Internet et les réseaux sociaux oscillent entre bulles de filtres et diversité. Contrairement aux idées reçues, certaines plateformes comme TikTok favorisent la sérendipité par leur algorithme qui teste chaque contenu auprès d’utilisateurs variés, répondant ainsi au besoin humain fondamental de découverte et d’altérité.
On évoque énormément les bulles de filtres par rapport aux réseaux sociaux et à Internet, qui produisent un formatage de la pensée, dont les réseaux et leurs agents capitalistes seraient responsables, entraînant des faillites politiques majeures. En réalité, cette vision d’Internet varie au fil du temps et au fil des locuteurs de cette pensée.
Par exemple le printemps arabe (fin 2010 et 2011), qui a été vu par l’Occident comme un mouvement de révolte salutaire pour la démocratie mondiale (ce qui ne s’est d’ailleurs pas révélé si vrai à l’épreuve du temps) fut réputé à l’époque en tout cas comme ayant été permis par les réseaux sociaux, qui autorisaient les personnes à se mettre en contact et en réseau de façon libre. À cette époque, Facebook était vu comme un outil bénéfique au développement de la démocratie.
A contrario, on a aussi beaucoup accusé les réseaux sociaux d’influencer les élections par de vastes manipulations liées aux bulles de filtres pour convaincre encore plus les convaincus et les empêcher de percevoir la diversité du monde. On peut se rappeler l’affaire Cambridge Analytica, révélée en 2016.
Aussi, pendant la période de deux ans de la crise Covid (2020-2021), par exemple, la censure de toute information questionnant les politiques sanitaires occidentales était rigoureusement appliquée par les grands réseaux sociaux. Les grands acteurs de l’Internet contribuaient au formatage de la pensée et nourrissaient ainsi ce moment totalitaire des sociétés occidentales, moment où l’immense majorité des citoyens pensait exactement la même chose. Cette pensée unique avait pour rôle vertueux de « défendre la santé », ce qui se faisait en assumant pleinement et publiquement d’ailleurs, le discrédit de toute pensée dissidente. Ce moment non démocratique était justifié par une nécessité sanitaire dont il était interdit de discuter l’ampleur et les moyens d’action (ce qu’a très bien documenté le philosophe Michel Foucault avec le concept de biopouvoir dans les années 1970).
Sur le moment déjà pour ceux qui regardaient autrement, et après-coup, petit à petit, il est apparu que cette ampleur avait été surtout fabriquée dans les imaginaires. Les comparaisons actuelles de l’efficacité des politiques de confinement des populations le prouvent bien. Je renvoie à l’excellente enquête sur le confinement dans le Monde Diplomatique du mois de mars 2025. Cette enquête montre que la politique sécuritaire de la France par exemple, une des plus dures au monde, n’a absolument pas produit plus de sécurité sanitaire pour les populations. Au contraire, la comparaison dans des territoires de caractéristiques similaires comme l’Allemagne, le Danemark ou le Japon montre que la protection des populations contre le virus fut bien moindre en France. Et pourtant, dans cette même période, certains réseaux sociaux laissaient exister des points de vue divers, comme TikTok ou Telegram par exemple. Sur ces réseaux sociaux, et notamment sur TikTok dont le succès est absolument phénoménal et qui est désormais copié dans sa logique par les autres réseaux sociaux, nous recevons des informations diversifiées, au-delà de nos goûts préexistants.
L’invention du World Wide Web (qui est l’un des usages du réseau Internet), la navigation sur des sites web via des navigateurs web a été inventée en 1989 par Tim Berners-Lee. Il a inventé le langage HTML qui est un langage de mise en page dans un logiciel spécial, le navigateur Internet, qui a ceci de particulier, et c’est complètement différent par rapport au livre, qu’il y a des liens internes aux pages, cliquables pour amener à d’autres pages. Cela nous semble évident aujourd’hui. Le nom même du langage, HTML, signifie Hypertext Markup Langage (langage de marquage Hypertexte). C’est un texte à l’intérieur duquel on peut cliquer, ce qui nous amène à d’autres textes dans lesquels on peut cliquer, et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle la navigation transversale, que nous faisons tout le temps sur Internet, donc intrinsèquement dès son invention même.
Le web est une technique qui permet une circulation extrêmement libre de l’intérieur d’un texte à l’intérieur d’un autre texte. Alors on pourrait dire que l’on ne va circuler qu’entre des textes du même point de vue. Mais dans le livre Incognita Incognita, ou le plaisir de trouver ce qu’on ne cherchait pas de Marc Forstyh (2014, édité en France en 2019 par les éditions du Sonneur), il dit que les machines font ce que nous leur disons de faire et qu’on obtient uniquement ce qu’on savait déjà. Par exemple, on fait une recherche sur un sujet et on tombe sur la page Wikipédia.
Désolé Marc, mais précisément sur la page Wikipédia, je vais approfondir un sujet. Alors on peut objecter que je cherchais ce sujet-là, donc je ne vais pas découvrir quelque chose par hasard, par sérendipité. Mais précisément si, car la page Wikipédia est pleine de liens vers d’autres sujets connexes qui vont, si je les suis, me permettre de circuler dans des pensées extrêmement diverses.
