L’œuvre d’art à l’époque de sa médiation numérique

2 janvier 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Lors d’une expérience de médiation artistique intégrant des techniques numériques, il m’est apparu clairement que les typologies de statuts et de fonctions des œuvres artistiques que Walter Benjamin définit en 1935 sont aujourd’hui modifiées du fait des pratiques numériques de création et de réception. Je propose une mise à jour de ces concepts.

Une nouvelle définition de l’aura

Walter Benjamin détermine l’aura de l’œuvre comme étant la puissance que l’œuvre originale exerce sur ses spectateurs, aura qui est perdue du fait de la reproductibilité technique (celle-ci permettant une appropriation plus grande des œuvres par les personnes). L’aura conférait aux œuvres une fonction cultuelle d’objet religieux et mettait les personnes en position d’être dominées, alors que la reproductibilité leur permettait de s’approprier les œuvres de façon plus autonome. Mais cette reproductibilité inscrit aussi l’art dans sa dimension capitaliste, de consommation, de divertissement et de manipulation des masses.

J’ai proposé à des personnes pendant trois semaines à l’été 2024 de créer des œuvres photographiques de collage et de découpage, puis de numériser ces œuvres en très bonne qualité, pour les mettre en ligne dans un site internet accessible et pérenne, puis de les projeter en grand, immédiatement après, en bien plus grand que la taille de l’œuvre originale.

Le but initial de cette proposition était de se rassembler autour de l’œuvre pour créer collectivement des ambiances sonores avec des instruments de musique qui allaient illustrer ces œuvres graphiques. Pour moi au départ, l’œuvre originale avait son aura unique et la reproduction avait moins d’aura, puisqu’elle n’était qu’une reproduction. Mais dans cette situation, j’ai constaté l’inverse : l’œuvre originale, ce collage, était très fragile et une fois reproduite, en ayant mis de l’attention à la qualité de reproduction avec l’auteur.rice, puis projetée en très grand dans l’espace collectif, j’ai été surpris de constater que pour la personne, c’était à ce moment là que son œuvre devenait chargée d’une aura, d’une puissance cultuelle que l’original n’avait pas, si petit, fragile et destructible. À partir de cette valeur symbolique que l’œuvre prenait grâce à sa reproduction numérique, il devenait possible de la légitimer, et ainsi de créer de la musique à partir d’elle, et d’avoir encore plus envie de l’exposer, d’en prendre soin, de se construire soi à travers elle.

Le numérique comme nouveau paradigme de l’existence et de la création

Voilà comment je m’explique ce nouvel endroit de l’aura : le numérique est un outil autant de création que de médiation. À l’époque de Walter Benjamin, l’œuvre avait un support original et elle était reproduite par des techniques. Pourtant il décrivait déjà une mutation, quand il parlait du cinéma par exemple, qui n’avait plus vraiment de support original et que l’œuvre originale était intrinsèquement déjà une reproduction, sans plus de distinction possible avec un « original ». Mais le numérique va plus loin car tout un chacun crée avec le numérique et conserve et diffuse avec le numérique. Donc, il n’y a plus de distinction entre une œuvre qui serait originale et sa reproduction ; l’œuvre elle-même n’est pas reproduite, elle est la reproduction. Elle est donc à la fois unique et multiple dans l’espace numérique.

Par ailleurs, le numérique est l’un de nos milieux d’existence en tant qu’êtres humains. Notre identité, par exemple, est définie en grande partie par nos médiations, nos échanges et nos traces numériques. La nécessité de pouvoir intervenir sur ces traces, de pouvoir se les réapproprier, les enlever si elles nous portent préjudice, est liée à l’identité. Ainsi, lorsqu’on crée une œuvre avec des moyens numériques, elle se relie à notre identité. Elle a son aura dans l’espace numérique qui est l’un de nos espaces d’existence, qui prend de plus en plus d’importance.

