Présence et puissance de l’esprit

24 avril 2025. Publié par Benoît Labourdette.
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L’esprit définit l’humanité et la singularité de chaque personne, au-delà du physiologique. Cette essence unique nous permet d’enrichir les autres, tout en résistant au conformisme. Cultiver sa puissance singulière est essentiel, même face au risque d’incompréhension sociale.

L’esprit est par essence anticonformiste

Ce que je nomme esprit, c’est ce qui définit l’humanité en propre et qui est singulier à chaque personne. On peut considérer l’esprit comme quelque chose qui est au-delà du physiologique, du chimique, qui est l’essence de la personne. L’esprit est aussi ce qui fait aussi que cette personne peut enrichir les autres, de son esprit si singulier, justement.

L’esprit nous est donné, nous est offert. Mais les groupes humains, pour pouvoir fonctionner, ont besoin de commun. Et on confond souvent commun avec obéissance à une autorité, alors que ce n’est pas du tout la même chose. On confond aussi souvent commun avec absence de pensée singulière, alors qu’au contraire, notre langue, par exemple, qui est commune, a bien sûr a une influence sur notre façon de penser, mais surtout elle nous dote d’un moyen d’exprimer notre pensée singulière, grâce à ces mots communs, que nous organisons à notre façon.

L’esprit, c’est donc l’inverse du conformisme. L’esprit, c’est le risque de sa propre présence, le risque de la légitimité de soi à soi-même. « Ne dis-je pas n’importe quoi ? » C’est aussi le risque social de n’être pas entendu, de n’être pas compris, d’être jugé pour qui nous sommes simplement, ce qu’il est impossible de changer et ce qui est la plus grande richesse qui nous ait été donnée. Le respect de notre esprit, c’est le cœur d’une démarche de respect de la dignité humaine.

À mon sens, l’esprit mérite pleinement que nous développions sa puissance et sa singularité, sa radicalité ! C’est ce que font les grands artistes, qui cherchent, creusent, font des pas de côté tout le temps, en quête du développement de la puissance de leur esprit, par leurs gestes créatifs, dans la résonance ou dans la dissonance avec les esprits des autres.

Humanisme radical pour un véritable espace démocratique

Un monde humaniste (c’est-à-dire une démocratie, à mon avis) se doit d’être tolérant avec tous les esprits. Et chaque esprit, même le plus radical, se doit d’être capable d’entendre d’autres esprits radicaux, même si peut-être jamais ils ne trouveront l’accord, mais ils pourront se déployer chacun dans sa puissance propre, aussi grâce au désaccord qui est comme un frottement qui chauffe et attise le feu de la pensée de chacun. Il ne s’agit pas de combat avec l’intention de vaincre, il s’agit de complémentarités cultivées, approfondies, osées.

Quand une personne a peur, elle rejoint le conformisme d’esprit, elle perd donc son esprit propre. Elle se « raccroche aux branches » qui la rassurent, c’est-à-dire à ce qui est autour d’elle, et non plus en elle. Et là, elle se perd dans sa peur.

La peur de la mort, de la stigmatisation et du déclassement social a entraîné bien des dégâts dans toutes les sociétés. La peur, c’est le manque absolu de présence à soi, au risque de soi. Cette peur est savamment entretenue par les pouvoirs qui préfèrent l’obéissance à la révolte et qui prétendent que cette obéissance est indispensable à l’ordre social, à l’éducation, à la santé, au travail. Ils sèment habilement la peur de diverses manières et sous divers plans, par la menace, par le trouble, par l’incohérence, par les référents belliqueux et guerriers, et au final par la création de boucs émissaires et la déshumanisation d’une partie de l’humanité. Ce fameux bouc émissaire est si bien théorisé par René Girard, que je vois comme un fonctionnement de régulation des plus fâcheux des groupes humains.

Ainsi, c’est la présence à soi, la prise de risque du désaccord avec le groupe, qui est le plus grand gage de développement de la puissance de l’esprit humain, c’est-à-dire de notre esprit en tant qu’êtres singuliers, qui contribueront ainsi d’autant plus au collectifs, tous autant qu’ils sont, sans hiérarchisation.

La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde

La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.


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