Nous portons toutes et tous des impossibilités qui nous définissent. Chaque existence est traversée par des aspirations qui demeurent perpétuellement hors d’atteinte. Et si l’obstacle n’était pas l’objectif lui-même, mais notre absence à un point précis de notre histoire, un point où notre identité même s’est figée ?
Chaque personne porte en elle un ensemble d’objectifs qu’elle ne parvient jamais à atteindre. Cette réalité traverse toutes les existences, sans exception. La personne qui aspire à écrire et qui n’ouvre jamais le document vierge, ce roman qui reste perpétuellement à l’état de projet ; la personne qui, aspirant à des relations amoureuses sereines, se retrouve inlassablement prise dans des dynamiques toxiques, reproduisant les mêmes schémas destructeurs ; celle qui souhaite modifier son rapport à son corps mais ne parvient pas à initier le moindre changement, portant toute sa vie le poids, littéral ou métaphorique, d’une image de soi qui la freine dans ses relations sociales. D’autres restent tétanisé·e·s devant un changement professionnel nécessaire, rentrant chaque soir avec le goût amer de l’inaccomplissement.
Ces situations, si diverses soient-elles, partagent un fond commun : un sentiment d’impossibilité, de frustration, d’illégitimité dont on ne réussit pas à s’émanciper. Nous nommons communément cela des « blocages », ces murs invisibles contre lesquels notre volonté semble se briser.
Face à ces impasses, l’éventail des solutions proposées est vaste. L’offre thérapeutique contemporaine en témoigne : des thérapies comportementales à la psychanalyse, des approches corporelles comme la kinésiologie aux disciplines énergétiques comme l’acupuncture, en passant par les approches chamaniques, sans oublier les aides médicamenteuses ou les quêtes spirituelles. Chaque méthode tente d’apporter une clé, propose sa grille de lecture et ses outils de libération.
Mon intention ici n’est pas de proposer une explication qui se substituerait aux autres, ni une solution prétendument supérieure. Je souhaite simplement éclairer ce phénomène du blocage sous l’angle de la philosophie de la présence que je développe. Un regard philosophique est, par essence, situé. Il ne prétend pas à l’absolu mais offre une perspective, un angle de vue qui, à un moment donné, peut s’avérer pertinent et éclairant pour la personne qui le reçoit. Comme l’écrivait Maurice Merleau-Ponty, « la vérité n’habite pas seulement l’homme intérieur, ou plutôt il n’y a pas d’homme intérieur, l’homme est au monde, c’est dans le monde qu’il se connaît. » (Phénoménologie de la perception, 1945) Mon approche s’inscrit dans cette perspective : comprendre comment notre être-au-monde, notre présence, se trouve entravée par des mécanismes identitaires spécifiques.
Il s’agit d’une contribution complémentaire, une autre manière d’interroger ces répétitions inlassables de l’incapacité. À mon sens, la racine de cette répétition réside dans ce que j’appelle l’absence au point de blocage.
J’avance l’hypothèse que ces réalités d’incapacité proviennent d’un « point de blocage » singulier, dont la nature est profondément identitaire. Ce point de blocage n’est pas l’obstacle apparent, le surpoids, la timidité, la procrastination, mais un nœud identitaire sous-jacent. Dans la perspective de ma philosophie, ce point est directement lié à la préservation inconsciente de notre identité, même lorsque celle-ci est symptomatique.
Pour exister, nous avons besoin d’une identité stable. Or, cette identité nous est initialement conférée par l’extérieur, par l’institution des autres. Comme l’analysait George Herbert Mead dans L’esprit, le soi et la société (1934), notre « soi » émerge de l’intériorisation des attitudes d’autrui. Nous nous construisons d’abord à travers le regard et le discours des autres : je suis l’enfant de mes parents, l’enfant de mes oncles et tantes, le petit-enfant de mes grands-parents. Cette galaxie identitaire familiale, première matrice pour les personnes qui ont une famille identifiée, fonde notre existence sociale. Les places, les actes, les mots des autres nous confèrent notre identité. Elle vient toujours initialement de l’extérieur avant d’être intégrée, métabolisée, appropriée. Nos premières définitions de nous-mêmes sont reçues avant d’être élaborées.
