Présence et grand âge

14 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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La solitude du grand âge pourrait être combattue par la création d’objets, permettant aux personnes âgées de préserver leur présence à elles-mêmes et aux autres, redonnant ainsi sens à leur vie sociale.

Le symptôme de l’âge

Les personnes âgées doivent faire face à un symptôme assez grave, qui est la solitude. L’absence de liens sociaux, ou plutôt leur extrême raréfaction, est due en partie au fait que leur réseau social est constitué soit de personnes décédées, soit de personnes qui ont perdu en mobilité et ne peuvent donc plus entretenir des relations sociales de façon facile avec elles. Elles le pourraient aujourd’hui grâce au numérique, mais cela reste relativement peu investi. De plus, se parler au téléphone ou en visio toute la journée ne consitute pas des relations sociales des plus épanouissantes.

Les personnes âgées subissent donc un isolement, que j’appelle un symptôme car c’est comme une maladie extérieure à soi, mais peut-être intérieure d’une certaine manière à son mode de vie, à son mode d’être, dont on subit le symptôme : l’isolement, la solitude, le désintérêt de la part des autres.

L’objet qui manque

Et en effet, que construire, quand on est dans la « vie active », avec ces personnes très âgées ? Bien sûr, on peut échanger, recueillir des témoignages, se nourrir de leur expérience, mais on peut le faire une fois, deux fois, trois fois... ce n’est pas suffisant, c’est relativement à sens unique car ces personnes très âgées peuvent nous offrir des choses seulement à partir de leur mémoire de vie. Mais nous, que pouvons-nous leur donner à part notre présence et l’échange que nous avons avec elles ? Il y a de la transmission, mais il manque un objet de construction commun. Cela reste une relation duelle : je te partage ma mémoire, tu en es enrichi ; je te partage ma présence qui te relie à la vie car tu n’es plus seul grâce à moi.

Ce que nous faisons avec les autres personnes, que ce soit dans le cadre personnel ou professionnel, c’est fabriquer un objet externe, contribuer à un projet professionnel, faire une sortie ensemble, etc.

La vraie empathie

Donc, ce qui porte préjudice aux personnes très âgées, c’est leur solitude, quasiment impossible à solutionner, à part si on les met en compagnie de robots, ce qui est assez efficace et a déjà été testé depuis plusieurs années. Cela le sera sans doute de plus en plus à mesure que ces objets deviendront plus empathiques, même si on peut leur attribuer une fausse empathie.

En réalité, l’empathie dépend de ce que les humains projettent sur l’objet. C’est comme avec un animal. Un jeune animal, par exemple, est en relation avec nous à sa manière, mais nous l’utilisons pour cultiver notre propre humanité, dont il est absent. Il est présent à son animalité, pas à notre humanité. Il y a donc une grande part de projection de notre humanité qui fabrique notre sentiment de son empathie vis-à-vis de nous. Ce sera quasiment exactement la même chose dans notre relation avec des machines.

La présence à l’objet, personnelle, sociale et désirante

Je partage ici une réflexion en forme de proposition pour améliorer le sort du grand âge. Je propose le concept de la présence à soi dans l’objet. Ce qui manque aux personnes très âgées qui se sentent solitaires, c’est leur présence à un objet, qui peut être la peinture, l’écriture, la chanson, ou quelque autre objet créatif que ce soit : le tricot, la conduite automobile, le jeu vidéo, etc. Il s’agit de l’investissement de soi dans la fabrication d’un objet extérieur à soi.

Et pour que des personnes âgées puissent s’investir dans des activités de production, il faut sans doute qu’elles s’y soient préparées bien avant d’être très âgées, car ces activités requièrent des fonctionnements cognitifs, des ouvertures à certaines zones du cerveau, des prises de risques. On se risque à se découvrir soi-même dans ses relations à des objets extérieur à son enveloppe corporelle. Mais, même si cela n’a pas été anticipé avant l’arrivée dans le grand âge, cela peut absolument se cultiver et les connexions neuronales nouvelles peuvent absolument naître, quel que soit son âge, nous le savons depuis assez longtemps maintenant.

