Le suicide transforme paradoxalement l’absence en présence écrasante. Le deuil implique de construire symboliquement cette absence pour retrouver sa propre présence au monde.
Une idée première est celle que ce qui fait l’énergie de se suicider est l’absence à soi-même, que cette absence mènerait à l’évidence de la destruction de soi. C’est la question de la présence pour l’être qui va se suicider. Évidemment, il y a aussi le sujet de l’absence pour ceux qui restent, a fortiori quand l’absence de celui ou celle qui est parti fut choisie.
Le défaut de présence peut être représenté comme un miroir :
Quand j’évoque les « autres », je sous entend un lien proche, familial, amical ou amoureux, et je postule que la personne suicidaire est engagée dans des liens proches.
Je pense qu’il est un peu facile de ramener le suicide au simple symptôme individuel de la personne, symptôme qui serait détaché du système social dans lequel cette personne vit. On le sait, les symptômes des personnes sont souvent les symptômes du groupe, les personnes étant une forme d’instrument de régulation du groupe via leurs symptômes.
Le suicide représente un chaos dans l’ordre naturel des choses :
Il y a bien sûr la culpabilité, que je connais bien pour avoir perdu mon fils aîné par suicide il y a moins de trois ans. Le grand intérêt de la culpabilité est qu’elle explique cette situation absolument inatteignable à la raison. Pourquoi mon enfant a-t-il choisi de partir ? Si je me dis « c’est de ma faute », je donne du sens à ce choix de disparition, je l’inscris dans un récit cohérent, ce qui est rassurant car enfin le monde, ou plutôt cette partie du monde, prend un sens. Mais en faisant cela, j’ai en réalité sombré dans le simplisme et je suis passé à côté d’un travail de deuil, c’est-à-dire d’une mise en mouvement consciente d’une volonté de transformation de soi. Cette explication par la culpabilité fait écran au deuil et nous sort de l’altérité (nous confond avec l’être disparu), nous coupe du réel de sa disparition, qui est toujours inatteignable. Ce qui est à atteindre, me semble-t-il, c’est de réussir à vivre avec le mystère insondable, l’absence d’explication, l’absence de sens. « Pérec n’écrit pas pour se souvenir, il écrit pour tracer les contours de l’oubli nécessaire à la mémoire » (Laurie Laufer, L’énigme du deuil, page 113).
Ainsi, un vrai deuil constructif de vie est celui qui accepte la vie avec l’absence, en construisant la figure de l’absence. Il s’agit du deuil comme une traversée radicale vers l’abandon du fantasme de toute-puissance. La culpabilité est une toute-puissance. La honte est une toute-puissance.
Pour l’endeuillé, le travail consiste donc à devenir présent à sa propre vie autour d’une absence dont il doit construire la forme. Si c’était un jardin intérieur, on pourrait imaginer un grand puits qu’on aurait construit au centre du jardin, et que nous circulons dans ce jardin, qui symbolise notre vie, autour de ce puits dont nous avons patiemment construit les profondeurs en l’ayant creusé, les murs, l’esthétique et même la beauté du bâtiment. Nous avons construit l’absence en nous pour pouvoir être présent à notre vie propre. Ce puits symbolise aussi, par sa profondeur vers l’abîme, la froideur extrême qu’est devenu le lien à la personne désormais absente. Nous ne manquons plus aux morts, « nous sommes destitués en tant qu’objet du désir du mort » (Laurie Laufer, L’énigme du deuil, page 166). « Désir » est ici entendu au sens psychanalytique : il s’agit du sujet désirant, qui souhaite vivre et être en relation, savoir demander des choses aux autres.
Le deuil consiste à faire œuvre de sépulture, à symboliser en soi par des images ce que nous sommes devenus. Sans ce travail de création de la sépulture de l’autre en soi-même, nous devenons nous-mêmes en entier la sépulture de l’absence, comme confondus dans cette absence. C’est pourquoi le travail de construction est indispensable si nous souhaitons cultiver la vie. Sinon, notre corps, notre âme, deviennent la mort elle-même. L’endeuillé sert de tombe aux disparus. L’endeuillé perd donc sa propre mort, débarrassée de sa chair vivante. Le mort, a fortiori s’il l’a choisi, devient absolument présent à la place de la vie de celui qui lui survit.
C’est un immense paradoxe car la personne qui choisit de se suicider choisit sciemment de s’absenter et ce faisant, sans le vouloir sans doute, s’inscrit à un très haut degré de présence chez ceux qui restent. Il est peut-être encore plus présent dans les autres après que lorsqu’il était vivant. Il y a donc là, non pas un miroir mais un négatif :
Cela n’a pas été souhaité par l’absent, qui a traité comme il le pouvait, comme un médecin maladroit avec une « solution », le symptôme de son sentiment d’impossible présence au monde.
Le suicidé était seul dans sa démarche et il l’opère le plus souvent en cachette, on découvre son corps après. Il est très rare que les proches le soutiennent dans son chemin d’arrêt de la vie, même si cela peut arriver et c’est souhaitable dans les fins de vie, souvent pour les personnes âgées qui souffrent trop. Dans ce cas-là, on ne parle plus de suicide, mais de mort accompagnée.
La personne suicidée cherche à apporter un traitement curatif définitif à la souffrance de sa présence au monde. C’est un solutionnisme parfait.
L’objet ici n’est pas de dessiner le fantasme d’une compréhension qui aurait permis une meilleure prévention du suicide, et à titre personnel du suicide de mon fils, car cette démarche serait pire encore que la démarche de culpabilité : ce serait le fantasme de pouvoir revenir en arrière ou de pouvoir aider les autres, parce qu’on n’a pas su aider son proche ; ce serait là aussi un écho à la « solution » trouvée par le suicidé, en voulænt apporter après aussi une « solution » pour que d’autres personnes ne se suicident pas ou se suicident moins. La morbidité est logée dans le fantasme d’une solution.
Bien sûr, la prévention du suicide est quelque chose d’important et il est tout à fait utile que les psychologues travaillent sur le sujet. Mais lorsqu’on se situe après un suicide, et c’est l’endroit où je me situe ici (à ne pas confondre avec avant un suicide, car ce sont deux endroits absolument étrangers l’un à l’autre), ce qui est à embrasser, c’est la construction de la sépulture de l’absent en soi pour pouvoir redevenir présent à soi. Et en faisant cela, dans ce trou noir du puits qu’on aura construit en soi, savoir que là, présence et absence se confondent et dansent ensemble pour toujours dans le suicide.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.