Illustrons cela par le cas d’une personne en surpoids depuis l’enfance. Au sein d’une famille bienveillante, son poids est un sujet récurrent. Les commentaires, jamais malveillants, visent à l’aider ou simplement à constater un état de fait : « Tu pourrais faire un effort », ou des critiques à l’égard d’autres personnes en surpoids qu’elle prend pour elle. On lui attribue des qualificatifs affectueux mais réducteurs qui cristallisent son état. Ces remarques, ces qualificatifs, tissent peu à peu sa place au sein de la famille. Son surpoids n’est plus seulement une caractéristique physique ; il devient un élément de reconnaissance, un attribut validant son appartenance au groupe.
Le point de blocage se situe précisément là : dans la fusion entre une caractéristique (le surpoids) et la structure même de l’identité. Le discours familial, en mêlant la reconnaissance de la personne et la mention de son poids, a fait de ce symptôme une pierre angulaire de son être social. L’identité offre une fixité rassurante dans un monde changeant, comme l’observait Erikson dans ses travaux sur l’identité, elle constitue « un sentiment subjectif tonifiant d’une unité personnelle et d’une continuité temporelle » (1978).
Changer cet état de fait ne reviendrait donc pour la personne pas seulement à suivre un régime, mais à modifier les fondements de la manière dont elle est reconnue et, par conséquent, de la manière dont elle existe aux yeux des autres et d’elle-même. C’est la dimension identitaire et relationnelle de ce surpoids qui constitue le véritable point de blocage.
Le paradoxe est là : la personne souhaite sincèrement changer, elle sait qu’elle serait accueillie avec joie si elle arrivait transformée. Pourtant, le blocage persiste. Pourquoi cette persistance ? Parce que son identité, qui lui est nécessaire pour exister socialement, incorpore le surpoids comme élément constitutif. Changer serait bien reçu par l’entourage, mais changer d’identité représente un risque existentiel majeur.
L’enjeu n’est jamais le détail en lui-même, qu’il s’agisse du poids, d’un manque de confiance, de l’intelligence, d’une passion jugée illégitime dans le contexte familial, ou d’une compétence particulière. L’enjeu est la fixité de la dimension identitaire qui s’y est attachée. Ce point de blocage, aussi infime puisse-t-il paraître, agit comme une marée noire, étendant ses effets à l’ensemble de l’existence et y imprimant des freins multiples. Un détail figé dans l’identité peut bloquer la totalité du devenir.
C’est pourquoi certaines thérapies semblent parfois « magiques » : en touchant, parfois par hasard, à ce point névralgique, comme une petite aiguille d’acupuncture au bon endroit, elles provoquent un effet domino, libérant une énergie et des possibilités insoupçonnées. Mais si la solution paraît si simple, pourquoi restons-nous si souvent impuissant·e·s ? Pourquoi ne débloque-t-on pas de façon beaucoup plus générale tous les points de blocage de tout le monde ? Parce que nous sommes, pour la plupart, absent·e·s à ce point de blocage.
Notre absence au point de blocage n’est pas accidentelle : elle nous « protège ». Nous n’avons pas conscience que c’est un point de blocage identitaire, un petit point à un endroit, qui imprime tant de freins dans notre vie. Et même, nous refusons, consciemment souvent, de le débloquer pour ne pas perdre notre identité.
Notre résistance à identifier ce point vient d’un mécanisme de protection puissant. Devenir « présent·e » au point de blocage signifierait prendre conscience de sa nature identitaire et, surtout, oser le nommer socialement. Pour la personne en surpoids, cela consisterait à dire aux membres de sa famille : « Vos mots, entendus depuis l’enfance, même sans mauvaise intention, ont contribué à me figer dans cette identité ». Une telle déclaration est un acte social majeur, une redéfinition de soi face aux autres, car l’identité est toujours sociale.
Nous nous y refusons pour plusieurs raisons interconnectées. D’abord, nous anticipons leur souffrance : faire du mal aux autres, les culpabiliser, être perçu·e comme ingrat·e ou accusateur·rice. Ces personnes pourraient se sentir responsables d’un mal qu’elles n’ont jamais voulu causer, vivre notre déclaration comme une agression, une accusation injuste. Nous craignons le rejet, la rupture du lien, la déstabilisation de l’équilibre familial. Sartre écrivait dans L’Être et le Néant (1943) : « L’enfer, c’est les autres », mais j’ajouterais : l’enfer, c’est aussi la peur de perdre les autres en devenant profondément soi-même.
