Comment habiter le drame qui nous fracture ? Entre déni salvateur et présence transformatrice, je témoigne ici de mon chemin de reconstruction identitaire après l’impensable.
Les drames qui surviennent dans nos vies, sans postuler d’aucune hiérarchie entre eux, sont des événements profondément déstabilisants. Face à eux, nous pouvons ressentir l’impérieuse nécessité, surtout dans les premiers temps, de demeurer dans le déni pour pouvoir continuer à vivre, pour ne pas être étouffé·e·s par l’ampleur de ce qui nous arrive. Cette mise à distance n’est pas un simple mécanisme de défense : elle constitue parfois la condition même de notre survie psychique immédiate.
Mais nous savons très bien, et la psychanalyse l’a amplement démontré, que notre inconscient se souvient de tout. Ce que nous mettons sous le tapis ressort toujours, le plus souvent sous forme somatique, s’il n’y a pas eu d’élaboration de cette douleur. Comme l’écrivait Françoise Dolto, « tout ce qui n’est pas mis en mots s’imprime dans le corps ». Face à des drames enfouis, nous pouvons ne pas comprendre pourquoi, des années plus tard, nous contractons des maladies graves, par exemple. Ces manifestations surviennent précisément parce que nous n’avons pas travaillé à l’élaboration du drame subi.
Le drame nous défigure, nous transforme radicalement. Lorsque les drames qui surviennent sont d’une violence extrême, il peut devenir nécessaire de fabriquer notre absence au drame, c’est-à-dire de développer notre capacité à le mettre temporairement de côté pour pouvoir investir d’autres dimensions de l’existence.
Il y a trois ans, mon fils aîné s’est suicidé. Ce fut, et cela demeure, un terrible drame, une limite quasiment impensable. On m’a souvent dit que c’était « la pire chose qui puisse arriver ». Je ne sais pas. Je ne veux pas, et je ne peux pas établir de hiérarchie dans la souffrance humaine. Sans dénier ce drame, j’ai dans un premier temps fabriqué mon absence, ou plutôt des moments d’absence au drame. J’ai créé des moments de grande intensité : travail acharné, relations intenses avec d’autres personnes, projets qui me permettaient, pris dans d’autres enjeux, de m’absenter temporairement de la douleur afin de pouvoir continuer à tisser de la vie.
Cette stratégie n’était pas un déni, mais une décision éthique fondamentale : j’avais décidé de vivre (et mon fils nous avait laissé une lettre en nous encourageant à ne pas nous arrêter de vivre). Je ne voulais pas que ce drame devienne mon unique existence. Certain·e·s, ne supportant pas une telle douleur, décident aussi d’arrêter de vivre, et c’est respectable. Chaque suicide est respectable, comme l’a si justement écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe (1942) : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Ce ne fut pas mon choix.
En parallèle, pendant un an, j’ai rencontré beaucoup de personnes qui avaient vécu des expériences similaires, et j’ai beaucoup lu, notamment « L’énigme du deuil » (2006) de la psychanalyste Laurie Laufer, qui est le livre qui m’a peut-être le plus accompagné, dont voici un premier extrait :
L’événement traumatique deviendrait alors un temps arrêté, un temps fixe, un pur instant qui excède le temps. L’événement de la mort, dès lors, constituerait un « toujours-présent » : ça ne cesse pas de ne pas cesser. Ni le temps ni le corps ne permettent de coaguler l’hémorragie traumatique. Celui qui est traversé par la mort se retrouve neutralisé dans un temps infinitif, impersonnel, incorporel.
La question est alors de savoir quelle forme peut prendre ce qui remettra du temps dans ce toujours-présent, du corps dans cet incorporel.
Puis, je suis allé voir un psychanalyste que je connaissais bien. Lui-même, pendant que j’étais en analyse avec lui bien des années auparavant, avait perdu l’une de ses filles par suicide également. Cette coïncidence tragique n’en était peut-être pas une : qui mieux qu’une autre personne endeuillée pouvait m’accompagner dans cette traversée ?
J’ai travaillé, élaboré dans ces séances, et je continue. C’est là que j’ai refondé ma présence au drame. J’ai œuvré à me transformer par cette présence, à comprendre que ce drame n’était pas quelque chose qui m’était extérieur, mais qu’il m’avait profondément transformé. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), parle de l’identité narrative : nous sommes les histoires que nous nous racontons. Mon histoire avait été brutalement réécrite, et je devais apprendre à fonctionner avec cette nouvelle identité, à me comprendre moi-même en tant que personne irrémédiablement changée.
