Nous avons chacun·e des vécus du temps extrêmement variés, en fonction de notre modalité générale de présence, et de nos intentionnalités spécifiques à certains moments. Qu’est-ce que la présence ? Qu’est-ce que le temps ? Et comment une compréhension intime de leur articulation peut permettre de les investir mieux de notre libre arbitre ?
Martin Heidegger (1889-1976) a exploré la question de l’être dans le temps, du point de vue de l’existence, dans Être et temps (1927). Qu’est-ce qu’exister ? Où est-on ? En soi ? Au monde ? Avant, après, ou pendant ? La pensée d’Heidegger a inspiré l’existentialisme de Jean-Paul Sartre ou d’Albert Camus. Pour ne pas mettre de côté un sujet polémique, on sait qu’Heidegger fut adhérent au parti nazi de 1933 à 1944, et pourtant sa pensée inspira des résistants de la première heure, pendant la guerre même. Certains ont perçu ses cours durant la guerre comme supportant le fascisme, alors que d’autres les ont au contraire reçus comme une ouverture à l’espace d’une pensée libre, indispensable pour lutter de l’intérieur contre le totalitarisme. Ce débat n’est pas le sujet de cet article, mais il en vaut la peine, car il est complexe et profond, tout comme les débats qu’il faut avoir sur les soutiens ou oppositions à la « doxa du Covid » pendant la période 2020-2022. Hannah Arendt par exemple, reconnue aujourd’hui pour son analyse extrêmement utile du nazisme (alors qu’elle fut rejetée à l’époque car sa pensée n’allait pas dans le sens de la doxa du moment), a toujours soutenu Heidegger.
Revenons au sujet : l’être, au sens d’Heidegger, n’est pas intentionnel, c’est l’essence de notre existence. Je me permets de le nuancer, en ajoutant la notion de présence. Je postule que la présence est un être intentionnel. Ce qui est en jeu est toujours « l’être au monde », ou « l’être à soi », mais empreint d’une intentionnalité liée au libre arbitre, qui est proprement humaine. Il s’agit aussi de la capacité de transformation de soi et du monde, qui est aujourd’hui très concrète, car éclairée par les neurosciences (inexistantes à l’époque d’Heidegger) : la pensée transforme la physiologie et engage donc un pouvoir d’agir dont les effets sont de plus en plus tangibles et mesurables.
Je postule un lien intrinsèque entre présence et temps, en référence au lien intrinsèque proposé par Einstein entre mouvement (ou espace) et temps. La proposition d’Einstein dans sa théorie de la relativité se vérifie dans l’expérience concrète. Le temps n’est pas un flux extérieur, qui s’imposerait de la même manière à tout, le temps se dilate en fonction du mouvement du sujet. Par exemple, pour les satellites GPS : ils sont en déplacement en orbite à une vitesse différente de la nôtre à la surface de la terre, ainsi le temps de leurs horloges ne défile pas au même rythme que le nôtre. Sans la prise en compte dans les calculs de ces distorsions du temps en fonction des vitesses de déplacement, nos GPS donneraient des erreurs de positionnement de plusieurs kilomètres.
Nous avons tous expérimenté des sensations de déroulement du temps très variables, en fonction de la situation, du contexte, de notre état intérieur, de nos capacités physiques, relationnelles, etc. Je propose de vous rapporter à ces moments où vous avez eu la sensation de faire énormément de choses en une seule journée, par opposition à ces moments où vous avez eu la sensation de ne rien accomplir. Ou ces moments d’intense contemplation qui ont nourri votre imaginaire pour toujours alors que vous pouviez sembler inactif, en opposition à ces périodes d’activité effrénée dans lesquelles le temps a comme filé, parfois sans consistance.
Le sentiment d’un déroulement synchrone du temps pour tous les êtres humains est survenu à la faveur de l’invention du train et de ses horaires nationaux en Angleterre au XIXe Siècle. Avant cette étape liée à la révolution industrielle, on savait bien que le temps était vraiment disparate : dans notre village, notre petite région, nous n’étions « connectés » qu’au temps collectif lié à l’espace de coprésence et aux cloches audibles, beaucoup plus restreint géographiquement qu’aujourd’hui. Nous ne vivions pas dans le même temps que nos voisins lointains. Si une personne arrivait d’une autre région, elle se « synchronisait » à notre horloge locale, en entrant dans notre temps en même temps que dans notre espace. Et le temps de son déplacement constituait encore un troisième état du temps, avec sa logique propre.
Encore aujourd’hui, lorsque nous arrivons dans certains lieux, nous pouvons avoir l’impression qu’ils sont « d’un autre temps » que le nôtre, dans leur architecture, les habitudes des habitants, les rythmes de vie et les intérêts. Cette sensation d’être plongés dans un « autre temps » peut être celle d’un temps passé et parfois même d’un temps futur. Mais de nos jours, le temps, du fait de son synchronisme global dans une localité qui est devenue mondiale, nous donne, plus qu’hier, l’impression qu’il serait « objectif ». La conscience de sa diversité, de sa variabilité et de notre pouvoir d’agir sur lui est donc difficile à appréhender.
