L’innovation ne vient pas de la maîtrise technique mais de l’usage singulier qu’on en fait. Face à l’IA et aux nouvelles technologies, c’est notre présence à nous-mêmes qui permet des usages créatifs et personnels.
On se demande souvent d’où vient l’innovation et comment prendre part à cette innovation pour rester « à la page », ne pas se laisser distancer par l’évolution du monde, ne pas rester en arrière dans un monde qui évolue. C’est un des grands enjeux en ce moment autour du sujet de l’intelligence artificielle, et on le voit dans la manière dont l’intelligence artificielle est envisagée dans le champ de l’éducation, de l’industrie, et du domaine culturel. Il s’agit de trouver comment faire en sorte de rester du côté de l’innovation, comment faire en sorte d’avoir un métier à la pointe, sachant que les métiers évoluent car les techniques évoluent.
L’intelligence artificielle, au départ, est un ensemble de techniques, qu’on appelle donc une technologie (son application), faite de multiples dimensions, liées autant aux matériels, comme les microprocesseurs de plus en plus pointus, qu’aux logiciels qui font fonctionner ces microprocesseurs d’une manière ou d’une autre. Cela, c’est la technique. On peut croire, et c’est bien normal, que si on ne maîtrise pas la technique, si on ne devient pas ingénieur, en gros, on va rester de côté, et que l’enjeu serait de devenir maître de la technique pour pouvoir être du côté de l’innovation. Cela signifierait que l’innovation ne viendrait que des fabricants des techniques de l’intelligence artificielle, si on prend cet exemple. Fort heureusement, ce n’est pas si simple, et tout un chacun a toute sa place. Explorons comment.
Je souhaite éclairer cela de quelques concepts simples afin d’apporter de la confiance dans autre chose que la simple focalisation sur la technique, car cet excès de focalisation réduit les capacités humaines, à mon sens. Par exemple, la sélection scolaire par les mathématiques, qui est assez séculaire, est une focalisation sur la technique. Ce sont les mathématiques envisagées comme technique, ce qui est loin d’être leur seule dimension. Il y a une sorte de primauté de la technique sur les autres compétences humaines. Cela produit, on le sait, des sélections pour de mauvaises raisons.
Prenons l’invention du cinématographe en 1895 : c’est une technique. Les frères Lumière n’ont pas inventé l’ensemble de cette technique, car le Cinématographe fait usage d’une technique préalable, qui est la pellicule 35 mm avec 4 perforations, qui permet de faire un certain nombre de photographies par seconde et de restituer, via une machine, l’illusion du mouvement produit par l’enchaînement rapide d’une suite d’images fixes. C’est Thomas Edison qui a inventé cela quatre ans plus tôt, et les Frères Lumière ont juste fabriqué un objet qui utilise cette technique, permettant à la fois de filmer puis de projeter en grand format, ce qu’Edison n’avait pas fait. Il avait distingué la caméra du projecteur, qui s’appelait le kinétoscope et qui, dans le cas d’Edison, était un objet dans lequel on pouvait regarder les films avec un œilleton. Les films tournaient en boucle, exactement comme sur TikTok, et duraient 50 secondes, en 1891.
Il n’en reste pas moins que la technique du Cinématographe, qui se décline à partir d’une technique préalable, est aussi une technique. Les Frères Lumière avaient fait des films ayant pour motif le tableau vivant : comme l’image dans leur technique était projetée en grand, il y avait la référence à la peinture. Ils avaient posé leur caméra et filmé des scènes de la vie. Le magicien montreuillois Georges Méliès, lorsqu’il a découvert la première projection au sous-sol d’un café autour de la gare Saint-Lazare, a été fasciné par cette technique et a voulu en faire usage pour faire de la magie avec des apparitions-disparitions, des effets spéciaux, des changements d’échelle, des costumes, des décors amovibles, etc. Il a tout de suite compris que cette technique lui permettrait de créer des effets spéciaux différents de ce qu’il faisait sous forme de spectacle. Par exemple, via la multiple exposition pour multiplier des personnages à l’écran, chose qu’on ne peut pas faire ou qu’il est très difficile de faire sur scène. Ainsi, il avait perçu dans cette technique non pas l’usage qui en était fait devant ses yeux, qui était de filmer quelque chose d’existant, mais l’usage de cette technique pour ses spécificités, qui allait modifier le contenu même des sujets de la magie, dans son cas. Il allait pouvoir créer de nouveaux tours de magie grâce à cette technique.
