Le concept de réalité à l’ère des médias numériques

25 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Depuis 2005, les médias numériques ont redéfini notre rapport au réel. Nous confondons désormais nos perceptions directes avec les images d’autrui, créant un trouble inédit sur ce qu’est la réalité.

Une haie d’honneur pour fabriquer le réel

Les journalistes, alignés de part et d’autre de la rue qui permet d’entrer dans l’hôpital, faisaient comme une sorte de haie d’honneur à la réalité qu’ils allaient fabriquer dans ce tout petit endroit sur lequel le projecteur était pointé. Le paradoxe était assez éclatant pour l’observateur extérieur que j’étais à ce moment-là. L’immense surface de la ville de Paris était déserte et l’ensemble de l’attention médiatique était focalisé à un minuscule endroit. C’était ce qui allait devenir le récit disponible pour le monde extérieur. Sans sous-entendre que ce qui allait se dérouler à cet endroit n’avait pas une grande importance politique, je propose un regard philosophique sur cette situation. Ce qui allait être relaté comme le reflet de la réalité du monde était prélevé sur une infime part de la réalité objective extérieure. Voilà ce qui était frappant.

Les journalistes devant l’entrée de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière samedi 14 octobre 2015, le lendemain matin des attentats du Bataclan, très concentrés sur leur attention à pouvoir capter l’événement important ou plutôt l’événement auquel ils allaient donner de l’importance. Car s’ils avaient été ailleurs, si leur attention avait été détournée sur un autre lieu, la réalité de tous aurait été transformée.

Le hiatus entre deux concepts de réalité

Bien sûr, tout le monde est conscient que ce que transmettent les médias n’est qu’un focus sur une partie de la réalité, avec un système de filtrage de ce qui semble le plus important en termes politique, géopolitique, sanitaire, culturel ou autre. Nous faisons confiance aux acteurs professionnels du monde des médias pour nous offrir des filtres qui nous permettent un jugement pertinent sur la réalité qu’il est évidemment impossible d’embrasser dans sa globalité. Ils nous servent à définir notre réalité, qui devient mixte, entre celle qui vient de nos perceptions directe et celle qui nous est relatée par des tiers de confiance.

Et pourtant, malgré cette conscience présente chez tout un chacun, notamment chez les jeunes personnes qui sont nées dans le monde des médias numériques, le concept de réalité s’est désormais transformé bien plus en profondeur. Je fais l’hypothèse que le hiatus entre le concept de réalité mixte que je viens de décrire et le nouveau concept de réalité pose un grave problème politique, ce qui justifie mon engagement dans cette réflexion. Je me propose de définir ici ce nouveau concept, en commençant par un exemple pris il y a 20 ans.

L’inconscience du fait que le concept de réalité a changé me semble ouvrir la porte à des abus, autoriser des excès politiques exclusivement au service du très petit nombre de personnes détentrices du capital et au détriment de la citoyenneté, de la démocratie, de l’esprit critique, ainsi que de la souveraineté personnelle et collective.

2005 : la bascule invisible

La bascule se situe pour moi en décembre 2004 et février 2005, lors de deux événements : le tsunami à Phuket (Thailande) en décembre 2004 et les attentats du métro de Londres (Royaume-Uni) en février 2005.

Pour la première fois dans l’histoire, les images qui ont circulé sur Internet de ces événements étaient des vidéos faites par les téléphones portables des personnes présentes sur place, et non pas par des journalistes. La caméra vidéo dans les téléphones portables venait d’apparaître en décembre 2004. Le tsunami est arrivé si vite, certains touristes l’ont filmé et ont envoyé leurs images par MMS à l’autre bout du monde. Et dans le métro, coincé par les terroristes, l’information en direct venait aussi du filmage de ce qui se passait à l’intérieur par des gens, avec leur téléphone, qui les envoyaient aussi à l’extérieur.

Cela pourrait sembler anodin, mais à partir de ce moment-là, les images que nous avons perçues à travers les réseaux des médias numériques ont changé d’origine. Un nouveau pinceau est entré dans la palette. Ces récits émanaient non plus uniquement de professionnels de l’information, mais aussi de simples citoyens. Nous avons tout à coup commencé à pouvoir être à la place des yeux de personnes « comme nous », comme si nous faisions de façon déportée une autre expérience directe du réel.

Youtube apparaît en avril 2005. Facebook en octobre 2004. La massification de la communication désintermédiatisée entre les personnes via les réseaux s’est déployée de façon massive et a produit des économies florissantes autour de la diffusion des images amateur, par leur forte audience et les publicités qui y furent attachées.

Le trouble de l’identification

Regardons l’ancien téléviseur dans le salon. La réalité mentale, la représentation que nous nous forgions du monde qui nous entourait, était un savant équilibre entre ce que nous percevions de façon directe par nous-même et les informations qui nous étaient transmises de façon indirecte, via le téléviseur.

