Le néologisme « nefaire », que je développe ici, décrit la capacité que nous avons de mettre le monde en mouvement en grande profondeur, de le transformer de façon beaucoup plus puissante que par le traditionnel faire.
Nous aspirons, a priori, à créer et entretenir du mouvement dans le monde, pour en recevoir des satisfactions personnelles ou des rémunérations dans le cadre du travail. Ce qui est le plus couramment admis dans la pensée occidentale est que la mise en mouvement du monde passe par de l’organisation et de la planification des futures actions que nous effectuerons nous-mêmes ou que nous ferons effectuer à d’autres. Ces planifications sont reliées à des objectifs identifiés et partagés.
Dans la nouvelle Bartleby d’Hermann Melville (1853), un copiste du nom de Bartleby, dans une étude juridique, répondait systématiquement à toutes les injonctions qui lui étaient faites par : « J’aimerais autant pas. » Il était présent, sérieux, mais si on cherchait à lui imposer quelque chose, si on lui faisait une demande quelconque, il répondait toujours : « J’aimerais autant pas. » Cela semble absurde, incohérent. C’est bien là toute la poésie de cette nouvelle d’Hermann Melville. L’histoire, racontée par le patron de Bartleby, révèle que cette rencontre extrêmement déstabilisante a touché en lui une profondeur de compréhension philosophique délicate du monde et de ses mystères, qu’il n’aurait jamais supposé pouvoir atteindre. Ce cheminement intérieur a complètement bouleversé sa vie et sa vision de l’humanité. Il a continué à être juriste, mais a vécu sa vie avec une profondeur et un sens qui n’existaient pas avant cette rencontre.
Dans ma vie professionnelle, j’ai très souvent animé des ateliers de réalisation de films, autant pour des étudiants de cinéma dans de grandes écoles en France et à l’étranger, que pour des enfants, des personnes handicapées ou des familles. À la Fémis, par exemple, dans le cadre du stage de deux mois de l’université d’été qui rassemble un groupe de 15 étudiants du monde entier pour apprendre à réaliser un documentaire, j’ai animé pendant longtemps les trois premiers jours du stage.
Le but du stage était que chaque étudiant réalise un film documentaire. Quelles sont les étapes pour faire un film documentaire ? Trouver un sujet, explorer son sujet, écrire un scénario, organiser un tournage, tourner le film, monter le film, mixer le film, puis diffuser le film.
Pendant les deux ou trois premiers jours, je leur proposais non pas de faire un film, non pas de préparer le tournage d’un film, mais de se préparer, à faire un ou plusieurs films. Se préparer à faire, plutôt que préparer ce que l’on va faire. Se préparer sur son état intérieur, pour se mettre dans la disposition qui fera que nous serons ouverts à toutes les opportunités, en capacité de saisir tous les imprévus pour les intégrer dans le film.
On pourrait croire que c’est un manque de maîtrise, mais c’est volontaire. C’est créer en soi les conditions de recevoir ce que le monde a à nous offrir, pour pouvoir le retranscrire au mieux avec notre vision et partager cette vision aux autres, qui seront enrichis par elle.
En proposant aux étudiants, via des techniques d’intelligence collective et d’intelligence émotionnelle, des situations d’échange, de découverte les uns des autres, d’ouverture les uns aux autres, de réflexion sur le rôle du cinéma dans le monde et pour eux-mêmes, de concentration sur le pourquoi on fait des films plutôt que sur le comment on fait des films, je les mettais en condition d’ouverture à eux-mêmes et à ce qui les entourait.
Nous n’étions pas du tout en train de préparer le film que nous allions faire l’heure d’après. Nous étions en train de nous préparer à faire un film ou des films qui aient de l’importance pour nous et pour les autres. Nous étions en train d’ouvrir en nous les portes qui nous permettraient plus tard de toucher à la profondeur du travail artistique.
Vu de l’extérieur, c’est simplement des personnes qui échangent, qui apprennent à se connaître (car ces étudiants, venus du monde entier, ne se connaissaient pas et parlaient à peine français). On peut voir des personnes dans une émulation intellectuelle, qui bougent ensemble dans un espace, qui partagent des choses fondamentales. Cela peut sembler, de l’extérieur, assez simple, assez joyeux, comme un groupe de personnes qui refont le monde, qui se reposent les questions fondamentales, qui fondent leur présence ici et maintenant.
Et puis, tout à coup, je leur proposais des dispositifs techniques et méthodologiques de fabrication de films, de courts films. Des dispositifs qui les invitaient à beaucoup travailler sur l’improvisation. Pendant les trois jours, je leur proposais des protocoles successifs pour, en petites équipes, ou individuellement, ou collectivement parfois, en très peu de temps (en moins d’une heure), réaliser un film collectif, ou cinq films faits par groupe de trois, ou quinze films faits individuellement.
Ces films étaient tournés en plan séquence, c’est-à-dire sans montage, d’une traite, comprenant le titre au début et le générique à la fin, qui était filmé pendant le tournage. Je ne vais pas rentrer dans tous les détails de ces ateliers (vous pouvez les trouver dans d’autres articles sur ce site internet).
Après les moments de réalisation des films, nous les regardions avec attention tous ensemble. Nous découvrions le travail des autres, et à partir de ces apprentissages, je proposais un nouveau protocole pour le film suivant. En trois jours, ce n’est pas un film qui avait été fait, c’est cinquante films qui avaient été tournés et diffusés. Certains de ces films étaient très forts, très puissants, très importants, essentiels pour les personnes dans ce qu’elles découvraient et ce qu’elles faisaient partager. Il y avait des fictions, des histoires inventées, des documentaires, des films expérimentaux, tous types de styles.