Et on sait depuis le livre Je ne veux pas chercher de Steve Krug en 2006 que lorsqu’on navigue sur une page web, on ne va pas cliquer sur les liens de façon rationnelle, mais de façon intuitive. Donc précisément, notre attitude est d’aller vers ce qui nous parle, sans rationalisme. Quand on crée des sites Internet qu’on veut très rationnels, très bien organisés, on se rend compte que les gens s’y promènent peu. Les gens se promènent dans les sites Web de façon transversale. Ainsi, dans la façon de se promener sur le Web, nous sommes tout à fait au cœur de la sérendipité.
Bien sûr, certains réseaux sociaux comme Facebook par exemple pendant le Covid nous masquaient à dessein certaines informations, donc il y a des choses que nous ne pouvions pas découvrir. Mais nous pouvons peut-être tomber sur d’autres réseaux sociaux qui nous ouvrent à d’autres points de vue, et ce même à partir de Facebook, il peut faire le lien vers TikTok ou vers Telegram.
L’algorithme de TikTok a ceci d’extrêmement original par rapport aux algorithmes des autres réseaux sociaux, qui est que chaque nouveau contenu posté sur la plateforme est systématiquement testé auprès de 100 à 200 utilisateurs. Puis en fonction de l’audience, c’est-à-dire de l’intérêt de ces 100 à 200 utilisateurs pour la vidéo (la regardent-ils jusqu’au bout, la partagent-ils avec d’autres personnes, la commentent-ils ?), elle va être proposée à d’autres utilisateurs, le champ va être élargi, au fur et à mesure. Tant et si bien que sur TikTok, il est tout à fait possible, même si c’est rarissime, bien sûr, que la première vidéo que vous postiez soit vue par 10 millions de personnes. Cela n’a tout simplement, au départ en tout cas, aucune existence sur les autres réseaux sociaux que sur TikTok car sur les autres réseaux sociaux, on va privilégier exclusivement les contenus des personnes que vous suivez. Moins maintenant, car le fonctionnement de Tiktok, vu son succès, a été fortement copié par les autres réseaux sociaux.
Cette sérendipité intégrée dans l’algorithme de TikTok en fait tout l’intérêt pour ses utilisateurs. C’est ce qui fait précisément que les gens adorent tant TikTok, cette proposition de diversité dans leur univers. Bien sûr, ils voient principalement des choses qui leur parlent, qui leur plaisent, qu’ils ont choisi de voir et ce n’est en aucun cas mal. On a le droit d’avoir des goûts pour des choses et de cultiver ses goûts, et ces outils vont dans ce sens. Mais ces tests de chaque nouvelle vidéo à 100 ou 200 utilisateurs sont faits auprès de tous les utilisateurs et pas uniquement d’un panel qui serait soi-disant représentatif. C’est vous et moi qui, lorsque nous naviguons sur TikTok, nous voyons proposer des contenus vidéo complètement nouveaux, complètement étrangers à nos attentes, à nos goûts, et nous pouvons décider tout de suite si nous ne nous sentons pas concernés, ou d’en recevoir des bénéfices, de découvrir, de nous ouvrir à des choses nouvelles.
La grande intelligence économique de ce modèle, c’est qu’ils savent très bien que pour que quelque chose intéresse les gens, il faut que ça les enrichisse. Et l’enrichissement se trouve dans la diversité. Les gens ne sont pas cons. Certains réseaux sociaux, en effet, peuvent essayer de rendre les gens cons, mais ce qui sera le plus pérenne, c’est l’endroit de la diversité, l’endroit de l’esprit critique, l’endroit de la place pour sa propre conscience et sa pensée singulière. Et cela se définit au cœur d’une diversité. L’humain a besoin de l’autre, a
besoin d’être enrichi dans la rencontre avec l’altérité.
Bien sûr, ce n’est pas toujours ce qui est à l’œuvre dans la vie, et notamment dans les systèmes éducatifs, mais c’est ce qui est en nous. L’enfant par exemple est absolument et inconditionnellement curieux de tout. Et ce faisant, grâce à sa curiosité, il va définir ses goûts singuliers. Mais si on lui offre la possibilité de le cultiver, il ne renoncera jamais pour autant au plaisir de la découverte du nouveau.
Je ne crois pas que les espaces numériques d’échanges entre les êtres humains soient moins diversifiés que leurs espaces physiques d’échanges. Si on habite dans un quartier, par exemple une banlieue du Havre, peut-être n’est-on jamais allé à la mer alors que nous sommes à 3 km de la mer.
Donc cette culture de la découverte, qui est intrinsèque à l’humain, n’est pour moi pas du tout formatée par les échanges numériques, mais par contre cette culture de la diversité mérite d’être entretenue et cultivée, jamais forcée, dans les espaces physiques et dans les espaces numériques. La difficulté est de faire lien. C’est-à-dire que cette rencontre avec la diversité s’incarne dans un lien avec qui je suis. Par exemple dans TikTok, je suis dans mon espace, et à l’intérieur de cet espace rassurant, des choses diverses me sont proposées, au même titre que les autres choses plus connues de moi que j’y vois. Il faut être prudent, par exemple lorsque dans « les quartiers », on va essayer d’apporter de la « bonne culture », qui se présente de façon surplombante et qui, de fait et à juste raison, peut être rejetée par les personnes, qui n’ont pas du tout envie de se sentir humiliées par ce qu’on leur propose, qui se présent comme meilleur que ce qu’ils aiment et connaissent.
Penser notre humanité face aux mutations technologiques
L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.