L’être et l’image

27 juin 2022. Publié par Benoît Labourdette.
  7 min
 |  Télécharger en PDF

Les images que nous regardons, partageons, imaginons et créons ont un impact important sur notre être au monde. Pourquoi ? Et comment en être plus acteur ? Hypothèses philosophiques et propositions pratiques.

Trop de ressemblance fait prendre l’image pour ce qui lui donne naissance, trop de dissemblance fait disparaître l’apparence d’image, au point de faire croire que l’image est une réalité nouvelle. Dans les deux cas, l’image disparaît au profit de ce qui est pris pour la chose même. L’image nous oblige donc à penser une nature double, contradictoire, faite d’une combinaison paradoxale de Même et d’Autre. Dans cette perspective, il apparaît que la question de l’image, de la représentation de quelque chose, se confond avec la question des critères mêmes du vrai.

Jean-Jacques Wunenburger, Philosophie des images, Paris, Presses Universitaires de France, 2001.

Qu’est-ce que l’image ?

L’image est quelque chose de bien plus vaste que ce que nos sens nous font percevoir. L’image entretient des relations étroites au langage, car voir c’est reconnaître, c’est à dire nommer. Et nommer, c’est exister.

Je propose non pas une mais plusieurs définitions de l’image, pour essayer d’embrasser ce concept dans sa grande diversité :

  • Au premier chef, l’image est ce que nous percevons grâce à notre appareil de vision (l’oeil, le nerf optique et le cerveau) : la lumière réfléchie par les objets qui sont devant nous, captée par la « chambre noire » qu’est notre oeil, vient projeter une image sur notre rétine, qui est ensuite, par réaction physico-chimique, transformée en influx électriques qui vont permettre sa perception par notre système neuronal. L’image projetée au fond de notre oeil est la première image.
  • Ce qu’on nomme traditionnellement « image » est un objet concret dans l’espace du réel : une photo, un dessin, un tableau, un film, une architecture... Aujourd’hui, elle s’affiche surtout en format électronique sur les objets matériels que sont les téléviseurs, téléphones mobiles, tablettes et autres.
  • Si l’image fabriquée occupe l’ensemble de notre champ de vision, on parle alors de « réalité virtuelle » (VR).
  • L’image peut aussi être mentale, liée au réel ou à l’imaginaire, consciente ou inconsciente (dans le rêve, le souvenir ou le désir).
  • Une image peut naître dans notre esprit par des mots, lus ou entendus : la description d’un paysage, d’une personne ou d’une action par exemple.
  • Mais les mots eux-mêmes, par leur graphie, sont aussi des images !

Ainsi l’image, matériellement et conceptuellement, est présente à tous les endroits de la vie. Par ailleurs, l’image a de multiples « régimes d’opération », des fonctions spécifiques, dépendantes des techniques, des contextes, des personnes et des cultures. Voici quelques exemples de fonctions de l’image :

  • trace,
  • mémoire,
  • patrimoine,
  • communication,
  • information,
  • connaissance,
  • document,
  • preuve,
  • création,
  • divertissement,
  • sacré,
  • propagande,
  • simulation,
  • image de soi,
  • oralité (dans l’échange d’images via les réseaux sociaux),
  • et bien d’autres, qui s’inventent à mesure de l’évolution des technologies humaines et des mutations culturelles.

Qu’est-ce que l’être ?

  • Être ou ne pas être ?
  • Être ou avoir ?
  • Être au monde ?
  • Être soi-même ?

Nous sommes conscients de notre être et nous posons des questions existentielles car nous sommes la seule espèce du régime animal dotée d’un imaginaire fictionnel, non relié au réel, avec lequel nos langages fabriquent des images extérieures à nous-mêmes (cf. Yuval Noah Harari, Sapiens, 2015). Les autres animaux ont comme nous des langages pour communiquer, de même que des images mentales, cartographiques, historiques, sensibles, etc., mais ils ne sont pas fabricants d’images de l’imaginaire, comme nous homo-sapiens le pratiquons. Par exemple un chat, que l’on peut voir rêver, ne pourra pas écrire ou dessiner son rêve puis le raconter en le romançant, comme nous pourrions le faire. Son rêve ne pourra pas devenir un mythe partagé par les autres chats.

