La poésie de la vie

26 août 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La vraie poésie n’est pas celle qu’on fabrique mais celle qui surgit, malgré nous, de la vérité nue de l’existence. Entre art brut et artifice esthétique, je propose une réflexion sur ce qui nous touche vraiment.

L’omniprésence de la poésie quotidienne

La vie quotidienne regorge de moments poétiques qui échappent à toute tentative de capture délibérée. Un rayon de soleil qui transforme soudainement la ville, la montagne ou la mer en tableau vivant ; un enfant qui, dans son apprentissage sérieux du langage, crée des phrases inattendues en confondant les mots, révélant ainsi de nouvelles associations de sens ; un groupe de touristes dont les déplacements maladroits et les regards émerveillés nous font redécouvrir notre propre environnement, tous ces instants constituent la trame poétique de notre existence. Au-delà de la moquerie facile, ces moments nous renvoient une vérité humaine essentielle.

Cette poésie intrinsèque du quotidien rejoint ce qu’affirmait Jean-Pierre Siméon : « La poésie sauvera le monde. » (2016) Non pas la poésie des recueils poussiéreux, mais celle qui pulse dans le réel, celle que Rimbaud appelait « la vraie vie ». Notre capacité à recevoir cette poésie, notre curiosité à en goûter la saveur dans l’intimité de notre conscience, constitue peut-être l’essence même de ce que vivre signifie. C’est dans cette ouverture, dans cette disponibilité à l’émerveillement, que réside la grandeur de l’existence humaine.

Comme l’écrivait Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace (1957), « La poésie est une des destinées de la parole. » Mais j’irais plus loin : la poésie est la destinée de la vie elle-même quand elle se laisse percevoir dans sa nudité, sans fard ni artifice. C’est cette poésie-là qui nous sauve de l’indifférence et de l’habitude, qui redonne au monde sa fraîcheur première.

Je renvoie à la définition de la poésie par le poète Yves Bonnefoy, dans mon film Qu’est-ce que la poésie ?, voici ce qu’il dit, en 2013 :

Qu’est-ce que la poésie, à son niveau le plus profond ?

« La mise en question radicale de tous les systèmes de représentation du monde ou de l’existence, parce qu’en tant que systèmes, précisément, ces pensées se referment sur des réseaux de concepts, alors que ceux-ci sont des abstractions qui substituent de simples schèmes aux êtres réellement existants, et perdent de vue, de ce fait, ce qui est pourtant l’essentiel : à savoir que, chacun·e de nous, nous ne vivrons qu’un temps et ne vivrons qu’une fois. C’est dans ce champ de nos existences, sous le signe de cette essentielle finitude, que nous avons à comprendre la vie et tenter de lui donner sens, et la pensée par concepts, aussi utile soit-elle pour aménager notre lieu sur terre, doit donc être reconnue dangereuse, ce que la poésie sait voir, et entreprend d’enseigner. Par des rythmes qui rendent aux mots des pouvoirs dont les prive leur réduction à la seule signification conceptuelle, elle délivre la parole de cette situation d’exil, elle permet d’être au monde, ou au moins de savoir que l’on n’y est pas vraiment, lucidité déjà bénéfique. »

Le paradoxe de la création volontaire

Face à cette poésie spontanée de la vie, que penser de la démarche de celles et ceux qui « décident de faire de la poésie » ? Combien de fois ai-je ressenti cet ennui profond devant des créations qui cherchent les bons mots, les bonnes rimes, la bonne émotion, mais qui sonnent faux ! Cette poésie-là n’est pas une poésie de la vie ; c’est une poésie pour elle-même, narcissique, qui s’écoute parler ou se regarde peindre. Elle produit l’effet inverse de ce qu’elle prétend accomplir : au lieu d’ouvrir sur le monde, elle nous en éloigne.

Ce paradoxe me rappelle la distinction qu’établissait Heidegger entre l’œuvre d’art authentique, qui « ouvre un monde », et la simple production esthétique. L’œuvre véritable ne cherche pas à plaire ou à correspondre à des critères préétablis ; elle surgit d’une nécessité intérieure, d’une urgence de dire qui transcende toute volonté de « faire beau ». L’esthétisme devient alors un masque, une protection contre la vulnérabilité qu’implique la véritable expression poétique. Car la vraie poésie nous expose, nous met à nu. Elle n’est pas confortable ; elle est révélation, parfois brutale, de ce que nous sommes. C’est pourquoi tant d’artistes professionnel·le·s se réfugient dans la technique, dans la forme, évitant ainsi la confrontation avec cette vérité dérangeante.