Ainsi, cultiver la créativité autonome en appui sur un désir personnel des personnes de tous âges, mais en particulier des personnes âgées, aura des bénéfices sur deux aspects complémentaires et indispensables l’un à l’autre :

  • D’une part, le fait que cette personne soit présente à elle-même via la fabrication d’objets externes à elle et ait dans sa vie un but, le fait de fabriquer quelque chose qui est extérieur à elle et qui donc pourra être reçu par d’autres. C’est un objet de médiation vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. L’intérêt de fabriquer un objet qui devient extérieur à nous, c’est que l’autre qui s’approprie cet objet, le lit, le regarde, l’écoute, le touche, etc., est complètement libre, n’est pas prisonnier de la relation duelle. Cet objet, qui fait tiers, permet que l’un et l’autre s’enrichissent de l’objet.
  • D’autre part et c’est très important, c’est que cet objet extérieur à nous va entrer dans une communauté d’objets similaires. Par exemple, quelqu’un qui fait de la broderie va rencontrer la communauté des autres personnes qui font de la broderie, que ce soit directement, physiquement, dans un club de broderie de la ville, ou via les réseaux sociaux, peut-être en faisant des photos de sa broderie, en découvrant les photos des autres.

Le travail, toujours socialisant

Donc cette présence à soi-même, grâce à l’objet qui se met en relation avec d’autres objets similaires, inscrit aussi des relations sociales, c’est-à-dire un sens de la vie. C’est la question du travail. On identifie beaucoup trop travail et emploi. Dès lors que les personnes sont à la retraite, elles se sentent inutiles parce qu’il y avait cette confusion entre travail et emploi. Et on sait très bien que des personnes retraitées peuvent tout à fait ne pas être inutiles en gardant leurs petits-enfants, par exemple, ou en faisant bien d’autres activités, en s’investissant dans des associations et autres. Mais tout cela demande beaucoup d’énergie, que tout le monde n’a pas en fonction de ses capacités physiques et du mode de vie qu’il a eu.

Donc le fait que les personnes âgées s’investissent dans la fabrication d’objets extérieurs à elles, cela se fait dans leur rythme, qui est complètement singulier, à leur manière. Il n’y a donc pas de contrainte sociale initiale à l’engagement dans la fabrication d’objets. La présence à soi via l’objet permet de continuer à donner du sens à sa vie, permet que ces objets externes prennent sens les uns vis-à-vis des autres, et ainsi que la personne, même très âgée, s’inscrive dans un réseau social qui fait sens, dans un travail, dans de réelles activités libres et enrichissantes pour l’espace social, pour les autres personnes.

La création, prise au sérieux

À mon avis, l’une des grandes clés du traitement de la santé mentale du grand âge, c’est le travail de création personnelle qui permet, via l’objet créé, la relation au collectif, grâce à cette fonction tierce de l’objet. Et attention, je n’entends absolument pas par là des pratiques récréatives qui sont jugées uniquement comme un passe-temps, je parle de pratiques créatives qui sont essentielles pour soi, qui sont les objets qui nous permettent de nous révéler d’abord à nous-mêmes.

On pourrait m’objecter que tout le monde n’a pas une âme créative et que cette proposition ne peut pas correspondre à tout le monde. Je ne suis pas du tout d’accord avec cela et j’en veux pour preuve les nombreuses expériences qui sont les miennes dans beaucoup de domaines et pour beaucoup de « publics ». Chaque personne a des choses à exprimer, chaque personne reçoit d’immenses bénéfices personnels de sa propre expression, et chaque personne peut enrichir les autres de sa propre expression. Il n’est pas d’expression sans valeur. Ce qui bloque la valeur, c’est uniquement les peurs de s’exprimer, présentes chez chacune.e.

Mais dès lors que des personnes sont mises en confiance et travaillent sérieusement leur expression, c’est-à-dire dès lors que leur expression rencontre les regards d’autres personnes, ces expressions entrent dans la réalité. Ce n’est plus de « l’occupationnel » pour que la personne ne s’ennuie pas, ce sont des objets qui enrichissent d’autres personnes, en toute simplicité.

