Adaptation à la présence

7 mai 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Pour pouvoir être plus présent, à soi et au monde, on doit adapter sa présence, c’est une volonté. Et cela amène à un paradoxe : être pleinement présent exige de s’absenter à soi-même, ce qui crée un espace potentiel pour la transformation, grâce à l’ouverture à l’inconnu.

La présence, du dasein au duende

Ce que je nomme présence est un être à soi, une conscience de son inscription dans le moment présent, une acceptation de recevoir le présent, c’est-à-dire le cadeau du présent lui-même, et donc de sa présence à soi-même. Ce concept de présence, je l’adapte à ma manière, à partir de mes expériences de vie personnelle mais surtout à partir d’une analyse des très nombreuses expériences encadrées que je mène pour d’autres personnes, dans le cadre desquelles je les fais travailler sur la présence et la créativité. La créativité ne peut s’incarner de façon riche pour les personnes que si elle est associée à une réelle présence à soi-même.

Ce concept, développé à ma manière, est évidemment ouvert aux interprétations et aux usages au-delà de ceux que je stipule. C’est un outil que je propose, qui pourrait sembler relever plutôt du développement personnel que de la philosophie, d’ailleurs. On peut penser par exemple au livre Le Pouvoir du Moment Présent d’Eckhart Tolle (1997), l’un des grands classiques du développement personnel. Pourquoi la philosophie ne serait-elle qu’un exercice purement mental, c’est-à-dire abstrait par rapport à la réalité du monde ? Je m’appuie aussi de façon assez logique sur le concept de Dasein (littéralement « être-là », une existence située, temporelle et engagée) proposé par Martin Heidegger dans Être et Temps (1927), ainsi que sur le concept espagnol de Duende (puissance créatrice dans l’instant, moment de grâce), si bien raconté par Federico Garcia Lorca (Jeu et théorie du duende, 1933). Ce qu’il y a de commun à ces notions, y compris à la mienne, c’est la positivité de la présence. Le niveau de qualité de présence, tout comme le niveau de dasein ou de duende, aurait à voir avec un niveau d’épanouissement et d’émancipation, autorisant à la fois un bien-être et une forme de plénitude philosophique.

C’est-à-dire que grâce à ces concepts, les êtres humains seraient ainsi mieux outillés collectivement pour comprendre leur être au monde et ainsi mieux contribuer à leur humanisme personnel et à l’humanisme général. Je postule également que la philosophie serait l’art de développer son humanisme par une compréhension profonde des enjeux du monde. Vue comme cela, la philosophie contient toutes les sciences (ce n’est généralement pas ainsi qu’on la voit) : les mathématiques, la géométrie, la physique, la chimie, la biologie, et l’ensemble des sciences humaines, de la psychanalyse à la sociologie, l’ethnologie, ou encore l’anthropologie. Il me semble intéressant d’aborder un concept philosophique à son niveau de relation avec l’ensemble des constructions humaines de la connaissance et de la compétence.

Vouloir la transformation

Ainsi, le but des philosophes, autant celui que des coachs ou autres psychologues, serait, si on se situe dans ce cadre conceptuel de la présence, de s’accompagner soi-même et d’accompagner d’autres à s’adapter à la présence. On part aussi du postulat qu’il y aurait une forme de défaut de présence, un symptôme de vie, et que la vie serait en permanence améliorable. Cela n’est qu’une vision du monde qui pourrait en elle-même mériter discussion, bien-sûr. Peut-on améliorer la vie ? Doit-on vouloir améliorer la vie ? Doit-on œuvrer à l’accepter telle qu’elle est, ou doit-on chercher à la transformer ? Mais pour moi, le concept de présence tel que je le propose ne se situe pas à l’endroit de ces enjeux. Il se situe à l’endroit de son être, de son sentiment d’existence, qui peut aussi être vu une représentation tout à fait occidentale. Alors que dans d’autres philosophies, on peut prôner la disparition de l’être dans la méditation, comme une forme de fusion avec la nature et donc de contact profond avec notre être et non notre avoir. On peut critiquer la philosophie occidentale pour cet accent sur l’avoir, ne serait-ce que par le fait qu’elle est faite de nouveaux mots et de nouvelles élaborations comme les miennes, alors que dans d’autres visions, par exemple le yoga ou des mantras dans certaines cultures, ou même dans la culture catholique, ce sont toujours les mêmes mots séculaires qui, répétés, viennent aider la vie. À mon sens, le concept de présence que je propose inclut aussi cela. Ce qu’il y a de commun dans toutes ces cultures diverses, c’est l’objectif de se transformer, de s’adapter à une meilleure présence, souhaitée par chacune de ces cultures. Elles partent donc toutes, me semble-t-il, du postulat qu’il y aurait un défaut de présence améliorable, que ce soit pour se fondre dans la nature ou pour se sentir exister soi-même.