Mais concernant les viéos amateurs, ces informations se présentent comme presque directes, presque comme si c’était nous-même qui filmions. On peut s’identifier à la personne qui a filmé avec son téléphone portable de l’autre côté du Bataclan, par sa fenêtre, les gens affolés en train de crier dans la rue. Et c’est là où se situe le biais qui modifie le concept de réalité.

Explorons ce nouveau processus d’identification : nous nous mettons donc à la place de cette personne qui a filmé au téléphone portable. C’est comme si nous entrions dans une perception ubiquitaire, que nous pouvions percevoir le réel de plusieurs endroits à la fois. Le statut des images à l’intérieur de l’écran du téléphone et des images que nous voyons directement avec nos yeux fusionnent. La réalité change, du fait d’une sorte d’extension de la perception directe.

Trois termes pour une équation complexe

Finalement, pour pouvoir forger notre représentation de la réalité aujourd’hui, nous avons trois termes :

  • Notre perception directe (ce que nos yeux voient),
  • les informations filtrées (les productions des journalistes),
  • et une autre perception vécue comme presque directe (les images des « vraies » personnes qui captent le réel avec leurs téléphones).

Mais c’est très complexe, car nous savons bien que les images de témoins directs sont elles aussi médiatisées, choisies, filtrées. Mais les journalistes ne s’y sont pas trompés et ont commencé il y a 20 ans à se filmer eux-mêmes avec des téléphones portables, à réduire la qualité technique de certaines images pour leur donner ce caractère d’authenticité, qui convainc les spectateurs et augmente les audiences, par une plus grande « authenticité ».

Mais les spectateurs remarquent cette démarche. Ce qui rajoute un trouble supplémentaire. Est-ce une vraie personne ou est-ce un journaliste déguisé en vraie personne ?

Une hypothèse sur les proportions

Ces exemples dans l’histoire récente des médias me permettent de proposer l’hypothèse que la réalité contemporaine est proportionnellement beaucoup plus nourrie de représentations médiatiques que de perceptions directes. Je dirais : un tiers de perceptions directes et deux tiers de représentations médiatiques. Avant la période récente des médias numériques, c’était l’inverse : deux tiers de représentations directes et un tiers de représentations médiatiques.

Le concept de réalité est donc modifié. Le concept philosophique de réalité était cette balance entre l’information dite objective et la perception directe. Aujourd’hui, comme l’espace médiatique contient aussi des perceptions désintermédiatisées reçues directement des personnes, le concept de réalité relève majoritairement des représentations médiatiques et minoritairement des représentations directes.

Pourtant, on continue à croire que la réalité relèverait majoritairement de nos perceptions et minoritairement de ce que les médias nous transmettent. Et on continue à nous faire croire que les représentations distantes seraient du même ordre que nos perceptions, ce qui est un mensonge.

Des pistes pour l’émancipation

Quels sont les outils qui sont offerts aujourd’hui aux citoyennes et aux citoyens pour les accompagner à la compréhension du monde par eux-mêmes ? Ces outils sont souvent discrédités :

  • Avoir une conscience permanente de qui est l’expéditeur des informations.
  • Ne pas croire qu’une information officielle aurait plus de véracité qu’une information non officielle.
  • Avoir la même perspective critique sur tout type d’information.
  • Travailler la conscience de comment et pourquoi l’information est produite n’est pas une démarche « complotiste » visant à discréditer le travail des professionnels. Au contraire, c’est une démarche qui vise à mieux le comprendre et mieux pouvoir en juger. Les professionnels peuvent eux aussi, sans s’en rendre compte, se laisser embarquer dans des faux jugements, notamment s’ils sont propagés par les agences de presse officielles ou par leurs employeurs.
  • Pour les informations qui circulent dans les réseaux sociaux, comprendre que les biais sont forts et que les personnes partagent les choses pour une forte raison, consciente ou inconsciente.
  • Accepter d’être confronté de façon égalitaire à diverses sources d’informations opposées.
  • Essayer de désactiver nos biais de confirmation, ce qui est difficile car dangereux pour notre identité.

C’est une première piste pour une démarche constructive. Non pas pour revenir en arrière sur une définition de la réalité, il ne s’agit pas dire que c’était mieux avant. Le monde est différent aujourd’hui. Le concept de la réalité n’est plus le même qu’avant les médias numériques. Il faut apprendre à vivre dans ce nouvel état anthropologique des êtres humains et y trouver les appuis conceptuels, philosophiques et pratiques pour pouvoir y exercer son existence de façon émancipée, consciente et non dominée.

Penser notre humanité face aux mutations technologiques

L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.


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