Quel est le sentiment de « notre temps » si nous nous déconnectons de l’horloge mondiale ? Prenons l’exemple d’un moment de présence intense lors d’une longue soirée amicale : l’espace de la soirée est une balise, qui nous donne une liberté d’usage du temps dans cet espace temporel imprécis en termes d’horaires. Imaginons qu’aucun téléphone ou aucune horloge ne soient visibles dans le salon où les amis sont si présents les uns aux autres. Quel est ce temps ? Quel est son déroulement ? Il est intrinsèquement lié à nos modalités de présence. Il peut être très ennuyeux si nous ne sommes pas là, ou au contraire très fluide, plein de plis et de replis, et riche de mille émotions, idées, liens, qui resteront en nous toute notre vie si nous sommes pleinement présents à nous-même et aux autres.
On peut faire la remarque que cette sensation du temps relative à l’intensité de sa propre présence est éminemment subjective et n’a rien à voir avec le « déroulement réel » du temps.
Pourquoi les mouches sont-elles si difficiles à attraper ? Leur cœur bat à une vitesse bien supérieure à la nôtre, donc leur temps n’a pas la même nature que le nôtre. Nous faisons, dans notre difficulté à les suivre, l’expérience de la coprésence de deux temps très différents. Ce qui nous semble très rapide est leur rythme normal, et notre rythme normal doit leur sembler extrêmement lent, c’est pourquoi elles anticipent toujours nos mouvements. Pour réussir à attraper la mouche, la seule solution est de travailler à nous synchroniser à son temps, c’est à dire d’accélérer notre vitesse d’action, notre rythme cardiaque, etc.
Si nous prenons l’exemple des temps de répétitions d’un spectacle par opposition au temps de la représentation, on se rend compte que notre présence dans les deux situations relève de modalités complètement distinctes. Notre rythme d’attention et d’action est presque à l’opposé : c’est parce que nous aurons répété lentement et maintes fois le même geste que nous serons en capacité de l’effectuer à grande vitesse pendant la représentation. Ainsi, en relation au geste, le temps qui l’entoure est extrêmement variable en fonction de l’intention de présence de la personne qui l’effectue.
Et par ailleurs, les temps vécus par les acteurs, les accessoiristes de plateau, les régisseurs, les spectateurs (celles et ceux qui sont passionnés, qui s’ennuient, ou qui sont dérangés par leurs voisins), les pompiers, les gardiens, les passants autour du théâtre, celles et ceux qui sont avec des ami·es au café, et les personnes en train de lire, de regarder la télévision, seul·es ou en famille, tous ces temps ont d’énormes différences de nature.
Notre qualité de présence au temps le fait « plier » dans d’importantes proportions, elle le contracte ou le dilate. Nous avons le pouvoir de créer notre temps, de façon choisie, par rapport à une intention qui est la nôtre et relève de notre libre arbitre.
Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa travaille avec attention sur les notions de vitesse et de résonance. Pour lui, la résonance définit notre relation au monde. Dans son livre Rendre le monde indisponible (2020), il développe l’idée que l’accès immédiat au monde via le numérique nous écarte de notre présence à nous-même et à ce même monde. C’est le paradoxe de la sur-disponibilité par la maîtrise technique, qui pour lui entraîne une sous-disponibilité de l’être.
... la tentative de conférer aux choses une disponibilité garantie leur ôte leur qualité de résonance.
Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, Paris, La découverte, 2020.
Pour abonder dans le sens d’Hartmut Rosa en termes pratiques, je crois qu’il faut se libérer du temps, dans les deux sens du terme :
La qualité de notre présence est donc un choix, qui entraîne un « devenir libre ». Cette présence décidée par nos soins fait plier le temps, elle en transforme le déroulement et le rythme, qui se synchronisent d’autant plus à nous-même pour nous faire entrer en résonance, à mesure que notre temps se désynchronise du temps collectif. Ainsi nous avons la capacité de plier le temps non pas à notre volonté, mais à notre intention d’être, c’est à dire à notre présence choisie.
La présence comme ancrage fondamental de notre être au monde
La présence constitue cet ancrage fondamental qui nous relie à nous-mêmes et au monde, cette qualité d’attention qui transforme l’expérience vécue en conscience habitée. Être présent, c’est résister aux forces centrifuges qui nous dispersent - l’imminence qui nous projette dans l’urgence, le déni qui nous coupe du réel, les injonctions sociales qui nous éloignent de notre intériorité. La présence n’est ni repli sur soi ni fusion avec l’extérieur, mais cette tension créatrice entre ancrage intérieur et ouverture au monde. Elle se cultive dans l’adaptation paradoxale qui exige de s’absenter parfois à soi-même pour mieux se retrouver, dans la géographie complexe de nos états intérieurs qui varient selon les contextes, dans la résonance avec les ondes qui nous traversent. Face au drame qui fracture, à la soumission qui vide l’existence, au grand âge qui isole, la présence devient résistance et reconstruction. Elle est ce qui permet de transformer l’imprévu en opportunité, de maintenir son intégrité dans la tourmente, de créer du lien là où règne la solitude. Cultiver sa présence, c’est finalement s’offrir le présent du temps présent, source de toute transformation authentique.