J’ai proposé dans mon guide d’écriture de scénario « Créer, penser, écrire des scénarii aujourd’hui » une méthode concrète pour comprendre et mettre en pratique cette « vérité », qui peut sembler un concept pas très concret : La « vérité » du scénario.

Le cas révélateur des réseaux sociaux : entre authenticité et artifice

Je pense à une jeune femme qui a une chaîne TikTok. Du haut de ses vingt-cinq ans, avec quinze tentatives de suicide et vingt-et-une hospitalisations psychiatriques dans son bagage existentiel, elle partage depuis sa chambre d’hôpital sa vie avec une communauté en ligne. Sa démarche est d’une sincérité bouleversante. Quand elle raconte simplement sa vie, ses difficultés, ses traumatismes, sans complaisance mais avec une honnêteté désarmante, elle crée du lien – avec les autres et avec elle-même. Sa vie, sublimée par le simple récit, devient poésie pure, force de vie face aux puissances de mort qui la taraudent.

Mais voici le paradoxe qui me frappe à chaque fois : dès qu’elle commence à déclamer un poème qu’elle a consciemment écrit et construit, je ressens un ennui profond et je passe à la vidéo suivante. Comment la même personne peut-elle être si captivante dans l’instant et si ennuyeuse l’instant d’après ? C’est que dans le premier cas, elle est traversée par sa vérité ; dans le second, elle tente de la capturer, de la domestiquer. Elle est poète quand elle ne le sait pas, quand elle laisse simplement être ce qui est.

Cette jeune femme incarne parfaitement ce que Jean Dubuffet appelait l’art brut : une création qui jaillit de la nécessité intérieure plutôt que de l’intention artistique. Dubuffet écrivait en 1967 : « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui. » Cette authenticité brute, non médiatisée par les conventions esthétiques, touche directement notre humanité commune. Elle nous rappelle que la poésie n’est pas affaire de maîtrise technique mais de vérité existentielle.

L’art brut et la nécessité vitale de l’expression

L’exigence poétique authentique, lorsqu’on choisit de transmettre quelque chose aux autres, n’est jamais l’exigence d’une forme préconçue mais celle d’un sujet qui s’impose. C’est une nécessité vitale, impérieuse, qui peut certes croiser un projet esthétique, mais dont l’esthétique s’invente de façon organique par la nécessité même d’être transmise. L’art brut nous le montre avec force : ces créateur·rice·s qui n’ont jamais appris les « règles » produisent souvent des œuvres d’une puissance expressive incomparable.

Les enfants, dans leur poésie inconsciente, nous touchent pour la même raison. Pablo Picasso, qui était un monstre, mais aussi un très grand artiste, ne disait-il pas en 1946 : « Il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant » ? Cette spontanéité, cette absence de calcul, cette connexion directe entre l’intériorité et l’expression, voilà ce que perdent souvent celles et ceux qui se professionnalisent. Paradoxalement, celles et ceux qui ont le plus de freins pour trouver leur poésie sont précisément celles et ceux qui souhaitent en être professionnel·le·s. L’idée même de devenir « poète professionnel·le » devient l’obstacle principal à la réalisation poétique authentique.

Ayant énormémenet enseigné dans des écoles d’art, de cinéma et des universités, j’ai pu observer ce phénomène de près. Combien d’étudiant·e·s arrivent avec une flamme intérieure qui se trouve progressivement étouffée sous le poids des références, des techniques, des théories ! Le projet artistique devient alors un masque sophistiqué pour éviter la confrontation avec la poésie de la vie, avec sa propre vérité. C’est une peur d’être en vie qui se déguise en ambition artistique, un simulacre qui remplace l’authenticité.