Georges Méliès a demandé aux frères Lumière de leur acheter leur caméra, chose qu’ils ont refusée, parce qu’ils ne voyaient pas pourquoi, confondant innovation et technique, ils allaient vendre leur caméra à ce monsieur, qui ensuite irait leur faire concurrence en projetant ses propres films et en faisant payer l’entrée. Pour les Frères Lumière, l’innovation, c’était la technique. Ils n’avaient pas vu d’autre usage que celui qu’ils faisaient eux, c’est-à-dire filmer et projeter des tableaux vivants. Ils n’avaient pas perçu que leur technique permettrait de faire autre chose que cela. Georges Méliès, lui, a vu qu’il pouvait non pas détourner, mais faire un usage de cette technique, différent de l’usage qu’en faisaient les Frères Lumière. Il est donc allé acheter une caméra en Angleterre, car cette technique se développait un peu partout à l’époque. Et il a, dès 1895, créé des films narratifs avec des effets spéciaux, des histoires fantastiques, qui est toujours l’un des grands pans du cinéma contemporain. Il y a beaucoup de blockbusters hollywoodiens qui sont basés sur les effets spéciaux, des univers imaginaires oniriques qui séduisent beaucoup les foules. C’est un usage de la technique du cinématographe que Méliès a inventé et qui a représenté une innovation dans le champ de l’expression visuelle et aussi dans le champ narratif, c’est-à-dire des histoires qu’on raconte. Ce faisant, d’ailleurs, cet usage est devenu une nouvelle technique, c’est-à-dire qu’il a inventé des techniques d’effets spéciaux, qui, à son endroit, étaient des usages de la technique du Cinématographe, mais à l’endroit d’autres personnes, ultérieurement, ces effets spéciaux deviennent des techniques que d’autres peuvent employer pour leur propre usage.
Il y a donc une addition de couches d’usages qui deviennent techniques, qui elles-mêmes sont réemployées dans de nouveaux usages, qui produisent de nouvelles techniques, et ainsi de suite.
Et d’ailleurs, les inventions de Thomas Edison elles-mêmes étaient basées sur de précédentes inventions, des usages d’inventions antérieures qui devenaient des techniques. Et ce fut le cas du Cinématographe lui-même, qui était un usage de la technique d’Edison. Ce que je voudrais pointer d’important ici, c’est que les personnes qui ont un usage et qui inventent une technique par leur usage, comme les Frères Lumière avec le Cinématographe, confondent souvent usage et technique. Les Frères Lumière ne voyaient pas qu’on pouvait faire d’autres films que des tableaux vivants avec leur technique du Cinématographe.
En 2005, lorsque j’ai fondé le Festival Pocket Films avec le Forum des images (les films tournés avec téléphone portable), on était au moment où la fonction vidéo de tournage et de diffusion apparaissait dans les téléphones portables. C’était une technique qui proposait un usage, la visiophonie et le MMS vidéo. Skype (d’ailleurs fermé en mai 2025 pour être remplacé par Teams) existait déjà et les fabricants des technologies des téléphones mobiles, que ce soient les réseaux ou les protocoles ou les machines elles-mêmes, se sont dit qu’ils allaient décliner la technique de la visiophonie, pour la mettre dans les téléphones mobiles. Ce sur quoi on a travaillé pendant 9 ans avec ce festival de 2005 à 2013, c’est justement de proposer à des personnes d’inventer des usages inédits avec cette technique, d’inventer des choses que les fabricants des techniques n’avaient pas imaginées.
Il est très important de mesurer cela : l’innovation se situe dans l’usage, qui peut devenir une technique dans un deuxième temps. L’innovation commence par un usage, c’est-à-dire faire quelque chose d’imprévu avec une technique. Et dès 2005, il y a eu un long-métrage de fiction tourné, entièrement avec un téléphone mobile qui produisait une esthétique incroyable. Il était au festival de Cannes en 2006. C’est « Nocturnes pour le roi de Rome » de Jean-Charles Fitoussi. Et bien d’autres innovations d’usages ont été faites. Tous ces usages étaient faits par des gens qui n’avaient pas de maîtrise technique, qui ne savaient pas comment marchait techniquement la vidéo dans le téléphone, mais qui l’utilisaient pour faire quelque chose dans la rencontre entre leur univers et cette technique.
Dans le domaine musical aussi, un mouvement musical comme la techno, par exemple, est né en grande partie d’une machine, le Roland TR-909, une boîte à rythme qui n’avait pas du tout été pensée pour inventer le mouvement techno, qui était un objet pratique inventé par Roland pour pouvoir être un instrument dans le milieu du rock. Et des personnes ont utilisé cette technique à leur manière, pour inventer un nouveau style musical. Mais sans cette technique, ils n’auraient pas pu inventer la musique techno. Donc l’innovation se situe dans l’usage, et parfois l’usage est fait par des personnes qui sont tout à fait non spécialistes.