C’est pour cette raison que ces collages, réalisés dans l’espace matériel de notre existence, avaient moins d’aura que leur reproduction numérique, car l’opération de reproduction que nous avons faite avec un appareil photo, un éclairage, n’est plus aujourd’hui une opération de reproduction, c’est devenu l’opération de fabrication de l’œuvre réelle. La reproduction technique numérique d’un objet matériel original n’est donc plus du tout une reproduction, mais le passage à l’existence pour l’œuvre. La capacité de l’objet numérique à être partagé en très grand avec une excellente qualité technique et à être conservée dans un site internet accessible à tout moment ne la galvaude pas, mais l’inscrit dans cette réalité fluide au sein de laquelle nous vivons, et dans laquelle l’accessibilité de l’œuvre est peut-être aujourd’hui son critère principal d’existence et d’aura.

Pour une politique de l’art à l’époque numérique

L’art a de multiples fonctions, de multiples rôles, de multiples capacités d’instrumentalisation et notamment l’instrumentalisation politique ou de manipulation des masses dont Walter Benjamin parle dans son ouvrage. Personnellement, dans le cadre des projets de médiation artistique, j’utilise l’art plutôt pour sa fonction de symbolisation au sens psychanalytique, c’est-à-dire pour sa capacité à recevoir les traces de notre expression à l’extérieur de nous, ce qui en retour nous permet de nous construire nous-mêmes, et nous aide à cheminer vers notre propre existence, la reconnaissance de nous-mêmes.

Donc, pour moi, si l’on veut que l’art ait une portée psycho-politique, c’est-à-dire qu’il nous aide à exister mieux, au niveau individuel et collectif, nous devons nous réapproprier la souveraineté des outils numériques et des technologies de création et de transmission. Cela se travaille à mon sens dans trois axes :

  1. La maîtrise technique : Nous nous devons d’employer des outils pérennes que nous maîtrisons de façon indépendante des multinationales capitalistes, ce qui est tout à fait possible, cela demande juste un petit peu plus de travail. Mais cela permet de construire politiquement une autonomie avec les outils numériques et de partager cette autonomie et ses outils avec les personnes participantes.
  2. La construction patrimoniale : les lieux techniques d’hébergement de nos productions numériques et leur pérennité dans le temps doivent relever de notre pleine et entière responsabilité. Où ces données sont-elles hébergées ? Comment sont-elles dupliquées pour être sauvegardées ? Et comment nous partageons nos stratégies patrimoniales avec les personnes participantes ?
  3. Pour une psycho-politique du numérique : la maîtrise et le contrôle sur nos processus de production, de conservation, de sauvegarde et de mise à disposition de nos données numériques a une portée psychique et politique. Psychique, car c’est notre existence dont nous devenons responsables par nos méthodes et les lieux de nos données, par nos choix, par la conscience que nos données se trouvent dans des lieux précis. Politique, car nous devenons indépendants, nous sortons de la dépendance à des multinationales capitalistes, et ainsi nous redevenons libres de leur contrôle, donc souverains pour notre expression.

En prenant soin de nos pratiques créatives dans ces trois axes, nous pouvons alors pleinement profiter et partager la nouvelle aura si riche et puissante que le numérique peut offrir à nos expressions humaines.

L’art comme présence et transformation

L’œuvre d’art ne réside pas dans l’objet créé mais dans la relation qui se tisse entre création et réception, dans cette temporalité multiple où l’artiste, l’œuvre et le spectateur se rencontrent et se transforment mutuellement. Le temps de la création révèle que l’art est moins maîtrise technique que présence ouverte à l’accident créateur, moins production d’objets que mise en mouvement du monde. Le concept de « nefaire » décrit cette capacité de transformer en profondeur, de créer du mouvement qui dépasse le simple faire instrumental. À l’époque de sa médiation numérique, l’œuvre d’art voit son aura se reconfigurer : elle n’est plus dans l’unicité de l’original mais dans la singularité de chaque expérience de réception. L’image, oscillant entre ressemblance et dissemblance, entre représentation et réalité nouvelle, façonne notre être au monde de manière plus profonde que nous ne l’imaginons. Le théâtre nous enseigne que la distinction entre vraie vie et fiction est elle-même une illusion : la culture n’est pas séparée de la vie mais constitue un moyen raffiné de la comprendre et de l’exercer. Dans cette perspective, l’artiste devient un « être écrivant » dont les mots transforment le réel, et l’innovation émerge non de la virtuosité technique mais de la présence singulière qui invente de nouveaux usages, de nouvelles manières d’habiter le monde.


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