Présence, libre arbitre et volonté

Ce qui est, à mon avis, un peu complexe dans ce sujet de l’adaptation à la présence, c’est qu’elle ne peut être nourrie qu’à partir déjà d’une présence, c’est-à-dire d’une volonté personnelle. Par exemple, dans une classe, si on demande aux élèves d’écouter, si on les y force, ils ne seront pas pleinement présents à eux-mêmes. Ils seront absents à leur désir s’ils n’ont pas envie d’écouter et qu’ils « écoutent » sous la menace. Donc, dans cette adaptation à la présence, il y a la problématique centrale du libre-arbitre, du choix. En psychanalyse, par exemple, on sait que le choix d’aller consulter un « psy »représente déjà une très grande partie du chemin. Puis, il y a un accompagnement pour une adaptation à la présence, mais qui s’appuie sur un choix personnel. Et a contrario, on peut aussi voir des situations où, dans un groupe de personnes qui au départ n’ont pas envie de s’intéresser à quelque chose, elles y sont accompagnées par une proposition d’adaptation à la présence d’un encadrant. Et ce faisant, elles peuvent y rencontrer leur propre désir, qui dans ce cas n’était pas présennt au départ.

Mais il y a toujours un moment ou un autre, que ce soit de façon préalable ou en cours de route, où le sujet lui-même reprend en main son choix de se transformer et d’être plus présent, d’être mieux présent. Il doit avoir donc des référents normatifs qui peut-être lui indiquent un chemin que d’autres auraient parcourus, qui peuvent le soutenir.

S’abstenter pour se mettre en capacité de s’adapter

Je pense pour ma part, que la vraie adaptation à la présence est une pratique du non-objectif, du non-normatif, d’une présence à soi qui permet la naissance à partir du vide, et que l’adaptation à la présence, si elle est un processus thérapeutique, fonctionne par le biais du vidage de sa présence, d’une ouverture à l’inconnu. Car la transformation est toujours factorisée par une inconnue : si tout est connu, il n’y a pas de transformation possible. Car la transformation, ce n’est pas aller vers un objectif extérieur à soi, qu’on aurait repéré. La transformation, c’est la transformation de soi, c’est l’ouverture au changement, à l’inconnu, au risque.

Ainsi, l’adaptation à la présence, dans cette idée de s’améliorer, qui est, je crois, partagée de façon relativement universelle, c’est cultiver un terrain personnel qui permet de le faire, c’est faire un travail qui consiste à s’absenter pour pouvoir renaître, revenir, se transformer, s’adapter. C’est donc d’abord chercher à annuler sa présence, pour y ouvrir des portes du possible. Ainsi, c’est une situation d’extrême vulnérabilité au sein de laquelle on peut potentiellement se faire manipuler, se faire abuser. Donc je crois que le travail d’adaptation à la présence consiste surtout en la fabrication d’un contexte, d’un terrain pour soi le plus propice possible, le plus sécurisant possible, le plus rassurant possible. Et une fois qu’on est dans ce contexte, on doit s’absenter de soi par les moyens qu’on veut, et ainsi on ouvre les portes de son adaptation à la présence.

J’entends que la façon de décrire ce processus de mouvement est ici assez conceptuelle, mais c’est une méthode, qu’on peut appliquer dans tout type de situation et de contexte, que ce soit pour soi, par l’endroit où on va se placer pour vouloir se transformer, que ce soit dans un groupe, dans une famille, dans une organisation ou dans un espace thérapeutique.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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