La qualité d’écoute de soi, des autres et du monde fait que les gestes que les étudiants faisaient pendant l’instant de la fabrication des films étaient toujours justes, exacts, parfaits, comme du papier à musique. Tout comme une personne qui fait de la calligraphie va tracer, en une fraction de seconde, une lettre parfaite, qui est pleine de tout son apprentissage de vie, qui est ainsi parfaite par la façon dont son corps, dont son âme ont été préparés à investir pleinement la fraction de seconde pendant laquelle il trace le caractère. Et lorsqu’on le voit, ce caractère, il est magnifique. Pourtant, il a été tracé en un bref instant. Il est plein de toute la préparation qu’avait la personne, de toute la transformation intérieure qu’elle a choisi d’opérer depuis des années pour être en capacité de tracer ce caractère, mais aussi n’importe quel autre caractère. Cette personne peut dessiner des milliers de caractères, parfaits et magnifiques chacun, en quelques heures. C’est exactement pareil pour le cinéma. Mais ce n’est pas habituel dans la façon dont on nous enseigne à faire les choses en Occident.
Je parle de mise en mouvement du monde plutôt que de fabrication, car ce qui construit notre humanité, qui est un espace collectif, c’est précisément ces mouvements partagés, ces façons de se rassembler, de dialoguer, soit de façon interpersonnelle, soit via des objets techniques (comme les réseaux sociaux), des objets architecturaux (comme les musées ou les stades), qui permettent qu’il y passe des activités collectives, ou des objets culturels (comme les livres).
Ce qui construit notre humanité, ce sont ses mouvements. Certains mouvements sont productifs d’objets matériels, mais d’autres sont uniquement productifs de liens. Les liens ne sont pas quelque chose de moins concret ni de moins important que les objets matériels.
Pour que de la mise en mouvement soit possible, il faut intérieurement se mettre en capacité de mouvement. Et c’est bien l’objet du concept de « nefaire » que d’insister sur la nécessité de se mobiliser pour se mettre en capacité de mouvement, pour se préparer à faire, plutôt que s’organiser pour faire.
Cette capacité dont nous nous dotons, par diverses méthodes qui peuvent sembler très atypiques (comme celle que j’ai racontée pour les films), nous permet de recevoir toutes les opportunités qui se présentent à nous. Et en très peu de temps, de façon immédiate et presque « magique », de transformer le plomb en or.
C’est une ouverture en soi, ou plutôt un ensemble d’ouvertures en soi, qui provient d’une intention forte. Non pas l’intention rassurante de savoir où l’on va arriver, mais l’intention profonde d’ouvrir en soi et dans le dialogue avec les autres le sens des questions que nous partageons autour d’un sujet, quel qu’il soit.
Partager nos questions, c’est ouvrir des portes. Et lorsqu’ensuite on nous propose une situation à l’intérieur de laquelle nous allons être libres, dans le but de produire un objet, notre enjeu n’est plus sur l’objet, mais il est en profondeur, dans le sens de notre présence avec ces objets. Et ainsi, le monde se met en mouvement, comme par magie. Et les films, par exemple, se font presque tout seuls, et ont des niveaux de qualité, d’intérêt pour les spectateurs, de vérité, sans précédent.
Sur ces sujets, je conseille la lecture du très bel essai de Romain Graziani, L’Usage du vide (2019), dont le sous-titre est Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine. Dans ce livre, il creuse toutes les nuances du « lâcher-prise » qui permettent d’ouvrir à des actions plus essentielles que les démarches cartésiennes. Je cite une phrase en page 86 : « Quand la volonté n’est gouvernée par rien, quand elle n’est pas assujettie à une finalité externe, qu’elle n’est pas au service d’un dessein précis, elle se mue en Puissance pure. »
Je propose ce néologisme, « nefaire », pour aider je l’espère à une compréhension plus simple de nos capacités de mise en route de cette « Puissance pure » qu’évoque Romain Graziani. Cela semble très mystérieux, réservé peut-être à quelques sages, grands artistes ou grands philosophes. J’ai souhaité ici introduire et partager l’ouverture à ces chemins, qui me semblent accessibles à tous et à toutes. Je le sais, car je l’ai mis en pratique auprès de milliers de personnes dans le cadre d’ateliers professionnels de création artistique.
L’art comme présence et transformation
L’œuvre d’art ne réside pas dans l’objet créé mais dans la relation qui se tisse entre création et réception, dans cette temporalité multiple où l’artiste, l’œuvre et le spectateur se rencontrent et se transforment mutuellement. Le temps de la création révèle que l’art est moins maîtrise technique que présence ouverte à l’accident créateur, moins production d’objets que mise en mouvement du monde. Le concept de « nefaire » décrit cette capacité de transformer en profondeur, de créer du mouvement qui dépasse le simple faire instrumental. À l’époque de sa médiation numérique, l’œuvre d’art voit son aura se reconfigurer : elle n’est plus dans l’unicité de l’original mais dans la singularité de chaque expérience de réception. L’image, oscillant entre ressemblance et dissemblance, entre représentation et réalité nouvelle, façonne notre être au monde de manière plus profonde que nous ne l’imaginons. Le théâtre nous enseigne que la distinction entre vraie vie et fiction est elle-même une illusion : la culture n’est pas séparée de la vie mais constitue un moyen raffiné de la comprendre et de l’exercer. Dans cette perspective, l’artiste devient un « être écrivant » dont les mots transforment le réel, et l’innovation émerge non de la virtuosité technique mais de la présence singulière qui invente de nouveaux usages, de nouvelles manières d’habiter le monde.