Notre symbolisation par l’image, c’est à dire notre travail pour nous représenter le monde, donc nous-mêmes, se déroule en grande partie à l’extérieur de notre corps, par les images que nous fabriquons et recevons ; c’est la construction culturelle, sans laquelle nous n’aurions pas d’existence en tant qu’humain. Nous symbolisons aussi par les mots, bien-sûr, qui sont le plus souvent producteurs d’images mentales aussi. Ici, je me concentre sur l’image, les mots sont un autre sujet, même s’il est intimement lié. Les images que nous recevons/co-produisons par notre perception, que nous partageons et que nous fabriquons, nous constituent bien en tant qu’être.

Pour résumer, ce sont les images que nous créons qui par retour produisent notre être dans l’humanité. Et ce en permanence. C’est pourquoi un travail sur l’image aura un impact immédiat sur notre être au monde. La philosophie de l’image représente donc à mon avis une activité conceptuelle des plus performatives pour mieux vivre, se changer et changer le monde.

Aujourd’hui en début de XXIe Siècle, l’image qui nous transforme est bien plus facile à appréhender que par le passé, du fait que nous avons presque tous sur nous en permanence un appareil de réception, de partage et de production d’images, qui innerve nos rapports sociaux.

Vivre en images

En 2016, six ans avant d’écrire le présent texte, j’ai publié dans la revue Esprit l’article « Des vies en images », qui esquisse le lien entre notre être et nos images dans la réalité à composante numérique qui est devenue la nôtre. J’y explique par exemple que modifier régulièrement sa photo de profil, ou poster très souvent des images dans les réseaux n’est pas tant une addiction ou une frénésie qu’une simple modélisation de nos interactions humaines. En effet, nous voyons les images des autres, qui voient nos images, ce qui pose le cadre de nos relations. Par exemple, dans le monde « présentiel », se maquiller et s’habiller le matin, de façon différente en fonction des circonstances à venir (quotidien, travail, amour, événements…), c’est fabriquer une image pour entrer en relation. Et cela est indispensable à une vie sociale dans une culture donnée, au même titre que le font les photos que l’on poste sur son « mur » ou dans sa « story », parfois très souvent, en fonction de son rythme d’interaction sociale.

  • Qu’est-ce que vivre ?
  • S’agit-il plutôt d’agir pour être, ou d’être pour agir ?
  • Ou, rapporté aux images : vivre, est-ce faire des images pour être, ou plutôt d’abord être, pour que des images se fassent et nourrissent mon être en retour ?

Si je fabrique ou reçois une image, elle me construit par symbolisation, et si je la poste sur un réseau social, elle va aussi enrichir mes pairs, puis elle va m’apparaître comme ayant été appréciée, et j’en ressortirai d’autant plus nourri, construit en tant qu’être humain. Mais, on le sait, le moteur de la « course aux likes » peut aussi être destructeur, amenant à une addiction à la dopamine, l’hormone de la récompense. Même le « cui cui » du téléphone qui réceptionne un like suffit à déclencher l’activation de dopamine dans mes neurotransmissions, et peut susciter si on n’y prend garde un besoin de toujours plus de sollicitations pour se sentir exister. Alors comment faire ?

Des images à naître

Il me semble que vouloir « forcer le réel », y imposer une image que je construis à l’intérieur de moi avec la volonté de transformer le réel par mes actions, c’est à dire placer l’agir avant l’être, risque de produire des images peu ancrées, superficielles, et ainsi nourrir un être codifié et plaqué. Peut-être que cela peut séduire, par la superficialité même de l’opération, ceux qui ont du mal à se risquer à être, qui se reconnaissent dans cette surface. C’est à mon sens un simulacre d’enrichissement mutuel, une image fausse.

A mon avis, ce qui est à travailler, c’est d’abord l’être. Et l’image naîtra de cet état d’être. On ne sait pas quelle image, quelles images, on ne sait pas non plus si ces images seront reçues, créées, rares ou nombreuses. Mais si on travaille son « être là », ce seront des images justes qui viendront à nous, souvent de nos profondeurs, car notre présence investie nous met en contact avec le vrai. Peu importe le nombre, le lieu, les modalités… les images qui nous constituent émergeront par nécessité vitale, pour nous re-constituer.

Il est toujours assez surprenant de constater que souvent, dans ce dispositif d’écoute flottante particulière à l’être là, se déploient des productions beaucoup plus prolifiques que dans les dispositifs volontaristes et très organisés. Comme la vie qu’on laisse couler. Et ce à titre individuel ou collectif.

