À mon sens, le numérique ne constitue pas un sujet dont il faudrait débattre, qui mériterait qu’on se positionne « pour » ou « contre ». C’est en réalité un milieu d’existence, au même titre que le sont la nature, l’air, les frontières, l’économie, l’éducation... Le numérique est à prendre en compte comme modifiant les conditions mêmes de la vie. Pour en toucher les racines, voici plusieurs angles de vue, qui à mon avis dessinent les facettes du sujet.
Je crois qu’il faut expérimenter plutôt que chercher à maîtriser, pour réfléchir en action à notre relation au numérique, et ainsi fonder notre pensée propre, notre libre arbitre. Mes pratiques de recherche-action se nourrissent aussi de la fréquentation des idées d’auteurs variés, dont je vous propose des aperçus, très partiels, dans cet article.
Le philosophe contemporain Mark Alizart formule l’hypothèse très originale que l’avènement de l’informatique ne relèverait pas d’un ordre machinique étranger à la vie, mais qu’au contraire « la nature est une informatique ». L’humain fabrique des machines non pas qui lui sont étrangères, mais qui sont à son image, dans les principes bio-mécaniques. Le numérique nous fait explorer de plus près encore notre nature profonde, avec son code ADN, le programme du vivant.
Elle (l’informatique) fluidifie les relations, multiplie les contacts, facilite les communications inter-humaines. Enfin, elle fait muter le langage lui-même, le monde symbolique qu’il constitue et dans lequel l’Esprit a trouvé sa demeure, ces fictions où il vagabonde, enfin délivré de tout. Ce monde devient effectivement un monde : le virtuel. La réalité virtuelle est proprement le monde de l’Esprit.
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Le code source des machines devient la loi juridique. Les deux ne se distinguent plus. Il y a une performativité totale de l’information. Le monde symbolique est.Mark Alizart (« Informatique céleste », 2017)
Cette assimilation du penser et du faire s’incarne dans la façon dont l’informatique moderne a été imaginée, par le concept de mélange entre le programme et l’information, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. L’historien des sciences George Dyson en résume très exactement les fondamentaux.
L’ordinateur à programme enregistré, tel qu’il a été conçu par Alan Turing et réalisé par John Von Neumann, abolit la distinction entre les nombres qui signifient des choses et les nombres qui font des choses. Notre univers ne serait plus jamais le même.
George Dyson, cité par Walter Isaacson dans « Les innovateurs » (2014).
Bien longtemps avant, dans le champ naissant de la psychanalyse, Sigmund Freud postulait déjà une « grammatisation technologique du mental », l’influence des technologies sur les processus mentaux. Dans son texte « Note sur le bloc magique » (1925), il métaphorise l’appareil psychique dans le fonctionnement de « l’ardoise magique », avec ses couches en contact, effacements et traces. Selon moi, c’est aussi une métaphore de l’informatique contemporaine, qui fonctionne grâce à un système de langages superposés en couches, se traduisant en permanence les uns dans les autres, faisant coexister le « langage machine » primitif avec des langages étage après étage plus compréhensibles par l’humain (les « couches d’abstraction »).
J’ai travaillé cette métaphore au sein d’une installation vidéo dans le cadre de l’exposition Loop en 2022, en plaçant une ardoise magique au milieu des projections d’images numériques, pour proposer aux visiteurs de réaliser des photographies et les partager entre eux sur une plate-forme dédiée. Faire le palimpseste des esprits par l’inscription dans les couches du réel, des humains et du numérique.
On peut faire l’hypothèse que Freud devançait inconsciemment les mutations de la circulation de la pensée humaine via des machines, dont les plateformes numériques contemporaines sont désormais les supports incarnés. Plus tard, Jacques Lacan, dans sa conférence « Psychanalyse et cybernétique ou de la nature du langage » (1955) rend tout à fait explicite, là aussi sous forme de prédiction, la relation entre l’esprit et la machine.
Quelque chose est passé dans le réel, et nous sommes à nous demander – peut-être pas très longtemps, mais des esprits non négligeables le font – si nous avons une machine qui pense.
Jacques Lacan (1955).
Jacques Lacan prévient de la fusion du numérique avec le réel. On constate en effet aujourd’hui que des algorithmes, au cœur des réseaux digitaux, pensent et font pour nous.
Si la réalité actuelle résulte d’une fusion par le numérique entre l’esprit, les actes et les choses, quelle posture adopter, pour rester en intelligence ? Dominique Cardon, sociologue du numérique, postule dans son travail la nécessité du faire avec, c’est à dire de chercher à comprendre le numérique.
Si nous fabriquons le numérique, il nous fabrique aussi. Voilà pourquoi il est indispensable que nous nous forgions une culture numérique.
Dominique Cardon (« Culture numérique », 2019).