Aujourd’hui avec l’intelligence artificielle, c’est exactement pareil. Il ne faut pas se laisser abuser par ces techniques. Ce ne sont que des techniques, même si elles sont très puissantes. Et la seule chose qui va compter pour nous, en tant que personne, en tant qu’individus extérieurs à la fabrication de ces techniques, c’est quels usages on en fait, qu’est-ce qu’on invente, comment on joue avec, de la même manière que l’on peut prendre un instrument de musique et jouer avec à sa manière, pas du tout de la manière qui est expliquée dans le manuel ou par les professeurs. Parce que dans le manuel, il y a cette confusion entre technique et usage. Le fabricant de l’appareil le fabrique pour un certain usage ou imagine un certain usage. Ce n’est pas du fabricant de la technique que vient l’innovation, c’est de l’usage qui est fait de cette technique (qui ensuite peut devenir une nouvelle technique, mais dans un deuxième temps). Dans le premier temps, c’est un usage libre, différent, disruptif, d’une technique qui fait l’innovation. Et bien sûr, comprendre un peu, ou beaucoup, le fonctionnement la technique dont on fait l’usage peut nous permettre d’en avoir un usage encore plus fin, encore plus singulier, encore plus différent. Mais ce n’est pas obligatoire.
Tout cela pour moi a intimement à voir avec la question de la présence, qui est mon angle principal de regard philosophique : comment avoir un usage singulier, personnel, d’une technique ? Eh bien cela provient à mon avis de la présence, c’est-à-dire de l’ancrage en soi-même, dans nos singularités, au moment de la rencontre avec cette technique. On doit rester soi-même. Si on est absent à soi et qu’on suit les règles de la manière d’utiliser cette technique, on sera absent à soi-même. Alors que si on est présent à soi, car ce que j’appelle la présence c’est avant tout la présence à soi-même, notre rencontre avec une technique sera une vraie rencontre, c’est-à-dire une confrontation entre deux entités complètement différentes : cette technique et cette personne. C’est cela qui nous incombe. On fait cette rencontre, elle nous transforme. Mais on la transforme aussi. Notre usage singulier est ce que l’on a de meilleur à offrir au monde. C’est ainsi que viendra l’innovation.
Il n’y aura pas d’usage singulier s’il n’y a pas de présence dans la rencontre. Ce qui demande beaucoup de confiance en soi. Car, par définition, nous sommes incompétents avec cette nouvelle technique qui apparaît.
La technique peut aussi être ancienne d’ailleurs. On peut tout à fait s’approprier des techniques anciennes et innover avec. Ce n’est pas uniquement avec les technologies du moment qu’on peut innover. Je peux inventer ma manière de faire de la peinture à l’huile par exemple. Je ne dis pas par là qu’il est inutile d’aller apprendre des techniques, d’aller se faire transmettre un certain nombre de techniques d’usage, mais attention à ne pas trop se laisser influencer, attention à ne pas perdre la présence à soi, qui peut être très fine : utiliser des techniques de peinture à l’huile qu’on a apprises patiemment avec des professeurs, et rester présent à soi dans notre manière délicate de faire usage de ces techniques. L’innovation n’est pas forcément quelque chose de proéminent, cela se loge souvent dans des nuances, dans des finesses.
Et même, très souvent, cette présence à soi nous dépasse : nous essayons de faire aussi bien qu’un « maître », nous n’y arrivons pas, et ce faisant, nous découvrons notre usage singulier de la technique, et c’est là que résidera notre innovation : pas dans une maîtrise absolue de la technique, mais dans l’invention de notre propre usage de cette technique. Ainsi nous ne pouvons pas être « dépassés » par les techniques si nous osons en faire usage, même si nous nous sentons incompétents.
(photo : DR)
Penser notre humanité face aux mutations technologiques
L’avènement de l’intelligence artificielle et la numérisation du monde marquent une rupture anthropologique majeure : pour la première fois, l’humanité n’est plus seule face à l’existence. Les machines ne sont plus de simples outils mais deviennent des partenaires dans une « connivence opératoire » qui redéfinit les frontières entre le vivant et l’artificiel. Cette proximité inattendue entre êtres humains et machines révèle que l’IA surpasse désormais nos fonctions cognitives, nous invitant à nous redéfinir non plus par ce que nous faisons mais par ce que nous sommes profondément. Le numérique devient notre nouveau milieu d’existence, modifiant les conditions mêmes de la vie comme l’ont fait avant lui la nature, l’économie ou l’éducation. Dans cet univers où les algorithmes façonnent nos perceptions et où la médiation numérique transforme l’œuvre d’art, l’innovation ne vient plus de la maîtrise technique mais de l’usage singulier, de la présence créatrice qui résiste à l’uniformisation. Entre bulles de filtres et sérendipité algorithmique, entre surveillance généralisée et nouvelles formes d’expression, nous découvrons que notre humanité se joue désormais dans notre capacité à habiter consciemment cette nouvelle réalité plutôt qu’à la subir ou la rejeter.