Présence et comparaison

23 novembre 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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Je postule que notre obsession de la comparaison nous éloigne de la seule façon authentique d’exister : la présence à soi. Cette présence n’est pas un état contemplatif passif mais l’unique condition de notre émancipation réelle.

La comparaison comme prison dorée

Le système de hiérarchisation sociale dans lequel nous vivons traverse quasiment toutes les communautés humaines, à l’exception notable des groupes anarchistes radicaux. Ces derniers, contrairement aux idées reçues, fonctionnent d’ailleurs de manière bien plus égalitaire et harmonieuse. Isabelle Attard, dans Comment je suis devenue anarchiste (2019), documente précisément ces modes d’organisation horizontaux où la comparaison perd son emprise.

Mais pour l’immense majorité des personnes, le système comparatif conditionne notre image de nous-mêmes dans des hiérarchies que l’on retrouve partout : la note dans la classe, la notoriété imaginaire ou réelle selon le point de vue où l’on se place, la performance physique, le nombre de films vus, le nombre de livres lus, le montant du patrimoine, ou tout ce que l’on veut. Ces critères, que nous pensons constructifs de notre place sociale, sont en fait les barreaux d’une cage que nous bâtissons nous-mêmes.

La présence à soi a-t-elle quelque chose à voir avec la comparaison ? Je soutiens qu’elle en est l’exact opposé. La présence constitue à mon sens l’unique façon d’être, car si nous ne sommes pas présent·e·s à nous-mêmes, c’est-à-dire si nous sommes absent·e·s à nous-mêmes, notre vie perd son sens. L’absence à soi équivaut à une existence désincarnée, dans laquelle la vie défile sans que nous l’habitions jamais vraiment.

L’essence de la présence

La présence représente l’essence même de l’existence, de la vie elle-même. Sur le plan spirituel comme sur le plan concret, elle détermine si nous apprécions ce que nous vivons, si nous nous y déployons, si nous nous y développons. Sans elle, nous traversons notre existence comme des fantômes, occupé·e·s mais jamais habité·e·s.

Romain Graziani, dans L’usage du vide (2019), ouvre au paradoxe central de cette présence : les états les plus désirables — le sommeil, l’inspiration créatrice, la remémoration d’un nom oublié, par exemple — ne surviennent qu’à condition de ne pas être recherchés. Le simple fait de les convoiter suffit à les mettre en déroute. Cette observation, au cœur de la pensée taoïste, éclaire d’une lumière nouvelle notre rapport à la présence : elle ne se commande pas, elle ne se conquiert pas par un effort de volonté. Elle requiert au contraire ce que Graziani nomme une « observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience ». La présence authentique n’est donc pas un état que nous pourrions atteindre par la force, mais une disponibilité qui advient quand nous cessons de vouloir la saisir.

La philosophe Laurence Devillairs dit que « l’être humain ne peut vivre sans ambition, car celle-ci est inhérente à toute volonté d’agir ». Je pense que cette observation confond ambition et présence. Ce qui nous fait agir de façon authentique n’est pas la volonté de nous élever au-dessus des autres, mais l’intensité de notre présence à ce que nous faisons.

La comparaison, même la comparaison à soi-même, l’idée même de s’améliorer soi-même, reste une hiérarchisation. Elle nous détourne de la présence. Romain Graziani, dans L’usage du vide, explore ce paradoxe de l’action volontaire qui, mal élucidé dans la philosophie occidentale, se trouve au centre de la pensée taoïste. À travers l’analyse de situations aussi diverses que la pratique sportive, la création artistique, la séduction amoureuse ou l’invention mathématique, il démontre que tous ces états se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. Ce qu’il nomme le « vide » n’est pas une absence, mais une ouverture radicale : un espace de disponibilité qui permet à l’inattendu d’advenir. Le concept taoïste de non-agir (wu wei) ne signifie pas l’inaction, mais l’abandon de la volonté tendue, comparative, jugeante. La vraie présence nous permet ainsi de vivre dans une intention sans comparaison, créant les conditions pour que quelque chose de bien plus grand que nous puisse se manifester, quelque chose que nous n’aurions jamais pu prévoir ou programmer.

Le paradoxe de l’amélioration

Si nous ne sommes pas en présence mais en comparaison, nous portons un jugement a priori sur les choses qui peuvent survenir. Nous nous empêchons ainsi complètement de recevoir du nouveau, à savoir ce que nous n’avons pas préalablement pensé. En effet, la comparaison et le jugement ne peuvent exister qu’à l’aune de critères nécessairement préalables. Ainsi, ils nous enferment dans ce que nous connaissons déjà.

Graziani démontre que cette fermeture résulte d’une erreur fondamentale sur la nature de l’action efficace. Les représentations occidentales de la volonté et du pouvoir reposent sur l’illusion que nous pouvons forcer l’advenue de ce que nous désirons. Or, l’expérience montre le contraire : plus nous voulons nous endormir, plus le sommeil nous fuit ; plus nous cherchons à nous souvenir d’un nom, plus il s’éloigne ; plus nous tentons de séduire, moins nous y parvenons. Dans tous ces cas, c’est précisément notre volonté tendue, notre intention comparative (être meilleur·e, être plus efficace, être plus séduisant·e) qui bloque la réalisation de ce que nous recherchons. La présence authentique suppose donc un renoncement à cette crispation, une acceptation de ne pas tout contrôler. Elle implique ce que Graziani nomme différents registres de conscience, des modes d’être où nous observons patiemment plutôt que de forcer, où nous créons les conditions plutôt que de vouloir commander les résultats.