Je suis bien d’accord avec lui. Je suis persuadé que cette « culture numérique » n’est en rien étrangère à la culture au sens large, et qu’il est vraiment nécessaire de travailler à retirer les frontières, les peurs, les jugements face au numérique, qui au fond nous coupent de la réalité, alors qu’ils prétendent nous faire retrouver sa « pureté originelle », avant l’avènement des technologies digitales. Le Conseil National du Numérique nous invite aussi à œuvrer dans ce sens.
Sans considérer les technologies de l’information comme un remède miracle ni comme un mal absolu, mais plutôt comme une opportunité de changement, réfléchissons à la société, aux citoyens, aux individus que nous souhaitons devenir au cœur de cette civilisation numérique.
Conseil National du Numérique, 2015.
D’aucuns peuvent trouver ces constats assez inquiétants, voire inhumains... Et que faire de tout cela ? Oui, comment faire œuvre d’humanité dans ce monde qui est désormais le nôtre, dans cet univers numérique qui peut sembler nous dominer, sur lequel nous avons l’impression de ne pas avoir de prise ?
Bernard Stiegler, disparu en 2020, qui fut un philosophe important de la technique, propose de riches pistes de pensées buissonnières, pour l’émancipation, qui peuvent vraiment accompagner à se situer, à mon sens.
L’automatisation intégrale et généralisée fut anticipée de longue date - notamment par Karl Marx en 1857, par John Maynard Keynes en 1930, par Norbert Wiener et Georges Friedmann en 1950, et par Georges Elgozy en 1967. Tous ces penseurs y voyaient la nécessité d’un changement économique, politique et culturel radical.
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Un savoir, c’est toujours un savoir-bifurquer.
Bernard Stiegler (« La société automatique. 1. L’avenir du travail », 2015).
Bernard Stiegler nous invite à inventer, à nous autoriser, à jouer avec la technique, à « bifurquer », à faire autrement que ce que l’on nous dicte, avec ces outils en présence qui nous changent, bref, à devenir acteurs, à être « en prise ». Il l’a lui même mis en acte en créant en 2006 l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou).
Nous eûmes quelques dialogues et collaborations, notamment autour du Festival Pocket Films, que je créais en 2005 à la demande du Forum des images pour questionner par la créativité et le pas de côté les caméras qui apparaissaient alors dans nos poches. J’ai continué à jouer pour penser, avec les drones, la réalité virtuelle et autres technologies et usages numériques. Je crois fermement que « faire » et « jouer », sont des façons d’inventer de nouvelles « règles du jeu », d’en être les auteurs. Il ne s’agit pas de chercher à maîtriser, mais d’oser œuvrer avec. J’encourage à la transgression des usages des outils numériques. J’en propose une méthode dans l’article « Le travail et la maîtrise ».
Vincent Puig, compagnon de route de Bernard Stiegler, actuel directeur de l’IRI et collaborateur régulier, m’a proposé en réponse un paradigme plus précis entre réalité et numérique, le « milieu des savoirs », comme un creuset de construction de l’esprit, où le libre arbitre jouerait à plein.
Pour moi le numérique est un milieu des savoirs. La question est donc plus celle de l’esprit que celle du réel. Ou bien de savoir à quoi s’oppose le réel aujourd’hui : au possible ou au probable ?
Vincent Puig, 2023 (directeur de l’IRI, militant d’une nouvelle écologie, économie et organologie de l’esprit).
La philosophie contemporaine rencontre ainsi l’action de façon très concrète. Des questionnements philosophiques, même désordonnés et foisonnants, peuvent vraiment nous aider à penser nos choix et nos gestes et ainsi mieux les décider et les porter. Car la puissance, la performativité et l’agilité du code informatique peuvent être employés à notre insu à des fins qui ne servent pas notre humanité, nous le savons bien. Je suis pour une posture critique, non pas de rejet simpliste, mais de prise de conscience de la complexité et des conditions nouvelles de la vie, par le « faire ».
Pour conclure avec l’éthique et ne pas perdre de vue que l’essentiel ce sont les relations entre les êtres humains, Serge Tisseron, psychiatre spécialiste des images et des nouvelles technologies, membre de l’Académie des technologies, et grand partenaire de jeu, m’a proposé cette pensée humaniste.
La question n’est pas de savoir, comme nous l’entendons souvent, si on va communiquer avec les avatars comme avec des êtres humains, mais de savoir si nous allons réduire les humains qui se trouvent derrière leur avatar à celui-ci, et aussi pourquoi nous communiquons si souvent avec les êtres humains qui nous entourent comme avec des avatars, en les réduisant à leur apparence ou à leur fonction.
Serge Tisseron, 2023.
Dessin réalisé en 2019 par des enfants de Choisy-le-Roi dans le cadre d’un dispositif numérique d’expression que j’y avais mis en place.
Penser notre humanité face aux mutations technologiques
L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.