser notre humanité face aux mutations technologiques
L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.