La comparaison, alors que nous croyons qu’elle nous permet de nous élever en nous donnant des modèles à atteindre, nous ferme, nous bloque, nous réduit à notre nullité, à notre incapacité. Pourquoi ? Parce que nous voulons devenir plus capables que nous ne le sommes aujourd’hui. Cette croyance bloque complètement, ferme toutes les portes. Elle nie ce que nous sommes maintenant au profit d’un futur fantasmé où nous serions enfin « assez bien ».

La présence comme véritable émancipation

Celles et ceux qui avancent réellement, qui s’élèvent dans la création artistique, l’espace social, la rémunération, le bonheur ressenti ou ce qu’on veut, les personnes qui accomplissent même ce qu’elles disent vouloir accomplir, n’y parviennent en réalité pas par comparaison. Même si elles croient que c’est par ainsi qu’elles y arrivent, l’étude attentive montre qu’elles n’y arrivent que par présence à elles-mêmes, dont elles n’ont pas forcément bien conscience. Cette présence se manifeste par l’ouverture à du nouveau, à de l’imprévisible absolu.

C’est précisément cette ouverture à l’imprévisible que Graziani identifie comme le « vide » du non-agir taoïste. Le vide n’est pas un manque, mais un espace de possibilité. Quand nous cessons de projeter nos critères préétablis sur l’avenir, quand nous abandonnons la comparaison qui nous dicte ce que devrait être le succès, nous entrons dans ce que les taoïstes nomment le « faire sans forcer » (wu wei).

Les erreurs et les leurres de nos représentations occidentales de l’action efficace consistent à croire que la volonté et le pouvoir s’exercent par l’intensité de l’effort, par la tension vers un but. Or, l’intelligence véritable de l’action réside dans cette capacité à nous tenir disponibles, présent·e·s à ce qui advient, sans chercher à tout maîtriser. C’est dans cette disponibilité non-comparative que surgissent les véritables découvertes, les vraies créations, celles qui nous surprennent nous-mêmes parce qu’elles excèdent ce que nous aurions pu anticiper.

La comparaison, la volonté d’évolution basée sur des critères externes, c’est précisément ce qui bloque toute évolution authentique, ce qui nous empêche de nous émanciper véritablement. Ce n’est pas une volonté externe, comparative, réductrice, jugeante qui nous fait grandir. Tout cela ne met que des freins, contrairement à l’idée reçue. Ce qui nous permet de nous émanciper, c’est la présence, la découverte de l’inconnu dont nous ne supposions même pas l’existence, c’est nous mettre dans les conditions de cette ouverture.

L’incarnation dans le moment présent

Pour les personnes qui n’ont aucune ambition comparative, Épicure propose une sagesse précieuse : « avoir de l’ambition conduit à hypothéquer notre tranquillité. Au quotidien, bien manger, profiter de la vie, des petits plaisirs de chaque jour – carpe diem, comme il disait – c’est tout de même la priorité pour un être humain ». Cette philosophie du présent rejoint ma conviction profonde.

L’endroit de conscience d’évolution que nous pouvons avoir par notre présence existe uniquement dans le moment présent. Maintenant, là, tout de suite. Le choix que je fais de travailler plus, par exemple, de continuer alors que je n’ai pas confiance en moi et que j’aurais plutôt tendance à m’arrêter. Mais ce n’est pas du tout une comparaison, c’est justement une inscription dans ma présence, un saut dans l’inconnu.

Cette continuité de soi se manifeste par une envie, une décision que je vis dans le présent. Les décisions s’incarnent dans le présent, jamais dans un futur hypothétique ou un passé révolu. Quand je choisis de poursuivre malgré le doute, je ne me compare pas à une version « meilleure » de moi-même qui existerait demain. Je m’engage simplement, maintenant, dans ce que je ressens comme juste.

L’ambition comparative peut sembler faire avancer la société, mais c’est la présence des individus à leur œuvre qui crée véritablement du nouveau, qui fait progresser l’humanité. L’ambition comparative ne fait que reproduire ce qui existe déjà en tentant de le surpasser, de façon uniquement quantitative.

La présence à soi n’est pas une absence d’intention ou une passivité contemplative. Elle est l’ouverture radicale à ce qui advient, la condition nécessaire pour accueillir l’imprévisible et le nouveau. En abandonnant la comparaison qui nous enferme dans des critères préétablis, nous nous donnons la possibilité de découvrir des dimensions de nous-mêmes et du monde que nous n’aurions jamais pu anticiper. Cette présence, incarnée dans chaque décision du moment présent, constitue la seule voie authentique vers l’émancipation et le déploiement de notre existence.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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