Les réseaux sociaux comme nouvel espace de l’art brut

Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un vaste espace d’art brut, un territoire où la création échappe encore partiellement aux médiateur·rice·s traditionnel·le·s du monde de l’art. On y observe des succès d’audience phénoménaux de personnes qui ne sont pas des « professionnel·le·s de l’art » mais qui, pourtant, créent de l’art bien plus vivant que nombre d’artistes patenté·e·s. Les spectateur·rice·s ne s’y trompent pas : ils et elles se passionnent pour cette authenticité brute, pour ces expressions non filtrées de l’expérience humaine.

Ces plateformes deviennent ainsi des espaces de formation du goût, et créent une exigence nouvelle : celle de la poésie de la vie plutôt que celle des critères esthétiques transmis par ce que Bourdieu appelait les « petit·e·s maître·sse·s » qui croient maîtriser la création. Cette démocratisation de l’expression artistique révèle une vérité fondamentale : le public recherche avant tout l’authenticité, la connexion humaine, la vérité nue plutôt que l’artifice savant.

Marina Abramović, dans ses performances où elle met son corps et sa vulnérabilité en jeu, a compris cette exigence : « L’artiste doit être présent·e. » Cette présence n’est pas une technique qu’on apprend ; c’est un risque qu’on prend, celui de se montrer tel·le qu’on est, avec ses failles, ses contradictions, sa beauté imparfaite. Les créateur·rice·s des réseaux sociaux qui touchent des millions de personnes ou quelques dizaines l’ont compris intuitivement : ils et elles ne performent pas l’art, ils et elles vivent publiquement leur vérité. Il ne s’agit pas de narcissisme, contrairement à ce qu’on croit, car quelqu’un qui ne fait que se regarder soi-même est, justement, sans intérêt à regarder.

Vers une poésie de la vie réinventée

Il nous faut dépasser l’esthétisme pour inventer et réinventer la poésie de la vie dans nos gestes quotidiens. Cette vérité qui nous dépasse toujours, qui nous échappe toujours, demande non pas qu’on la capture mais qu’on se laisse traverser par elle. C’est dans cette traversée, dans cette perméabilité à ce qui nous excède, que réside la possibilité d’un enrichissement mutuel aux proportions potentiellement immenses.

Rainer Maria Rilke écrivait dans ses Lettres à un jeune poète (1929) : « Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. » Cet amour dont parle Rilke, c’est peut-être aussi l’ouverture à la poésie de la vie, cette capacité à reconnaître le sublime dans l’ordinaire, l’universel dans le particulier, l’éternel dans l’éphémère.

La vraie révolution poétique de notre époque ne viendra pas des académies ou des cénacles littéraires, mais de cette reconnaissance collective que la poésie n’est pas un genre littéraire mais une manière d’être au monde. Elle est dans le regard de l’enfant qui découvre, dans le témoignage brut de la personne qui survit, dans le geste quotidien transfiguré par l’attention. C’est cette poésie-là qui, comme le pressentait Siméon, pourrait bien sauver le monde, non pas en l’esthétisant, mais en le révélant dans sa vérité nue, terrible et magnifique à la fois.

L’art comme présence et transformation

L’œuvre d’art ne réside pas dans l’objet créé mais dans la relation qui se tisse entre création et réception, dans cette temporalité multiple où l’artiste, l’œuvre et le spectateur se rencontrent et se transforment mutuellement. Le temps de la création révèle que l’art est moins maîtrise technique que présence ouverte à l’accident créateur, moins production d’objets que mise en mouvement du monde. Le concept de « nefaire » décrit cette capacité de transformer en profondeur, de créer du mouvement qui dépasse le simple faire instrumental. À l’époque de sa médiation numérique, l’œuvre d’art voit son aura se reconfigurer : elle n’est plus dans l’unicité de l’original mais dans la singularité de chaque expérience de réception. L’image, oscillant entre ressemblance et dissemblance, entre représentation et réalité nouvelle, façonne notre être au monde de manière plus profonde que nous ne l’imaginons. Le théâtre nous enseigne que la distinction entre vraie vie et fiction est elle-même une illusion : la culture n’est pas séparée de la vie mais constitue un moyen raffiné de la comprendre et de l’exercer. Dans cette perspective, l’artiste devient un « être écrivant » dont les mots transforment le réel, et l’innovation émerge non de la virtuosité technique mais de la présence singulière qui invente de nouveaux usages, de nouvelles manières d’habiter le monde.


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