Ces naissances d’images dans notre état d’être nous feront, bribe par bribe, renaître. Et ce de façon concrète en termes biologiques : naîtront dans le cerveau de nouvelles connexions neuronales, qui créent réellement de la vie dans le tissu cérébral. Cela se produit grâce à une réelle ouverture et non pas par le biais de sur-stimulations externes.

Technique du lâcher-prise

Pour laisser cette place nécessaire à la naissance des images, la condition est donc de « lâcher-prise ». Comment faire ?

  • Naîtra = n’être à.
  • Renaître = re n’être.

Dans ces deux égalités de signifiants, on peut remarquer que la naissance est associée au non-être ; c’est à dire que pour devenir être, il faut laisser toute la place ; donc non être pour pouvoir être.

C’est le paradoxe du lâcher-prise, qui pour être effectif doit être sincèrement sans attente (cf. Romain Graziani, L’usage du vide, 2019). Mais pourtant l’idée même de lâcher-prise est en soi une intentionnalité, donc ça ne peut pas marcher… Alors, faudrait-il ne jamais rien faire du tout, attendre que tout vienne tout seul ? Non plus, car c’est encore une attente, et il ne se passerait effectivement rien. Alors comment lâcher-prise de façon active ? C’est en induisant une direction, plutôt qu’une intention, un champ d’ouverture souple, un état d’écoute, un état d’être, justement. Ainsi, pas d’attente, mais un terrain choisi, sur lequel il se passera ce qui y naîtra, dès lors qu’on y est dans l’être. Si on ne ménage pas un terrain fertile que l’on désigne, rien ne peut pousser.

Pour résumer : lâcher-prise c’est se préparer à faire, se mettre en état de pouvoir faire, sans décider quoi, plutôt qu’organiser précisément ce que l’on veut faire. C’est ainsi que naîtront, de façon presque naturelle, hasardeuse et évidente, les images justes, qui seront nombreuses, essentielles, organiques et constructives.

« On ne prépare pas une création, on se prépare à la création. »

Benoît Labourdette, Notes sur l’image animée, Paris, BLPROD, 2022.

Pistes d’approfondissement

  • Mon concept de « être - images justes / agir - image fausse » se relie au concept de « vrai self / faux self » de Donald Winnicott.
  • La pertinence des travaux du psychologue Olivier Houdé sur l’apprentissage dans une approche neuroscientifique.
  • Sur le lâcher-prise, l’excellent ouvrage de Romain Graziani, « L’usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine » (NRF Gallimard, 2019).
  • La puissante intuition de Michel Serres dans « Petite poucette » (Editions Le Pommier, 2012).
  • La mise à jour anthropologique sur les images dans « Les formes du visible : une anthropologie de la figuration » de Philippe Descola (Editions du Seuil, 2021).

Cet article est nourri de mes pratiques de l’image et de la transmission, de mes lectures et recherches, ainsi que de mes collaborations, notamment de longue date avec Serge Tisseron et en ce moment avec l’Institut pour la photographie.

L’art comme présence et transformation

L’œuvre d’art ne réside pas dans l’objet créé mais dans la relation qui se tisse entre création et réception, dans cette temporalité multiple où l’artiste, l’œuvre et le spectateur se rencontrent et se transforment mutuellement. Le temps de la création révèle que l’art est moins maîtrise technique que présence ouverte à l’accident créateur, moins production d’objets que mise en mouvement du monde. Le concept de « nefaire » décrit cette capacité de transformer en profondeur, de créer du mouvement qui dépasse le simple faire instrumental. À l’époque de sa médiation numérique, l’œuvre d’art voit son aura se reconfigurer : elle n’est plus dans l’unicité de l’original mais dans la singularité de chaque expérience de réception. L’image, oscillant entre ressemblance et dissemblance, entre représentation et réalité nouvelle, façonne notre être au monde de manière plus profonde que nous ne l’imaginons. Le théâtre nous enseigne que la distinction entre vraie vie et fiction est elle-même une illusion : la culture n’est pas séparée de la vie mais constitue un moyen raffiné de la comprendre et de l’exercer. Dans cette perspective, l’artiste devient un « être écrivant » dont les mots transforment le réel, et l’innovation émerge non de la virtuosité technique mais de la présence singulière qui invente de nouveaux usages, de nouvelles manières d’habiter le monde.


QR Code d'accès à cette page
qrcode:https://www.benoitlabourdette.com/les-ressources/propositions-philosophiques/philosophie-de-la-creation-artistique/l-etre-et-l-image