C’est simple à dire, mais cela représente est un très long chemin, car les personnes n’ont pas confiance en elles. Donc l’accompagnement via la créativité, au développement de son regard, de sa subjectivité, est infiniment riche, car les personnes prennent confiance et font des choses réellement enrichissantes pour les autres.

Le sens de la vie

Qu’est-ce qui fait le sens de la vie ? C’est d’être utile aux autres, car nous sommes des êtres sociaux. Qu’est-ce que les personnes âgées disent qui les fait tant souffrir : « Je suis inutile », car elles n’ont plus d’enfants ni de petits-enfants à s’occuper et, de toute façon, elles n’en ont plus la force.

Donc, inventer ces espaces-là, ces confiances-là pour les personnes âgées, ça changera leur vie d’une part et ça changera aussi la vie de beaucoup d’autres personnes, car beaucoup de personnes seront enrichies par toutes ces créations.

Dépasser la frontière amateur/professionnel

Cela demande de complètement repenser la dichotomie amateur-professionnelle, qui est si problématique, car elle postule une hiérarchie dans les créations. C’est un scandale d’humanisme, car cela met une chape de mépris sur toutes les autres productions que les productions professionnelles. Et cela fait du mal à tout le monde sans exception : les personnes qui sont interdites d’expression, l’immense majorité des personnes, âgées ou non, et puis toutes les autres personnes qui ne peuvent pas recevoir tout ce que les personnes âgées, et autres, ont à leur offrir, amateures ou professionnelles.

On pourra mobiliser beaucoup d’exemples qui illustrent ce que je dis, mais le plus important, si on est dans la place d’encadrant de ce type de dynamique, c’est de ne pas céder à une sorte de misérabilisme bien-pensant qui consisterait à affecter aux personnes âgées une forme d’incompétence ou de débilité d’apparence. Alors on peut dire que oui, il y a des gens qui sont vraiment hors de leur capacité et qu’on ne peut rien faire, qu’on ne peut faire que de l’occupationnel. Cela est absolument faux, car ils sont hors de leur capacité du fait de connexions neuronales endommagées. Mais si l’on cultive ces connexions, cela va repousser. Et plus tôt on entre dans cette culture des connexions neuronales, si on peut nommer cela de cette manière, plus cela va réveiller le sens de la vie vécue en présence à soi, à l’objet et aux autres. Et il n’est jamais trop tard.

L’évaluation des actions créatives

En termes d’évaluation, si on fait entrer les créations faites par des personnes très âgées en relation avec d’autres personnes, et quand bien même les personnes très âgées semblent ne même pas avoir conscience de ce qui se passe, semblent ne pas avoir conscience du fait que d’autres sont enrichis par leur production, cela n’est en aucun cas une raison, notre sentiment d’inconscience de leur part, pour ne pas continuer. Cela devient une forme d’art brut que d’autres peuvent recevoir. Et ce, pour deux raisons :

  • D’une part, le fait que nous ne percevons sans doute pas tout ce que ces personnes vivent dans leur intériorité et que même si nous ne le percevons pas, il est tout à fait possible qu’elles aient reçu quelque chose de tout cela. Nous n’avons pas toutes les clés dans nos perceptions, qui sont limitées aux signes explicites.
  • D’autre part, quand bien même les auteurs n’en recevraient a priori rien, les autres, eux, ont reçu quelque chose de ces créations. Donc, in fine, dans l’échange humain et dans la construction collective, cela aura apporté quelque chose à d’autres personnes. Cela les aura enrichies. Donc pourquoi se priver de cet enrichissement potentiel, quand bien même de la part de personnes qui semblent inconscientes ?