Dans « L’énigme du deuil » (2006), Laurie Laufer arrive à cette forme de conclusion qui m’a énormément éclairé, battant en brèche les théories simplistes et fausses des étapes du travail du deuil :
« Faire » le deuil, ne serait-ce pas alors se situer dans cette dialectique conflictuelle, retrouver même ce qui fait la lutte interne ? C’est en cela que le deuil remettrait en mouvement le désir, dans le sens où le désir est le lieu même du conflit psychique. Il ne s’agirait alors plus de chercher l’apaisement dans le travail de deuil, mais au contraire ce qui fait énigme, lutte, trébuchement, fracture. Le conflit de la mémoire et l’énigme de la vie psychique passe par cette formule : que suis-je pour l’autre ? Or la traversée du deuil revient à esquisser les contours d’une réponse : ce que j’étais pour l’autre n’est plus, et je ne suis plus l’objet de son manque. Je ne manque plus à l’autre. Je suis donc moi-même manquant, faillible, inachevé.
L’expérience du deuil est donc ce qui permet la crise, le moment de surgissement d’une subjectivation.
Aujourd’hui, ce n’est pas que je pense tout le temps à mon fils disparu, même si, je dois l’avouer, c’est presque tout le temps encore. Mais cette pensée n’est plus le centre de ma vie. Je ne suis plus le tombeau de mon fils. Je suis redevenu moi, mais un moi différent d’avant, un moi qui n’est plus le même, qui n’a plus la même identité car il lui manque un enfant. Cette transformation change ce que je fais, ce que je pense, ce que j’écris – y compris cet article. Mon fils disparu n’est pas le sujet principal de ma vie, but le drame de sa disparition est désormais intégré à mon existence. J’ai choisi d’y mettre ma presence.
Vladimir Jankélévitch, dans La Mort (1977), distingue la mort en troisième personne (il ou elle meurt), en deuxième personne (tu meurs) et en première personne (je meurs). Le suicide d’un enfant brouille ces catégories : c’est un « tu » si intime qu’il emporte une part de notre « je ». La reconstruction identitaire après un tel séisme nécessite de réapprendre qui nous sommes avec ce manque constitutif.
Cette présence au drame, je n’ai pas pu l’intégrer seul. J’ai été accompagné par ce psychanalyste. Chaque drame est différent, et encore une fois, il n’y a pas de hiérarchie entre les drames. Il n’y a pas que les psychanalystes pour nous permettre d’élaborer à partir des drames qui nous ont transformé·e·s, il peut s’agir d’ami·e·s, de groupes de parole, de pratiques spirituelles ou artistiques. Mais il me semble que dans le cas des drames majeurs, le réinvestissement de la présence à soi passe nécessairement par une tierce personne.
Cette tierce personne va nous permettre de nous légitimer dans notre nouvelle identité. Seul, je ne vois pas bien comment on pourrait accomplir ce travail. On ne comprend pas ce qui nous arrive. On pense qu’on est la même personne, simplement très triste, portant ce drame dans sa vie comme un fardeau externe. Je crois qu’il nous faut l’écho de quelqu’un d’autre pour pouvoir, petit à petit, intégrer que nous sommes devenu·e·s quelqu’un d’autre. Comme l’écrit Donald Winnicott, « c’est en jouant, et seulement en jouant, que l’individu, enfant ou adulte, est capable d’être créatif·ve et d’utiliser sa personnalité tout entière ». Le travail analytique permet ce « jeu » sérieux avec notre nouvelle identité. Et en effet, au sortir de chaque séance, je ressentais physiquement, comme une nouvelle énergie mise en mouvement en moi-même.
Le philosophe Emmanuel Levinas parlait du visage de l’autre comme de ce qui nous constitue en termes d’éthique. Dans le travail d’élaboration du drame, c’est le regard de la tierce personne, analyste ou autre personne accompagnante, qui nous permet de reconnaître notre propre visage transformé, de l’accepter, et finalement de l’habiter pleinement. Sans ce regard extérieur bienveillant et structurant, nous restons prisonnier·ère·s d’une identité fantôme, coincé·e·s entre qui nous étions et qui nous sommes devenu·e·s.
Ce travail de présence au drame n’est jamais achevé. Il constitue désormais la trame de mon existence, non comme une obsession, mais comme une basse continue qui accompagne la mélodie de ma vie, si j’ose faire de la poésie de comptoir. J’ai appris et j’apprendrai toujours à improviser sur ce canevas musical nouveau, ni tout à fait même, ni tout à fait autre.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.