La crainte ultime est de perdre notre identité tout entière. Sans elle, qui serions-nous ? Cette angoisse existentielle nous maintient dans une prison dont nous possédons pourtant la clé. Ce point de blocage est si intimement mêlé à notre identité que le défaire semble menacer l’édifice entier. Nous préférons la souffrance familière à l’inconnu de la transformation. Comme le notait Freud dans ses observations sur la compulsion de répétition, nous tendons à reproduire ce qui nous fait souffrir plutôt que de risquer l’incertitude du changement.
Nous choisissons alors, inconsciemment, de protéger les autres et notre propre stabilité, au prix de notre épanouissement. Nous nous envisageons comme des actrices et acteurs responsables du bien-être d’autrui, et cette perception nous paralyse.
Permettez-moi d’évoquer un cas plus grave qui éclaire le mécanisme dans toute sa complexité. Une femme qui a subi dans son enfance des abus sexuels de la part d’un membre de sa famille élargie. Elle a réussi, enfant, à faire cesser ces abus par ses propres moyens, sans jamais en parler. Adulte, elle conserve ce secret pour ne pas infliger à ses parents une douleur et une culpabilité qu’elle juge insupportables : « ça leur ferait trop de mal ». Aujourd’hui, elle porte des blocages affectifs et sexuels profonds, qui lui portent des préjudices bien au-delà de sa vie intime.
Cette protection des autres au détriment de soi révèle l’ampleur du piège identitaire. Son silence, motivé par la bienveillance, est pourtant le sceau qui maintient son blocage dans sa vie affective et sexuelle. En gardant le silence, elle préserve l’identité familiale intacte, l’image que ses parents ont d’eux-mêmes comme protecteurs, l’harmonie apparente du clan. Mais ce faisant, elle reste prisonnière d’une identité de victime silencieuse qui infiltre toutes ses relations intimes.
Être présente à son point de blocage signifierait briser ce silence. Les conséquences seraient certes déstabilisantes : culpabilité des parents, confrontations douloureuses, onde de choc familiale. Pourtant, ces conséquences, aussi difficiles soient-elles, seraient probablement bénéfiques. D’autres victimes potentielles pourraient être identifiées et libérées. Elle-même pourrait enfin modifier son identité et accéder à une émancipation émotionnelle et sexuelle. Comme l’écrivait Alice Miller dans Le drame de l’enfant doué (1979), « la vérité ne nous rend pas malades ; c’est le mensonge qui nous rend malades. »
Pour elle-même, d’abord, car nommer le traumatisme est le premier pas pour s’en défaire dans son identité. Et pour les autres, ensuite, car la vérité, même douloureuse, est souvent un abcès qu’il est salutaire de crever, pour tout le monde, pour soi-même et pour les autres.
Si nous étions présent·e·s au point de blocage, déjà conscient·e·s de son existence, puis capables de le nommer et de le revendiquer socialement, nous changerions d’identité dans le langage, ce qui serait le point de départ d’un effet domino qui pourrait nous transformer complètement. Mais cette présence exige d’accepter le risque d’être incompris·e, rejeté·e, de détruire notre identité sociale établie. Elle demande d’être suffisamment ancré·e·s dans notre identité de présence à nous-mêmes pour supporter la perte temporaire de notre identité sociale. C’est prendre le risque de notre présence, dont nous sommes les seul·e·s responsables aux yeux des autres.
Les conséquences de l’affirmation de cette présence authentique sont systématiquement surévaluées. Nous nous percevons comme des actrices et acteurs sociaux responsables du bien-être d’autrui, et cette perception nous paralyse. Mais en refusant d’être présent·e·s à notre point de blocage, nous nous privons du respect de nous-mêmes tout en privant les autres de la vérité qui pourrait aussi les libérer, alors même que ce n’est pas ce que les autres nous souhaitent.
Oser « faire du mal » en disant sa vérité n’est pas un acte d’égoïsme ; c’est un cadeau de présence et d’authenticité que l’on se fait à soi-même, et par conséquent, au monde. Comme le disait Rainer Maria Rilke : « Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux » (Lettres à un jeune poète, 1908).
C’est prendre le risque de détruire une identité sociale aliénante pour permettre l’avènement d’une présence à soi, plus juste et plus vivante. Crever l’abcès de nos blocages identitaires, c’est offrir à tous, à commencer par nous-mêmes, la possibilité d’une identité renouvelée, vivante, capable d’évolution. C’est choisir la présence plutôt que l’absence, le devenir plutôt que la fixité, la vie en mouvement plutôt que la survie figée.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.