À l’aune de la nature

C’est comme, par exemple, aller regarder un beau paysage naturel. Le paysage naturel n’est absolument pas lui-même conscient de ce qu’il nous apporte. C’est nous qui décidons de nous en enrichir et cela peut être très fort pour nous. Pourquoi nous interdire d’être enrichis par ce paysage naturel ? C’est aussi notre humanité qui se joue dans ce que nous faisons pour nous, même de choses qui nous sont extérieures et qui, a priori, n’interagissent pas avec nous. Nous en sommes quand même enrichis et nous y agrandissons notre humanité, nos perceptions, nos récits sur le monde, etc.

Je milite donc pour un vif développement de la création, artistique ou non, il n’y a pas de jugement de valeur à porter là-dessus. En tout cas, un vif développement de la création pour le grand âge, et un développement de cette création dans un sens réel, pas dans un sens occupationnel.

C’est un gros travail de déconstruction des représentations, mais il est évident que ce travail sera extrêmement enrichissant pour les bénéficiaires ainsi que pour les encadrants. C’est une démarche qui va déconstruire beaucoup d’idées reçues, qui va remettre en question nos visions des places sociales et même la vision de nous-mêmes en tant que professionnels. On peut se sentir presque mis en danger et même en concurrence avec ces personnes âgées. Et donc inconsciemment, nous pouvons même réduire leurs contributions pour ne pas perdre notre pouvoir.

Mise en pratique

Donc il y a un encouragement à la créativité qui doit être de toujours et qui est à mon sens une clé pour la santé mentale des personnes à tout âge, et la société en ressortira d’autant plus enrichie. Mais comment prendre au sérieux la personne qu’on perçoit comme inférieure à nous en capacité, en intelligence, en rapidité, en efficacité ? Comment peut-on imaginer que cette personne soit capable de créativité ?

J’ai pour ma part tant de fois proposé des ateliers de créativité à des personnes très âgées, à des personnes handicapées, physiques et mentales, à des enfants, à tous types de personnes. Et j’ai systématiquement constaté l’enrichissement extraordinaire autant pour les personnes elles-mêmes que pour moi-même qui faisais ces propositions. J’ai reçu en termes d’expérience artistique tout autant, si ce n’est plus, de toutes ces créations faites par des anonymes qui ne se sentent pas légitimes que par ce que j’ai pu recevoir des créations faites par des artistes professionnels.

Ce que je dis, c’est que dès lors qu’on est mis en confiance pour oser s’exprimer, tous les êtres humains ont énormément à apporter aux autres êtres humains. C’est cela la puissance de la créativité. Et on peut être enrichi par la culture savante, par la culture populaire ou par la culture de son voisin, dès lors qu’on donne la place à cela. Car notre voisin, si on l’envisage uniquement comme notre voisin à qui on dit bonjour le matin, eh bien peut-être qu’on passe à côté de toutes les capacités qu’il a de nous enrichir et d’enrichir d’autres personnes, ce dont il n’est peut-être même pas lui-même conscient.

La médiation horizontale

C’est pourquoi la médiation est quelque chose d’absolument essentiel, mais une médiation respectueuse et horizontale, une médiation qui est persuadée qu’elle a autant à recevoir que ce qu’elle a à donner. On peut changer le monde, là, tout de suite, en créant des cadres respectueux qui autorisent les personnes à s’exprimer. Le chemin peut être très long et il est essentiel de donner de la valeur à chaque expression, même la plus fragile.

C’est quoi, donner de la valeur ? C’est se mettre en capacité de recevoir ce que l’autre nous apporte. Même quelque chose dont il est lui-même inconscient, une poésie, la manière tremblotante qu’il a de tenir la caméra, on en reçoit quelque chose. Oser recevoir les choses les plus fragiles, sortir du fantasme de maîtrise et d’un art dont la valeur serait dans sa technicité ou dans ses critères esthétiques, narratifs ou thématiques. C’est ainsi que nous referons humanité, en partageant vraiment nos objets.

Et pour me répéter peut-être, la clé qui déclenche tout cela, c’est la présence du médiateur, l’attention à l’autre que le médiateur ouvre en lui, la légitimation que le médiateur apporte par le simple fait qu’il reçoit sincèrement ce qu’on lui offre. C’est cette clé-là qui ouvrira tout. La présence au grand âge.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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